06 juin 2021

Pinus strobus

Flore laurentienne, 1935, Figure 19


Au rez-de-chaussée, le salon et la salle à manger ne forment qu’un unique espace. Le mur de façade est percé sur toute sa longueur d’une rangée de cinq fenêtres et d’une porte. Ces fenêtres forment l’écran de notre cinéma maison. Assis à la table à manger, je vois au pied des fenêtres le trottoir de ciment qui borde le chalet, ensuite la zone de sol magané sous le pin, puis une bande de gazon, le fossé, la rue et enfin les maisons des voisins d’en face. Au premier plan se trouvent le pin et quelques cèdres (thuyas) : c’est une zone propice à l’observation des oiseaux, lesquels viennent picorer le sol au pied du pin et se poser sur les branches basses des cèdres. Ils ne sont parfois qu’à trois ou quatre mètres de moi, de l’autre côté des fenêtres.

Les propriétaires de maison ont une relation trouble avec les pins, en particulier lorsqu’un de ces arbres géants pousse trop près de leur demeure. On invoque toujours le risque que l’arbre ne tombe. On imagine une tempête de vent, l’arbre qui se casse ou se déracine, qui tombe sur le bâtiment, causant des dommages considérables. Sans l’avouer, les propriétaires de maison ont sans doute aussi quelque problème avec la gestion des aiguilles produites par le pin et que ce dernier laisse tomber toute l’année, mais surtout lors de la mue de l’automne. Ces aiguilles acidifient le sol et tuent le gazon sous l’arbre ; elles se mêlent au paillis des plates-bandes ; elles jonchent la toiture et bouchent les gouttières. Les plus zélés s’épuiseront à tenter de faire disparaître toutes traces de ces faisceaux d’aiguilles dorées. Pour ma part, j’enlève le plus gros de ce qui est tombé sur le sol. Je ne valorise pas particulièrement la pelouse parfaite — ni la pelouse tout court — et cette bande de terrain qui ressemble à du sous-bois devant chez moi ne me dérange pas le moins du monde. L’aversion du propriétaire de maison pour le pin culmine habituellement par l’abattage du contrevenant, généralement un arbre mature deux ou trois fois haut comme la maison, un arbre qui a prouvé depuis des décennies sa solidité, un arbre qui était là bien avant que cette personne n’achète cette demeure, bien avant que cette personne ne se mette à avoir une opinion au sujet des pins.

Ce quartier a été construit vers 1980. On y a bâti des chalets de bois et on y a planté des arbres, surtout des pins blancs et des cèdres, des essences qui peuplent naturellement les forêts des environs. Il y a deux ans, lors d’un orage violent, un pin s’est effondré dans le quartier. Par chance, il est tombé dans le chemin et il n’y a eu ni blessé ni dégât important.

Notre voisine me racontait pas plus tard que cette semaine qu’elle demanderait bientôt un permis de la municipalité pour abattre le pin devant chez elle. Il faut dire que celui-ci donne des signes inquiétants : ses aiguilles sont jaunâtres alors que nous sommes au début de juin. Le pauvre est sans doute malade. La disparition prochaine de ce géant me fait de la peine : ce sera un pin de moins dans le quartier. Cet arbre majestueux, haut de peut-être 30 mètres, sera remplacé par un individu d’une variété choisie parce qu’elle demeure de petite taille et qu’elle n’est pas trop d’entretien. Lorsque j’ai déclaré à la voisine que notre pin se portait à merveille et que je n’avais aucunement l’intention de le passer à la scie, elle n’a pu s’empêcher de me faire remarquer qu’il est bien proche de notre chalet.

Ce pin blanc devant le chalet aurait donc à peu près mon âge. Par la fenêtre, nous apercevons surtout son gros tronc, d’un diamètre d’un peu plus de 50 centimètres. D’où je suis assis, je vois ce tronc qui tranche de bas en haut le rectangle d’une des cinq fenêtres. Son écorce est ridée et crevassée ; du côté nord elle est aussi tachetée de plaques de mousse et de lichen. C’est un arbre mature, un arbre qui en a vu d’autres. Il a connu tous les propriétaires du chalet depuis sa construction. Année après année, il doit bien s’amuser de les voir maugréer tandis qu’ils nettoient les gouttières.

Je n’ai pas peur de cet arbre. Je considère qu’il fait en quelque sorte partie du chalet. C’est un élément irremplaçable du décor. Son ombre et ses aiguilles créent à ses pieds une petite oasis pour les oiseaux. Geais bleus, mésanges à tête noire, juncos ardoisés, bruants familiers, bruants à gorge blanche, sittelles, pics : voilà les acteurs de mon programme favori, présenté quotidiennement à l’écran du cinéma maison dans les fenêtres du chalet.