05 octobre 2021

Une grosse queue de poisson

 Il y a de l’écho dans mon blogue, comme dans une maison vide.

Jadis, il y a très longtemps, des gens considérés comme des autrices et des auteurs avaient des blogues et ça intéressait (un peu) les médias traditionnels (clickbait du lien qui précède : dans le journal Voir, en 2004, Marie Hélène Poitras interroge Patrick Brisebois, Tony Tremblay et feu-Christian Mistral, lesquels sont plus ou moins présentés comme des blogueurs vedettes). Le blogue littéraire était alors considéré comme cool et underground. Le phénomène a duré quelques instants entre 2004 et 2008, disons. Ça fonctionnait seulement si tu étais un auteur déjà publié. Selon la légende, quelques écrivains avaient même un genre de fan-club (il s’agissait en fait d’amis et d’amis d’amis) ; c’était l’époque lointaine où les gens laissaient des commentaires dans les blogues.

En 2006, plein d’illusions, j’ai créé le Machin à écrire. Les premières années, j’apprenais laborieusement à écrire en soliloquant. Exactement comme aujourd’hui. Pas besoin de vous dire que j’ai manqué le train. Je suis resté sur le quai à faire des beubailles à la caboose qui s’éloignait dans un tourbillon de poussière. Je voulais être écrivain ? J’aurais dû écouter ma mère et étudier pour faire chauffeur de taxi.

Un jour, avant de fermer boutique, je vais publier ici mon dernier billet : ce sera une ultime et inutile accumulation de jérémiades, une belle tirade à la Calimero. Ça va geindre. Il y aura des pleurs et des grincements de dents. Ce blogue n’est pas différent des autres et va par conséquent finir en grosse queue de poisson.

Avec la pandémie, je suis devenu une erreur 404. Il n’y a pas de service au numéro que vous avez composé. C’est rendu que mes amis envoient à ma blonde des cartes de condoléances. Comme dirait l’autre, les rumeurs de ma mort sont crédibles, mais pour le moment non fondées. Si je me retrouve aux abonnés absents, c’est que je suis trop occupé à télétravailler, à lire, à écrire et à courir. Si ce n’était de à courir (et peut-être aussi de à nous ravitailler), je ne sortirais jamais de la maison. Heureusement que ma blonde est là pour me faire pratiquer, sinon j’aurais perdu l’usage de la parole. Depuis des mois, je m’exprime principalement par grognements. Ma pauvre blonde devrait avoir droit à une subvention pour mon maintien à domicile.

Mais ça va bien aller. La normalité reviendra. Peut-être sera-t-elle épicée d’un peu d’anormalité, une anormalité différente, pour changer. L’anormalité du gagnant. Je vais terminer mon manuscrit. Je vais l’acheminer à quelques éditeurs qui le recevront tous avec chaleur et enthousiasme ; c’est pas mêlant, ils vont devoir se battre entre eux pour avoir le privilège de le faire entrer dans leur chaîne du livre. Je deviendrai non seulement un auteur, mais un auteur respecté, un auteur de best-seller. On aura vite fait d’oublier le Machin à écrire lorsque je serai devenu un incontournable de la littérature québécoise ; je serai tellement occupé à aller dans des talk-shows et des jeux-questionnaires que je n’aurai plus de temps à consacrer à des billevesées telles qu’un blogue ou un compte Twitter. De toute façon, j’aurai une assistante qui s’occupera d’alimenter mes pages d’auteur Facebook et Instagram, dont la seule fonction sera d’annoncer mes sorties publiques. Je serai invité à donner de longues entrevues à Plus on est de fous, plus on lit pendant lesquelles j’utiliserai des mots comme posture, dispositif et affect, alors que Marie-Louise Arsenault m’interpellera par mon prénom.

— Vous vous êtes toujours défendu de faire de l’autofiction, mais ce personnage de monsieur G***, il s’agit bien de vous, n’est-ce pas, Nicolas ?
— Euh. C’est-à-dire que.

Je publierai des livres dont les critiques adoreront le synopsis (« c’est l’histoire de ») et salueront la profondeur des émotions vécues par les personnages.

En attendant, mon manuscrit est devenu une maladie chronique. Un mal qui m’habite, que je trimballe partout et auquel je ne suis pas certain de survivre. Le seul médicament connu, purement palliatif, est de m’asseoir, de relever l’écran de mon ordinateur et de taper des mots, de peaufiner les tournures, de sculpter le texte.

Dans un futur proche, je deviendrai un vieillard qui continuera à toiletter son manuscrit, un genre de Gollum obnubilé par l’objet de son désir — « mon précieux ». Mes capacités intellectuelles seront déclinantes et j’en serai réduit à relire le texte, encore et encore, changeant aléatoirement des signes de ponctuation, un mot ; et je relirai et relirai et relirai, cherchant la coquille, cherchant le bogue, cherchant sans relâche, jusqu’à ce qu’un jour, tout cela finisse en grosse queue de poisson.