10 mars 2019

Sept jours, sept livres et quelques explications

Ça fait des semaines que ça circule dans les réseaux sociaux. On publie une couverture de livre par jour pendant sept jours en invitant chaque fois quelqu’un à faire de même. Je ne suis pas fan de ce genre de truc, ça me fait trop penser aux chaînes de lettres de mon enfance.

Parce que les réseaux sociaux ont ressuscité l’idée de la chaîne de lettres. À l’époque où le courrier postal existait toujours, la chaîne de lettres consistait à envoyer une missive à plusieurs personnes, leur enjoignant de faire de même avec autant de correspondants. La lettre en question promettait de devenir bon ou chanceux ou riche, à la condition expresse d’en faire suivre copie conforme à un certain nombre de parents et amis et, surtout, que ceux-ci fassent de même. On mettait en garde que quiconque briserait la chaîne serait frappé d’un mauvais sort. On ne savait jamais d’où émanaient ces chaînes de lettres : étaient-elles l’œuvre d’une personne habitée d’une authentique croyance aux forces occultes de la poste ou bien d’un esprit facétieux ne cherchant qu’à créer un phénomène de masse parfaitement idiot?

        — As-tu reçu la fameuse lettre qui promet chance et prospérité?
        — Bin oui, je l’ai eu de ma belle-sœur.
        — Ah, zut. Je pensais te l’envoyer. Faut en poster dix pour avoir de la chance. Dix, ça fait quand même du monde.
        — Ouin. J’ose pas l’envoyer à ma voisine. Depuis que mon mari a écrasé son poodle, elle me parle plus.

Il faut savoir que la chaîne de lettres, bien que plus bénigne, souffre des mêmes limites mathématiques que les systèmes de vente pyramidale : la croissance du nombre des participants étant exponentielle, on atteint assez rapidement le stade de saturation, limité en théorie par la population mondiale. Ainsi, comme il y a actuellement environ 7,7 milliards d’humains, pour une chaîne de lettre théorique où chaque personne solliciterait avec succès sept de ses parents ou amis, il n’y aurait que 12 degrés de séparation entre la personne ayant initié le mouvement et les derniers participants.

Cette épidémie de couvertures de livre frappait donc les réseaux sociaux depuis des semaines et pas mal tout mon fil Twitter y avait déjà participé. J’avais l’impression que ça s’essoufflait, qu’on atteignait la queue de la croissance exponentielle. C’est alors que, au moment où je m’y attendais le moins, on m’a invité à y participer.


Eh, je ne suis quand même pas ronchon au point de ne pas vouloir m’amuser moi aussi à publier des couvertures de livres! J’ai donc accepté de bon cœur l’invitation de Benoît Melançon (alias lOreille tendue). Par contre, je n’ai pas pu me résigner à inviter chaque jour un nouveau participant, victime de mon esprit cartésien et de mon petit côté sauvage. Bin oui, je suis le genre de gars à briser les chaînes de lettres.

Je me suis illico mis à réfléchir aux sept livres que je pourrais bien choisir d’exhiber dans Twitter, me rendant compte qu’il existe plusieurs stratégies possibles pour participer à ce défi. On peut par exemple opter pour des livres qui projetteront une image avantageuse de soi — cultivée, érudite, sophistiquée. On peut aussi choisir des couvertures exclusivement pour leurs qualités esthétiques, sans égard au texte. Ou alors, on peut tenter en sept livres de résumer l’essence de ses goûts littéraires. On peut prendre les sept livres du dessus de la pile de la table de nuit (ou de la table du salon ou du bureau, selon l’endroit où on empile les cadavres de nos dernières lectures). On peut tout simplement mettre de l’avant des livres qu’on aime et en profiter pour faire des suggestions de lecture. Etc.

J’ai décidé de me limiter à ce qui se trouve dans mes rayons. Nous avons à la maison une collection de livres assez modeste; j’ai donc ignoré ces livres que j’ai un jour empruntés dans une bibliothèque et ceux dont je me suis débarrassé au fil du temps et des déménagements. J’ai spontanément tiré du désordre des bibliothèques de l’appartement sept livres qui ont été le déclencheur d’une aventure littéraire. Ce sont tous des livres qui appartiennent au passé et que je n’ai pas relus récemment — je ne relis presque jamais rien —, mais qui ont été autant de portes s’ouvrant sur un univers. Chacun à sa façon, ces livres ont contribué à former le lecteur, l’écriveron et la personne que je suis aujourd’hui.

