18 décembre 2018

Pis, ton manuscrit? (S02E05) — Avenant soixante-treize

(Au téléphone.)


        — Votre appel est important pour nous. Veuillez rester en ligne pour conserver votre priorité d’appel.
        — OK, c’est bon, ça fait vingt minutes que j’attends.
        — ...vieux rêve oublié, et puis, sous le coup de minuit, ensemble, ils sont partis. Aujourd’hui, je vois la vie avec les yeux du cœur...
        — Pitié...
        — J’suis plus sensible à l’invisible, à tout ce qu’il y a à l’intérieur. Aujourd’hui, je vois la vie avec les.
        — Bonjour, mon nom est Karinne, que puis-je faire pour vous aider ?
        — Ah ! Bonjour ! Je... J’appelle pour une réclamation.
        — D’accord. Veuillez noter que cet appel est enregistré pour des raisons de sécurité et de contrôle de la qualité du service.
        — C’est bon.
        — D’accord. Puis-je avoir votre numéro de contrat ?
        — Oui, attendez, c’est le deux neuf neuf, sept deux sept, neuf cinq neuf, tiret quatre.
        — D’accord. Pour des raisons de sécurité, pouvez-vous me donner le nom de fille de votre mère ?
        — Tremblay.
        — D’accord. Et les trois derniers chiffres de votre numéro d’assurance sociale ?
        — Euh, oui. C’est trois, deux, huit.
        — D’accord. Quelle est la nature du sinistre ?
        — Je me suis fait voler dans ma voiture.
        — D’accord. Avez-vous un rapport de police ?
        — Oui, oui.
        — D’accord. Y a-t-il des dommages au véhicule ?
        — La vitre côté passager a été cassée. Ils ont pris une serviette avec mon ordinateur dedans.
        — D’accord. Rien d’autre n’a été volé ?
        — Non.
        — D’accord. Avez-vous subi des pertes de données ?
        — Euh, oui, des fichiers de travail et des documents numérisés de mes clients, mais rien que je ne peux pas récupérer ailleurs.
        — D’accord. Pis votre manuscrit ?
        — Pardon ?
        — Votre manuscrit, le considérez-vous comme perdu ?
        — C’est une blague ? Qui vous a parlé de mon manuscrit ?
        — Il y a une note à votre dossier : comme vous avez l’avenant soixante-treize, vous êtes couvert pour la perte de données. Lorsque vous avez pris cette protection, vous avez déclaré vouloir protéger vos données professionnelles et personnelles, incluant « un ou des manuscrits reliés à une activité artistique littéraire ». La note date de 2002.
        — Ayoye, je me rappelle pas de ça. Oui, j’ai bien un manuscrit, mais il n’est pas fini et j’en fais régulièrement plusieurs copies de sécurité sur des clés USB.
        — D’accord. Et vous voulez conserver l’avenant soixante-treize ?
        — Euh.
        — Il y a des frais de, attendez, quarante-sept dollars par année. C’est pas de mes affaires, mais si j’étais vous, je pense pas que je payerais quarante-sept dollars par année pour protéger un manuscrit abandonné après plus de seize ans et dont j’ai plusieurs copies de sécurité. Mais je dis ça comme ça.
        — Hum. J’ai assez envie de vous dire comme ça de vous mêler de vos oignons. Disons que je paye ce supplément pour protéger mes données professionnelles. Le manuscrit, c’est en bonus. Bref, je vais garder l’avenant, même si je commence à trouver que vous l’êtes de moins en moins.
        — D’accord. Un expert en sinistre va vous rappeler d’ici deux jours, pour l’évaluation des dommages.
        — OK.
        — Est-ce que je peux faire quelque chose d’autre pour vous aujourd’hui ?
        — Euh, non, c’est bon, je pense que vous en avez assez fait.
        — Merci de faire affaire avec Groupe Plus Assurances et passez une bonne fin de journée.
        — C’est cela, merci.