17 mars 2020

H1N1

[Le texte qui suit remonte à 2009 ou 2010.  C’est un extrait de mon Grand Projet Ambitieux numéro 2 (GPA-2), le manuscrit d’un roman oublié (et oubliable à défaut d’être publiable, si je me fie à la réception des éditeurs sondés). À lépoque, lhumanité a eu la frousse à cause dune grippe appelée A (H1N1). Dans ce roman, un des personnage, très altruiste ou hypocondriaque, portait en permanence un masque de chirurgie. En ce temps de coronavirus et de COVID-19, rappelons-nous qu’il y a un peu plus de dix ans, un autre virus rôdait.]




        — Ça vient des cochons. C’est un virus du cochon qui se serait propagé aux humains. L’autre grippe, là, je me rappelle plus de son nom, c’étaient les oiseaux.

        — La grippe aviaire.

        — C’est ça. Mais là, c’est les cochons. Ça aurait commencé au Mexique, c’est de là que venaient les premiers cas. Ça s’est ensuite mis à monter vers le nord. Pis ça s’est rendu jusqu’ici. C’est souvent comme ça, les maladies pis les bibittes, ça commence dans les pays chauds, pis ça monte jusqu’au Québec.

        Marie soupire. Ti-Guy continue.

        — J’ai entendu à la TV qu’il y a des pandémies de grippe mortelle selon une certaine fréquence. Là, depuis la grippe espagnole, il y a pas eu d’épidémie. Ça fait qu’on est dû pour en avoir une grosse. Il faut s’attendre à des millions de morts.

        — Tu t’en fais pour rien. On parle beaucoup de cette grippe-là parce que c’est nouveau et qu’il n’y a pas de traitement. Mais ils disent aussi à la télé que ce n’est pas si répandu ni si contagieux que ça. Et puis ce sont les vieux et les gens déjà malades qui en meurent.

        — Ils ont pourtant dit à la TV qu’au dernier décompte, il y avait déjà plus de dix mille personnes infectées au Canada. Et ils ont arrêté de compter les cas cet été. Il y en a donc beaucoup plus, maintenant. Et ça fait juste commencer.

        — Arrête donc. Qui te dit que c’est la grippe H1N1 que tu as?

        — J’ai de la fièvre. Des douleurs musculaires. De la fatigue. Je tousse. Je morve.

        Il renifle et toussote en guise de démonstration.

        — Voyons, papa. C’est juste un rhume, ton affaire. Peut-être une grippe, à la rigueur. Je vais aller t’acheter du sirop, après dîner.

        — C’est vrai que ça donne l’impression d’une grippe ordinaire. C’est ça qui est le problème. Parce que la grippe H1N1, elle, est mortelle.

        Ti-Guy a pris une douche pendant que Marie lavait ses vêtements, qui avaient conservé une légère odeur d’essence. À force d’insister, elle a réussi à le convaincre d’abandonner son vieux masque de chirurgie. Se mettre quelque chose d’aussi sale devant la bouche ne peut logiquement pas améliorer sa santé. Après avoir pris sa température — à peine plus de trente-huit degrés —, Marie lui a donné de l’acétaminophène. Ti-Guy s’est laissé faire sans rechigner. Elle a ensuite improvisé un repas avec ce qu’il restait dans le frigo et le résultat ressemble davantage à un déjeuner qu’à un dîner : des œufs, des toasts au Cheese-Whiz, une salade de tomates et du café. Marie a beau essayer de changer le sujet, Ti-Guy revient toujours à la maudite grippe. Quand son père a quelque chose dans la tête, il ne l’a pas dans les pieds.

        — Veux-tu plus de café?

        — Oui, merci. Tu sais, le problème, c’est que les gens font pas attention. J’ai pris le métro, ce matin. Ça se joue dans le nez, ça tient le poteau de métal à pleine main, ça respire dans la face des autres. Il y a des microbes partout, c’est carrément dégueulasse. Tout le monde devrait porter des gants pis un masque. En tout cas, tant que l’épidémie sera pas sous contrôle.

        Marie préférerait que son père lui explique les raisons de sa présence plutôt que de délirer sur sa maudite grippe. Ça fait plus d’un an qu’elle ne l’a pas vu et il débarque à sept heures du matin, à pied, tout crotté, avec pour tout bagage un sac à dos. Il a besoin d’aide, c’est évident, il a probablement encore fait un mauvais coup, elle préfère ne pas savoir quoi, mais la politesse exigerait un minimum d’explication.