Voici les sept livres que j’ai choisis et, pour chacun, quelques explications; en espérant que ce billet vous fasse réfléchir à votre tour, chère lectrice, cher lecteur, aux livres qui ont eu une importance particulière dans votre vie.




— 1 —






Eugène Ionesco, Théâtre I, Gallimard, 1954.


J’étais en cinquième secondaire et ce professeur — monsieur Ostiguy — avait monté avec un groupe d’étudiants la pièce La Cantatrice chauve de Ionesco, un projet en partie parascolaire qui a duré plusieurs mois. J’y tenais un rôle. Lorsqu’il a été question de cette pièce à l’école, j’ai découvert que, par hasard, il y avait ce livre dans la bibliothèque de la salle de séjour, ce recueil de pièces de Ionesco qui comportait La Cantatrice. Je n’ai jamais su d’où venait ce livre; j’ai supposé qu’une de mes grandes sœurs avait été forcée de l’acheter dans le cadre d’un cours de français.

C’est donc armé de ce bouquin trop épais que nécessaire, parce que lesté de cinq pièces inutiles à mon travail, que je suis passé à travers le processus de production de La Cantatrice chauve, d’où la couverture maganée, renforcée de pellicule adhésive transparente et de masking tape. Ce sont ces cicatrices extérieures, les annotations qu’il contient et les souvenirs qu’il évoque qui font de ce bouquin un objet à part.




— 2 —






Victor Hugo, Les misérables, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1951.


J’étais dans la jeune vingtaine lorsque, influencé par un confrère d’université et ami qui baignait dans la littérature française du XIXe siècle, je me suis lancé dans la lecture d’une série de classiques. C’est dans cette édition de luxe des Misérables que j’avais reçue en cadeau que j’ai découvert Victor Hugo. Je me revois étendu sur la couche de ma cellule des résidences de l’Université, absorbé par cette saga qui paraissait encore plus dense qu’elle ne l’est en réalité parce qu’imprimée en petits caractères sur du papier bible. J’étais un blanc-bec, étudiant en informatique, le cerveau modelé par les mathématiques, j’avais quand même déjà lu un ou deux livres, je me prenais même à l’occasion un peu pour un écriveron, mais en plongeant dans cette œuvre, je découvrais à quel point un texte pouvait receler du génie. J’étais un mineur qui creuse, découvre un filon, continue de creuser en s’émerveillant que celui-ci semble inépuisable. J’ai lu l’essentiel de l’œuvre romanesque de Hugo dans les quelques années qui ont suivi. J’ai tout oublié de ces livres, mais j’aime croire qu’ils se sont fondus à leur façon dans mon cerveau, y laissant quelques traces.




— 3 —






Pierre Desfeuilles, Dictionnaire des rimes, Les usuels du français, Éditions Garnier Frères, 1928.


Sur la page de garde de ce livre, mon nom et une date : 1988. J’étais à l’époque un apprenti parolier avec mon groupe Les tchigaboux et ce dictionnaire des rimes a été dans les années qui ont suivi un outil de travail précieux. C’est sans doute le livre que j’ai le plus feuilleté de ma collection. Les feuilles ont fini par se détacher par grappe de la reliure collée et la couverture ne fait plus aujourd’hui que les retenir mollement, comme une chemise.

C’était avant les dictionnaires informatisés et bien avant le web. Existaient encore à l’époque ces livres de référence qui ne contenaient grosso modo que des listes de mots : dictionnaires terminologiques, dictionnaires de synonymes, dictionnaires de rimes, dictionnaires de conjugaison. Des bouquins qu’on gardait à portée de la main, des livres dont la tranche finissait par être grise de crasse à force d’avoir été manipulés. Ce dictionnaire a été pour moi à la fois un outil de découverte de rimes, une source d’inspiration et une béquille. Je me revois, me creusant les méninges, faisant des listes de mots, à la recherche de la rime parfaite, aussi riche que possible et contribuant de la bonne façon la thématique de la chanson. (Le lecteur curieux pourra découvrir un échantillon du résultat par ici.)

