04 juillet 2019

Tranche de vie au buvard

Je ne relis presque jamais les livres lus. Je les accumule pourtant dans la bibliothèque du salon, peut-être pour me rassurer que je sais lire, peut-être à des fins décoratives, allez savoir.

Il y a quelques jours, je venais de terminer le roman en cours (De synthèse de Karoline Georges, prix du Gouverneur général 2018, dont je ne sais toujours pas quoi penser) et, étant à la veille d’un court voyage et désirant mettre un livre dans mes bagages, je me suis planté devant la bibliothèque à la recherche de quelque chose. J’ai d’abord jeté un œil à une petite pile de livres achetés plus ou moins récemment par ma blonde, mais rien de tout ça ne me tentait. J’avais vraiment besoin de lecture, alors je me suis résigné à passer en revue le stock des vieux livres lus et, basé sur un processus de sélection aussi complexe que subjectif dont je vous ferai grâce, j’ai jeté mon dévolu sur Les choses de Georges Perec (prix Renaudot 1965). Il me semble que j’avais acheté et lu ce livre au début des années 1990, époque à laquelle j’ai beaucoup fréquenté l’œuvre de Perec. Il s’agissait d’une édition de poche publiée chez 10/18. Les pages en étaient passablement jaunies.




Ouvrant le livre, j’ai découvert entre ses pages un objet qui m’a fait faire un voyage dans le passé: un buvard publicitaire ancien que j’utilisais jadis comme signet.

À une époque, bien avant ma naissance, le papier buvard était un article de bureau commun. Le stylographe était alors peu répandu et on utilisait la plume pour écrire. On trempait la pointe de la plume dans un encrier, ce qui donnait une courte réserve d’encre permettant de tracer quelques mots. De façon à éviter en écrivant d’étendre l’encre encore humide avec sa main, on tamponnait régulièrement le texte à l’aide d’un petit rectangle de papier poreux, le buvard.

Je crois me rappeler que lorsque j’étais adolescent, j’ai découvert ce buvard-là qui traînait à la maison. J’aime les vieilleries et cette image ancienne m’a tout de suite plu. Comme il était parfois d’usage dans la maison familiale avec des objets sans grande valeur, je me suis illico approprié cet objet, que j’ai commencé à utiliser comme signet.




Lorsqu’on observe le buvard que j’ai découvert entre les pages du roman Les choses de Perec, on remarque plusieurs détails. Tout d’abord, il s’agit d’un article promotionnel de la compagnie de transformation alimentaire Canada Packers et en particulier de sa marque Maple Leaf, laquelle existe encore aujourd’hui. Les cochons de l’image sont donc destinés à devenir du jambon et de la charcuterie. Le verso de l’image, le côté buvard, est d’un beau rose qui fait d’ailleurs un joli rappel sur le thème du jambon — ajoutons que sa surface est aussi exempte de toute trace d’encre. Le message de cette publicité vante les activités d’exportation de l’entreprise : « Un seul petit cochon reste à la maison. 4 sur 5 s’en vont outre-mer. » On en déduit que 80 % de la production de la marque Maple Leaf est destinée à l’exportation. De plus, la formulation n’est pas fortuite. Le « petit cochon qui reste à la maison » fait référence à une comptine anglophone intitulée This Little Piggy dont il existe également des traductions françaises. Quand on déclame cette comptine, les orteils de l’enfant jouent le rôle des cinq petits cochons.

This little piggy went to market,
This little piggy stayed home,
This little piggy had roast beef,
This little piggy had none,
And this little piggy cried "wee wee wee" all the way home.



Or, un détail vient préciser le contexte de cette publicité: à la proue du navire transportant les quatre petits cochons outre-mer, on aperçoit une pièce d’artillerie. On comprend qu’il s’agit d’un navire de guerre. Ce message publicitaire prend soudain un sens patriotique; on en vient à se demander si ce buvard n’a pas connu les années de la deuxième guerre mondiale.

J’ai pu confirmer cette hypothèse après une courte recherche dans le Web. Mon buvard — exactement le même — est en effet répertorié dans le site Wartime Canada qui se présente comme « Une fenêtre ouverte sur l’expérience canadienne des deux guerres mondiales. » Dans ce site, la datation de l’objet est approximative — 1943 suivi d’un point d’interrogation —, mais coïncide bel et bien avec la deuxième guerre mondiale. À cette époque, la propagande concernant l’effort de guerre était commune en publicité. Pour Canada Packers, souligner sa contribution à nourrir les civils et les troupes alliées en Europe était surtout une façon de renforcer sa marque de commerce auprès des consommateurs canadiens.

Après avoir brièvement hésité, j’ai décidé d’utiliser de nouveau ce buvard ancien comme signet pour ma deuxième lecture des Choses, non sans avoir pris le temps de le prendre en photo pour en garder un souvenir — on ne sait jamais, je pourrais l’abîmer ou le perdre. En prenant le cliché, je me suis aussi dit que cette trouvaille pourrait peut-être faire l’objet d’un article dans mon blogue. Le lendemain, je partais pour mon bref voyage.

Or, voilà que pendant ce voyage, dû à des circonstances aussi stupides que mystérieuses — je vous fais grâce des détails —, j’ai égaré mon sac à dos. Disons que ces circonstances sont telles que je me suis vite résigné à ne jamais retrouver mon sac. Dans ce sac, il y avait mon livre et dans ce livre, le buvard que j’utilisais comme signet. Pour une fois que je choisissais de relire un livre, voilà que je le perds. De retour à la maison, je me suis dit « Tant pis pour Perec » et je me suis lancé dans un roman policier qui faisait partie de la pile des livres achetés par ma blonde et que j’avais négligés quelques jours auparavant (l’édition en poche d’une traduction (poche aussi — « au jour d’aujourd’hui », pouvez-vous croire) d’un livre de Michael Connelly). J’essaierai un de ces jours de me trouver une copie du Perec dans une bouquinerie; comme ça je pourrai le remplacer dans ma bibliothèque, où il finira ses jours sans que jamais je n’y retouche.

Le plus triste dans cette histoire, c’est que si quelqu’un trouve mon sac, il tentera sans doute de réinitialiser ma tablette électronique pour se l’approprier, mais négligera le roman de Perec et, surtout, le magnifique buvard antique inséré vers le tiers du livre.



* * *

[J’ai piqué l’image de la couverture du livre de Perec ici.]