30 octobre 2019

Grisaille dystopique

Il n’y a pas de cataclysme, pas de métropoles submergées; il n’y a pas de dictateur sanguinaire, pas d’État policier.

Le présent est une dystopie ordinaire, une dystopie à l’échelle du quotidien, qui n’a rien de bien spectaculaire. Nous ne sommes pas dans la catastrophe soudaine : c’est plutôt un work in progress, un processus lent et imperceptible. Le présent est une dystopie bas de gamme, qui ferait un très mauvais film; elle est faite de politiciens rétrogrades, de gros bon sens qui carbure aux sophismes, de nombrils identitaires, de ces deux, trois degrés Celsius qu’on gravit avec insouciance, d’extinctions silencieuses, du dieu Pétrole, du dieu Dollar, du gaspillage à gogo, des plastiques omniprésents, des inégalités, de l’esprit de clan, de l’ostentation de la richesse, des malentendus, de la maladie qui rôde et de la mort qui court, qui court trop vite et nous rattrape. C’est une dystopie de faible intensité, mais constante. Qui oserait écrire un roman d’anticipation au sujet d’une civilisation qui s’achète des grosses voitures en rêvant de payer moins de taxes ? Oubliez la catastrophe hollywoodienne et les effets spéciaux : le présent ne suit pas les codes scénaristiques idoines; c’est une lente usure, c’est l’entropie, c’est la connerie humaine, c’est la déliquescence des écosystèmes, c’est le jeune homme qui ouvre le feu dans le tas. Ça se détraque sans trop qu’on s’en rende compte.

Si la réalité n’a jamais dépassé la fiction, la dystopie, lentement, finit toujours par rattraper la réalité.