18 septembre 2019

Carnets écossais (à carreaux)




Édimbourg. Nous participons à l’économie du partage en louant un appartement rénové à la va-vite et meublé en IKEA, dans lequel flotte un léger parfum de cani (*).

Ce matin, il fait soleil, on voit même le bleu du ciel. La météo est pourtant catégorique : ça va s’ennuager rapidement et selon toute probabilité, il pleuvra une partie de la journée. On ne fera pas les innocents : on savait à quoi s’attendre en visitant l’Écosse en septembre.

Aujourd’hui commence le combat avec le décalage horaire. Chacun a son cycle circadien et son biorythme. Pour ma part, le décalage horaire vers l’Europe se manifeste généralement comme suit : lorsque je réussis à dormir une première nuit presque normale, comme ce fut le cas la nuit dernière, j’en ai pour trois jours à être frappé d’endormitoires inopinées à divers moments de la journée. Il faut seulement passer à travers ces trois jours. Pour cette fois, la luminothérapie ne sera pas une option.


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Chose promise, chose due : peu de temps plus tard, des nuages gris foncé envahissent le ciel. C’est bientôt l’heure d’aller se promener.


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Poésie urbaine édimbourgeoise.








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Pendant le très long vol avec escale qui nous a amenés ici, j’ai lu le dernier numéro de Nouveau Projet (le numéro 16) dans lequel il est beaucoup question des désastres présents et à venir dus au réchauffement climatique. Ça me faisait réfléchir à l’empreinte écologique totalement déraisonnable de ce voyage en Écosse que je m’apprêtais à faire avec ma tendre moitié : transport aérien énergivore, alimentation sur le pouce basée sur des produits vendus dans des contenants à usage unique, automobile de location, destruction de sites patrimoniaux par le tourisme de masse, etc.

Je me plais à penser que les voyages que j’ai faits et que je continue à faire font de moi une meilleure personne et un meilleur citoyen, quelqu’un de plus curieux, qui n’a pas peur des étrangers et des gens aux coutumes différentes, qui relativise la place du Québec dans le monde, qui se fait une conception très flexible de l’identité nationale (ce concept politique omniprésent qui me met de plus en plus mal à l’aise).

Par ailleurs, l’humanité n’a peut-être pas besoin que deux touristes de plus se rendent visiter le château d’Édimbourg.


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« Attention à nos petits vieux, c’est peut-être le vôtre. »


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Finalement, comme pour me donner bonne conscience, on nous a loué une voiture hybride.


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Malgré nos angoisses météorologiques toutes québécoises, le soleil brille depuis deux jours.


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La campagne écossaise est charmante. 

Au premier jour sur la route, constatant que certains cultivateurs font des ballots de foin cylindriques et d’autres des bottes de foin cubiques, je me suis amusé à imaginer que de ces pratiques distinctes découlaient de traditions ancestrales immémoriales mises en œuvre par deux clans rivaux qui s’opposaient, dans le genre des Gros-boutistes et Petits-boutistes de Swift. Après quelques jours, je me rends compte que, statistiquement, les Cylindriques sont beaucoup plus nombreux que les Cubiques — ces derniers étant en fait l’exception — et qu’il ne pouvait par conséquent pas y avoir de guerre de clans.

Il n’était donc aucune fois. Fin de l’histoire.


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Nous nous trouvons au-delà du cinquante-septième parallèle nord, dans la capitale de rien de particulier, pile au milieu de nulle part. Des gens partent de loin pour ne pas venir ici. D’autres y viennent après des mois de préparation. Nous y avons passé une nuit. Ici, sous le ciel gris, il y a des moutons, de l’herbe, de la bruyère aux petites fleurs roses, des rochers et des collines. Les moutons vaquent et broutent, marchent parfois dans le chemin, sans porter attention aux véhicules automobiles. Cet endroit ne se réclame de rien; il instille le calme, sinon la sérénité. Car nous n’avons pas le temps pour la sérénité : les voyages sont faits d’itinéraires, d’horaires et de réservations; la prochaine destination n’attend pas et il faut déjà s’en aller, rouler sur les routes étroites en zigzag, rouler vers ailleurs, loin d’ici.


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Il n’a fallu que quelques jours pour comprendre que les prévisions météorologiques pour l’Écosse sont générées aléatoirement et qu’il est inutile de s’y fier.


