19 décembre 2020

De la castonguette

Le 12 décembre dernier mourait Claude Castonguay. On se souvient surtout de ce personnage politique québécois pour avoir été le père de l’assurance maladie (1). Ces derniers jours, j’ai entendu et lu à quelques reprises que le mot castonguette, dérivé du nom de M. Castonguay, serait utilisé pour désigner l’emblématique carte d’assurance maladie québécoise. Cela m’a surpris.



Est-ce que ceci est une castonguette ? (Source)



Je suis illico allé vérifier ce qu’en dit le Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). J’ai eu l’agréable surprise de voir le GDT retourner un résultat pour castonguette. Le mot est mentionné dans l’article imprimante. On peut y lire : « Nom utilisé indifféremment pour désigner la carte et la machine qui l’imprime sur les documents médico-hospitaliers. » Pour désigner la carte, vraiment ?

Usito abonde à propos des deux sens du mot, mais indique que son usage pour désigner la carte d’assurance-maladie est vieilli.

Antidote n’y voit qu’une carte.

Peut-être suis-je trop jeune ? Peut-être n’ai-je pas évolué dans les milieux généralement bien informés en la matière ? Je n’ai jamais entendu castonguette pour désigner la carte d’assurance maladie. Pour moi, ce mot désigne exclusivement une imprimante à carte.

Qu’est-ce qu’une imprimante à carte ?



Est-ce que ceci est une castonguette ? (Photo effrontément volée sur amazon.com)



Expliquons d’abord de quel type de carte il est question ici.

Il existe une série de normes de l’Organisation internationale de normalisation (ISO) qui définissent les caractéristiques des cartes d’identification. Ces mêmes normes ont été adoptées pour les cartes de paiement. En particulier, on notera :
  • 7810 Cartes d’identification — Caractéristiques physiques
  • 7811-1 Cartes d’identification — Technique d’enregistrement — Partie 1 : Estampage
  • 7811-3 Cartes d’identification — Technique d’enregistrement — Partie 3 : Position des caractères estampés sur les cartes ID-1

Ces documents définissent entre autres les dimensions, l’épaisseur et la résistance des cartes, ainsi que les spécifications de l’information estampée (2) en relief sur ces cartes. La carte d’assurance maladie québécoise, comme les cartes de crédit et les cartes bancaires se conforment à ces normes de l’ISO.

Une imprimante à carte est un dispositif permettant de reproduire sur du papier carbone l’information estampée sur une telle carte. On y dépose la carte de façon à ce que les caractères fassent saillie vers le haut. On met par-dessus un reçu en papier carbone. Ensuite, on actionne la manette par un mouvement de va-et-vient, ce qui presse le reçu sur la carte. Résultat : comme par magie (mettons), les caractères ont été imprimés sur le reçu.

Certains se rappelleront cette insupportable série de publicités diffusée à la télé dans les années 1990 et qui faisait la promotion d’une marque de carte de crédit.


On y utilisait l’onomatopée « tchic-a-tchic » pour évoquer l’action de l’imprimante à carte, encore utilisée à l’époque par certains commerçants (c’était avant l’utilisation généralisée des terminaux de paiement).

J’ai connu une époque où, ne sachant trop comment nommer cette imprimante mécanique, des commerçants québécois parlaient de castonguette ou de machine à tchic-a-tchic.

De nos jours, les commerçants n’utilisent plus la castonguette. L’évolution technologique des cartes de paiement — la bande magnétique, la carte à puce et enfin l’interface sans contact — a rendu cet appareil obsolète.

En matière d’antonomase, Claude Castonguay n’a malheureusement pas eu la fortune d’un Sébastien Bottin ou d’un Eugène Poubelle : le mot castonguette est déjà presque disparu de l’usage. Ce qui, il va sans dire, n’enlève rien à l’héritage politique de Claude Castonguay, le père de l’assurance maladie.


*


Notes :
(1) Le régime d’assurance maladie québécois est né de mère inconnue. Plus sérieusement, le lecteur curieux pourra lire un bref historique du régime d'assurance maladie québécois sur le site de la Régie de l’assurance maladie du Québec.
(2) Dans le jargon de la carte de plastique, on utilise plus volontiers l’anglicisme embossé.