Un jour, je me suis procuré une version informatisée du dictionnaire Robert dans lequel il était possible de faire des recherches phonétiques. Ce fut la fin de mon dictionnaire des rimes Garnier. Ensuite, mon groupe a arrêté ses activités et j’ai cessé d’écrire des chansons. Ensuite, je me suis rendu compte que la poésie moderne ne rimait pas. Ensuite, je me suis rendu compte que de toute façon, je n’étais pas un poète. C’est ainsi que ce livre s’est mis à ramasser la poussière. Mais bien qu’il soit devenu inutile, il est chargé de tant de souvenirs que je ne me suis jamais résigné à le jeter au recyclage.




— 4 —






Raymond Queneau, Exercices de style, Collection Folio, Éditions Gallimard, 1947.


Je me suis acheté ce petit livre à dix-neuf ans; ce fut la porte d’entrée sur deux univers: d’abord, l’œuvre de Queneau et ensuite, la constellation de l’Oulipo. Je ne sais plus ce qui m’a touché chez Queneau, mais dans les quatre ou cinq ans qui ont suivi, j’ai à peu près tout lu de lui. À ce point de la liste, je me rends compte que, comme lecteur, j’ai toujours eu un petit côté compulsif, voire groupie : quand un livre me plaît particulièrement, je me jette sur l’œuvre de l’auteur. (Mais ne faisons-nous pas tous cela?)




— 5 —






George Perec, La disparition, Collection L’imaginaire, Édition Denoël, 1969.


Quel bonheur que ce livre: un défi formel, un plaisir de lecture, des sourires en coin, un vrai roman malgré tout. C’est pour moi le sommet du roman oulipien. Dans cette édition, le texte faisant partie du lipogramme (je devrais dire de cet impossible marathon lipogrammatique en e) est imprimé en noir, tandis que le péritexte — pages de titre, page de copyright, titres du même auteur, etc. — est imprimé en rouge. J’ai choisi ce livre pour illustrer cette passion pour Perec et l’Oulipo qui m’a habité plusieurs années et dont j’ai fini par revenir. Il n’en demeure pas moins que relire quelques pages au hasard de ce livre demeure une expérience jouissive.




— 6 —






Jimmy Beaulieu, Le moral des troupes, mécanique générale | les 400 coups, 2004.


Une bande dessinée : c’était incontournable, il en fallait au moins une dans ce palmarès. J’ai passé proche de choisir un Chris Ware. J’aurais pu aussi mettre un des premiers Paul de Michel Rabagliati ou Pyongyang de Guy Delisle, des livres que j’ai lus à la même époque, mais j’ai opté pour ce livre de Jimmy Beaulieu.

Je me rappelle quand j’ai acheté cet album. C’était l’été et comme chaque été, avec ma blonde, nous passions une partie des vacances dans un chalet dans le bois (sans électricité, sans Internet) et, avant de partir, je me procurais invariablement une bonne pile de bandes dessinées à lire, plus deux ou trois romans. Je dévorais les BD à la chaîne, installé sur le bord du lac. Je découvrais depuis, disons, le début des années 2000 une bande dessinée contemporaine, narrative, réaliste, souvent autobiographique. À l’époque, je fréquentais assidûment des blogues de bédéistes. Bref, cet été-là, j’ai acheté ce livre dans une boutique spécialisée près de chez moi. Est-ce que je connaissais déjà le travail de Jimmy Beaulieu? Est-ce que j’ai pris une chance, spontanément, séduit par cette superbe couverture?




— 7 —






François Blais, Document 1, L’instant même, 2012.


C’est le premier roman de François Blais que j’ai lu. Ça m’a fait de quoi. Je suis devenu depuis un inconditionnel de Blais. Dans cette liste, ce livre joue le rôle d’archétype de la littérature québécoise contemporaine, que je me suis mis à fréquenter régulièrement et qui est aujourd’hui pour moi essentielle, comme lecteur, mais aussi comme écriveron.

Consommer local? Bien sûr : lire local!



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