06 mai 2019

Protons

Et le printemps survient brusquement et tout le monde se met à moitié à poil et se précipite sur les trottoirs et dans les parcs ; on fait comme si c’était l’été, on déambule, on s’assoit sur les bancs ou par terre sur des couvertures, et ce, même si le sol est encore jonché des restes de l’hiver : pierre concassée, feuilles mortes, boue, poussière, papiers et autres saletés. On fait semblant que le soleil explose, nos grosses lunettes fumées dans la face, on sourit stupidement en levant la tête vers le ciel. On a très envie que ce dimanche après-midi et ce beau temps durent toute la semaine.


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Contrairement au vieux jazzman, le vieux rockeur ne gagne pas en crédibilité avec les années.

Le vieux rockeur oublie les paroles de ses chansons, on le voit bafouiller, comme quand il cherche le nom d’une vieille connaissance ou alors qu’il tente de se souvenir de son code postal.

Peu importe qu’il soit devenu vieux, le vieux rockeur s’en tient scrupuleusement au look qui l’a fait connaître dans ses belles années. Il est un anachronisme sur deux pattes.

Le vieux rockeur est trop orgueilleux pour porter ses lunettes sur scène. Sa chevelure est savamment sculptée pour dissimuler sa calvitie.

Le vieux rockeur n’a plus la flexibilité d’antan : il bouge les bras et les jambes comme un pantin, on s’inquiète pour ses lombaires, on a peur qu’il trébuche et se casse une hanche.


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She was, like


« He wiggled into his jeans like a raindrop coming down the car window. »

« The white cat was lying next to me, dead asleep. He looked like a lumberjack that had taken off all his clothes and was asleep in his long johns. »

« The dog looked like a kid who has been warned not to open his mouth and complain one more time. »


Elle aligne les comparaisons comme un maçon les briques. Elle mitraille le mot like (le livre est en anglais) comme un prêtre presque par réflexe termine toutes ses phrases par un amen. La syntaxe devient prévisible comme les pannes du métro. Les comparaisons frôlent parfois le n’importe quoi comme un chimpanzé en complet veston qui mange un hot-dog. L’effet de la comparaison figurative rentrée de force dans le texte comme une oie qu’on gave. Je n’en continue pas moins à lire en ronchonnant, comme un vieux haïssable qui refuse obstinément de mourir pour pouvoir continuer à étriver le personnel du CHSLD.


[Les citations plus haut sont tirées de The Girl Who Was Saturday Night de Heather ONeill chez HarperCollins e-books.]


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Le vieux rockeur se rend-il compte que l’expression « vieux rockeur » est un oxymore ?


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On se souviendra de ce printemps comme celui où la neige a fondu et les bourgeons ont éclos.