11 mai 2019

Le grand complot




Je ne passerai pas par quatre chemins : courir un marathon est une des choses les plus inutiles qu’un humain puisse entreprendre, à part peut-être grimper au sommet du Kilimandjaro ou fabriquer son propre vin. Ceci dit, courir est un sport fantastique et il y a tout plein de bonnes raisons de le pratiquer. Le problème avec le marathon est qu'il s'agit d'une distance bien trop longue : courir 42,2 kilomètres sans s’arrêter prend un temps considérable (plus de quatre heures pour le commun des mortels) et, par conséquent, ne constitue pas une activité particulièrement bonne pour la santé. En effet, dans les jours suivants l’épreuve, le coureur souffrira notamment d’insuffisance rénale et d’arythmie cardiaque. Sans parler du fait que l’entraînement requis pour y arriver est si intense qu'il fera du futur marathonien un être monomaniaque, donc socialement répulsif.

Courir le marathon consiste surtout à s’entraîner à courir un marathon. C’est la préparation qui est bénéfique, l'épreuve elle-même n’en est que l’aboutissement. Cet entraînement signifie cinq mois de discipline, cinq mois à faire de l’exercice plusieurs fois par semaine, à porter attention à ce qu’on mange et à ce qu’on boit. On devient un guépard, un lévrier, une version à haute performance de soi-même, on accomplit des exploits dont on ne se savait pas capable, comme courir à moins vingt degrés ou boire une bière sans alcool.

Durant les trois mois qui précèdent l’épreuve, l’entraînement devient particulièrement intense et requiert un dévouement presque quotidien. C’est la période la plus difficile pour le marathonien en devenir : celle où il doit combattre le grand complot visant à l’empêcher d’arriver à son but.

Car, en effet, complot il y a.

L’hiver. La météo. Les froids polaires. Les tempêtes de neige et de verglas. Les trottoirs glacés. La pluie. Le stress du boulot. Les journées de travail qui finissent tard. Les pannes de métro. La vie sociale qui s’emballe. Les partys et les 5 à 7 qui se multiplient. L’ami qui vous sert un autre verre de vin. Les corvées. Le quotidien. L’entretien de la voiture. Le toit qu’il faut pelleter. Le manque de volonté et le pouvoir d’attraction du divan. La procrastination. Le blogue. Les projets d’écriture inutiles. La douceur du foyer, doux foyer. La fatigue. L’épuisement. Le système immunitaire bientôt affaibli et le rétrovirus taquin qui frappe. La blessure sournoise qui guette: le genou diva, le nerf sciatique qui tique, le tendon d’Achille architendu.

Tout concourt à empêcher le coureur de suivre son programme d’entraînement à la lettre et toutes les personnes de son entourage font partie du complot sans le savoir.

On tente de composer avec ces mille et une contraintes, on devient un cheval dans une course à obstacle, on adapte le programme à la volée, on remplace un mardi soir par un mercredi soir, un jeudi soir par un vendredi matin, on se lève aussi tôt que possible la fin de semaine, tout ça en tentant de ne pas rogner sur le précieux temps de sommeil, primordial pour la récupération. Toutes ces considérations et tous ces aléas induisent de l’angoisse, on tente de sauver la chèvre et le chou, mais chaque fois qu’on se voit obligé de sacrifier une séance, on sent bien qu’on compromet le résultat de tous ces efforts, on constate avec amertume que ce plan d’entraînement n’est au fond qu’un château de carte qu’on essaie de construire en plein vent.

Le grand complot opère. On tente de l’ignorer. On reste dans sa bulle et on suit son programme autant que possible: on court, on mange, on dort. Il n’y a pas d’autre solution, il n’y a pas d’autre issue possible. Plus que deux semaines. Les jeux sont presque faits. Il faut maintenir la discipline jusqu’à la fin, éviter de trop se goinfrer et dormir, dormir autant que possible.

Il faut tenir tête au grand complot.