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« Traverse de kidnappeur d’enfant. »


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Nous parcourons ces routes à une voie où sont aménagés çà et là des points de passages où deux voitures peuvent se croiser. Il faut anticiper ces points de passage, parce qu’on ne veut surtout pas que deux voitures s’engagent dans une section à une voie et que l’une d’entre elles soit obligé de reculer. Chaque fois qu’on aperçoit un véhicule venir au loin dans l’autre direction, on hésite : est-ce à nous d’attendre au point de passage que notre vis-à-vis passe ou faut-il plutôt s’engager dans la voie en présumant qu’il s’arrêtera pour nous laisser passer ? Par quel principe détermine-t-on qui cède le passage ? Le véhicule qui monte une pente a-t-il la priorité ? Est-ce un principe « premier arrivé, premier servi » ? Le plus gros véhicule a-t-il priorité sur le plus petit ? On conclut qu’il existe sans doute une loi non écrite qu’on n’a pas lue et nous nous en remettons à notre instinct.


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On dit qu’à Borve, sur l’île de Skye, le rhume est endémique. On appelle les habitants de ce village les Borveux.


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Ce petit village a été construit au début du vingtième siècle autour d’une aluminerie, aujourd’hui fermée. Il est planté au bout d’un lac, incrusté au pied des montagnes. C’est devenu un point de départ pour la randonnée pédestre et l’escalade. Malgré le temps gris, nous sommes sortis marcher pas trop loin de l’appartement. La forêt est tapissée de mousse. On remarque des fougères, des champignons, des sorbiers, des mûres sauvages. Nous suivons un ruisseau, puis le sentier bifurque et monte en lacet à flanc de montagne. Nous gravissons la pente un moment. La vue d’en haut est splendide : on survole le village coincé au pied des montagnes pointues, presque pyramidales. Au loin, entre deux versants, une perspective sur le lac qui s’étire jusqu’à l’horizon. Tout ça est bien beau, mais le ciel se fait de plus en plus menaçant et le vent se lève : il faut descendre, on va se faire prendre par la pluie.

Et on se fait prendre par la pluie.


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« Des moutons, encore des moutons, toujours des moutons. »


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Il y a tout juste cinq ans, dans le cadre d’un référendum, 55,3 % des Écossais répondaient par la négative à la question « Should Scotland be an independent country? » Je suppose que ce fait devrait témoigner d’un genre de lien qui unirait les Écossais et nous, les Québécois (qui avons répondu « non » à des questions plus compliquées concernant la séparation/souveraineté-association/indépendance du Québec). Après un petit deux semaines en Écosse, tout ce que je peux conclure quant à une éventuelle connivence avec le Québec a davantage à voir avec un goût pour le cheddar, la bière et la soupe maison.


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À l’aéroport, je suis installé derrière la rangée d’écrans suspendus qui donne l’information sur les départs. Des voyageurs seuls ou en petits groupes s’arrêtent, parcourent du regard les écrans, froncent les sourcils, pointent ici et là en discutant : vu d’ici, on dirait qu’ils suivent un match de tennis à la télé.


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Voilà que ce voyage s’achève. Nous devons retourner à notre univers québécois et à ses stériles débats identitaires. Ce qui n’aide en rien, une campagne électorale fédérale vient d’être déclenchée en notre absence; déjà les gérants d’estrade monomaniaques et autres complotistes patentés se déchaînent dans Twitter. Je pense que je suis dû pour une pause des réseaux sociaux. Pour tout dire, ce voyage m’a donné envie d’une pause du Québec. Je suis las du grattage d’identité, de la peur de l’autre (le « non-nous », suis-je tenté d’écrire) et du nationalisme de droite qui sent la boule à mites et le vin de messe passé date. Je pense que dès que j’arrive à la maison, j’enfile un pyjama (carreauté) et je m’encabane; je ne me nourrirai dorénavant que de soupe maison et de cheddar, je ne boirai que du thé et de la bière; de temps en temps, je sortirai courir pour faire sortir le méchant. C’est ça : dès demain, je me terre, j’hiverne, j’hiberne, je disparais jusqu’au printemps.




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Note :

(*) En révisant ce texte, j’ai fait quelques recherches à propos du québécisme cani; je ne peux m’empêcher de noter ici une référence intéressante concernant ce mot et ses origines :

Patrice Brasseur, Quelques mots connus en Normandie et leurs rapports avec le français du Canada, dans Dialangue, Volume 7, avril 1996, p. 16.
http://linglang.uqac.ca/dialangue/volume07/7_13_brasseur.pdf