16 avril 2022

Inflation

(MarkBuckawicki, CC0, via Wikimedia Commons)


Le prix de l’essence. Les émeutiers devant le Palais des congrès où se déroule la convention du Parti Identité d’ici, le torchon brûle, les cocktails Molotov volent bas tandis qu’à l’intérieur, le premier ministre explique : le fabuleux réseau hydrographique d’ici et les barrages monumentaux érigés partout, sur toutes nos rivières depuis des décennies, notre monopole d’État hydroélectrique, tout cela nous permet de rêver à un monde meilleur, un monde où le nombre de véhicules continuera d’augmenter, des machines dorénavant mues par une motorisation électrique, qui circuleront sans produire de gaz à effet de serre (GES) dans un tunnel bitube interrive qui permettra bientôt — enfin ! — aux populations de Lévis et d’ailleurs sur la Rive Sud de venir manger une grosse poutine dans une des succursales Chez Ashton de la belle ville de Québec, effectuant ainsi des déplacements souterrains, sans tracas, sans bouchon, parce que les gens veulent rouler, ils rêvent de progrès, de croissance de la consommation, de création de jobs dites payantes et donc d’augmentation du produit intérieur brut (PIB), parce qu’ici, c’est comme ça qu’on vit, on n’attendra quand même pas que soient mises au point les proverbiales autos volantes, on en est encore bien loin, on se calme, je vous prie, une révolution à la fois, il faut assurer l’amélioration du statu quo, la perpétuation des traditions, je vous le dis : on ne brûlera pas les étapes, on creusera le sol, on barattera le béton et on étendra l’asphalte ; c’est alors que le premier ministre, entouré de son cabinet — d’anciens chefs de PME et d’anciens membres de professions libérales, des gens d’ici, pure laine, de souche, de langue maternelle française — le premier ministre, tout sourire, déclare ensuite qu’il s’apprête à envoyer un chèque de quelques centaines de dollars à chaque électeur, pardon, à chaque contribuable pour l’aider à réaliser sa quête du bonheur et de la consommation, lui permettre de bonifier son pouvoir de dépenser, puis,  répondant à la question d’un journaliste, le premier ministre déclare ensuite en prenant un air grave que, non, bien sûr, cette stratégie n’a rien d’une manigance — mais qu’est-ce qu’on va s’imaginer, c’est vraiment de la mauvaise foi — ce geste généreux n’a rien à voir avec les élections qui approchent, ça n’a pas rapport, il est important pour un gouvernement de prodiguer du soutien aux masses laborieuses, aux familles, à la classe moyenne, très moyenne quand on y pense, du monde prêt à quoi pour un chèque de quelques centaines de piasses ? en même temps, on ne peut pas en vouloir à ces pauvres contribuables, on ne peut pas les juger, maman, papa, les enfants, la maison unifamiliale, la piscine hors terre, le VUS, le deuxième VUS, des cossins plein le garage, du monde ordinaire, du bon monde je vous dis, ça votait jadis pour les vieux partis, mais ça vote maintenant pour le Parti Identité d’ici, c’est bien la preuve qu’on répond aux besoins de la majorité, cette majorité aux prises avec l’inflation, le prix du panier d’épicerie, le prix de tout et surtout — surtout — le prix de l’essence, si vitale, l’essence de la vie en quelque sorte, c’est entendu, cette inflation, on ne peut rien y faire, c’est hors de notre contrôle, ce sont les circonstances géopolitiques, c’est la pénurie de la main-d’œuvre, ce sont les chaînes d’approvisionnement, tout ça, mais il faut que le pétrole coule quand même, il faut rouler, en dépendent notre emploi, le magasinage, les cours de ski des enfants, notre liberté, notre mode de vie, et pendant que le premier ministre et ses figurants bien fringués style chambre de commerce expliquent les choses de la vie, les émeutiers réclament la fin des sacrifices, du gaz pour leur pick-up, la mise au pas de l’inflation, ils veulent apprendre à vivre avec le virus, le virus du populisme ; mais non, mais non, ça ne se passe pas du tout comme ça, ce qui précède est une fiction : dans la réalité, il n’y a aucun soulèvement, car le contribuable ne soulève rien, il ne manifeste que peu d’émotion, il est chez Tim Hortons ou chez BMR, le contribuable, il est occupé ailleurs, il n’a pas de cause à défendre, car, de toute manière, il n’y a plus ni gauche ni droite, il n’y a plus ni haut ni bas, il n’y a plus de lutte des classes, il n’y a qu’une suite infinie de commentaires mal orthographiés, dithyrambiques ou furieux, sous une publication Facebook du premier ministre de la Belle Province, cette publication composée d’un bref paragraphe jovialiste et agrémentée d’une photo de sa bouille souriante de bon mononcle.