6 juin 2020

Animaux déconfinés

Je cours sur les chemins des environs. De l’eau stagne dans les fossés, des plantes et des quenouilles y poussent. Les fougères se dressent dans les sous-bois. C’est le printemps et la nature est effervescente. Je cours et j’aperçois des animaux sauvages.

En foulant le bas-côté, je constate que le sol est jonché de cadavres de guêpes et de bourdons. Je devine que ces insectes ont sans doute été victimes de l’impact avec le pare-brise ou la calandre des voitures qui passent sur cette route. Les maudits pick-ups. Tout en courant, un peu inutilement, j’évite de les écraser. À moins que ces insectes ne soient morts d’épuisement ou d’infarctus ou de la COVID ou à cause de la 5G ?

Dans les herbes hautes sur le bord du chemin, je remarque du mouvement. Une tache rouge. Alors que je m’approche, je réalise qu’il s’agit d’une poule. Une poule égarée. Au milieu de nulle part. Je ne m’arrête pas, mais lui dit « Bonjour » en passant. D’où vient-elle ? S’est-elle échappée de quelque poulailler ?

Sur le Chemin du parc, au milieu de la route, un tamia rayé bidimensionnel, inanimé. Le tamia rayé bidimensionnel est un animal étrange qui vit sur la Terre comme sur un plan cartésien. Il glisse sur le sol et vit dans les limites des deux dimensions. La science ne peut expliquer pourquoi le tamia rayé bidimensionnel possède des rayures sur le dos puisque aucun de ses congénères ne peut les voir (le tamia rayé bidimensionnel n’est qu’une ligne droite pour les autres tamias rayés bidimensionnels). Il lui arrive parfois, par hasard, de rendre l’âme pile au milieu d’une route. Qui se soucie des animaux bidimensionnels ?

Je pourrais aussi mentionner que j’ai vu moult carouges à épaulettes, maints quiscales, force corneilles, nombre de merles, quelques chardonnerets et un héron en vol, mais ces volatiles n’ont rien de bien exceptionnel.

Contrairement aux humains, les animaux sauvages n’ont jamais connu la captivité et le confinement. Ils vivent leur vie d’animaux, une vie rude et éphémère.

Je gravis les faux plats en soufflant, les genoux en feu. Je cours après rien, je cours pour courir. Les animaux sauvages font leur petite affaire dont ils n’ont à répondre à personne. Ainsi va la vie, malgré la pandémie.



[Le lecteur intéressé par le tamia rayé bidimensionnel pourra aussi lire le classique Flatland.]