8 décembre 2018

Pis, ton manuscrit? (S02E01) — Je sont des autres

(Chez Mélanye, une cliente.)

        — Salut, je viens te rendre ta boîte de factures et te porter tes états des résultats.
        — Tu aurais pu nous envoyer tout ça par courriel.
        — Ça fait partie de mon approche de service personnalisé. Et je comptais un peu je l’avoue sur la tradition de la bouteille de champagne pour fêter la fin de ton année financière.
        — Inquiète-toi pas, on n’a pas oublié le champagne. Surtout qu’on a eu une bonne année.
        — Ton rôle dans cette télésérie populaire n’a pas fait de tort à tes revenus, en effet. Sans parler de la grosse comédie de l’été prochain que tu as tournée cette année. Un premier rôle dans une production d’envergure, c’est pas pire payant.
        — Ça fait des années qu’on travaille fort, souvent pour des pinottes, on a enfin le succès qu’on mérite.
        — C’est moi ou tu parles de toi-même à la première personne du pluriel ?
        — Ah ? Je sais pas. Quand je pense à mon travail, je vois mon équipe, on est comme une entreprise et moi, je suis une marque. Moi, je ne suis qu’un produit en tant que vedette. Sans mon équipe, je ne serais rien.
        — Équipe, équipe, c’est un grand mot. Il y a toi et ton agence de casting.
        — Et ma styliste, et ma prof de yoga, et mon tatoueur et mon psy. Et mon chum.
        — Ton chum ? Tu parles de celui que tu fréquentes depuis le dernier numéro du Écho Vedettes ?
        — Tu dois faire référence aux photos du tapis rouge des Gémeaux. Oui, c’était la première fois que je sortais dans un événement avec Markantwane.
        — Ah oui : Markantwane, avec un K et un W. Le genre de détail qui ne s’oublie pas. Un pur produit de la télé-réalité, celui-là. C’est pas de mes oignons, mais je comprends pas ce que tu lui trouves.
        — Tu serais pas un peu jaloux, toi ?
        — Bien sûr. Je suis amer et jaloux. L’amertume et la jalousie sont à la fois le cancer qui me ronge et le moteur qui me fait avancer dans la vie. Face à ce Markantwane, je sais bien que je n’ai aucune chance : je suis vieux, je ne fais pas de culturisme et mes dents ne sont pas peroxydées. Et le comble : n’étant qu’un simple comptable, je ne fais pas partie du milieu artistique.
        — La moitié de ta clientèle est dans le milieu. Tu as un peu une âme d’artiste, au fond. D’ailleurs, tu travaillais pas à un roman, toi ?
        — Hum.
        — Pis, ton manuscrit ?
        — Bin, ça s’embourbe. J’aime pas ça en parler. Chaque fois que je relis les lettres de refus que j’ai reçues, je perds complètement mes moyens.
        — Bin voyons ! Pourquoi tu relis tes lettres de refus ? T’es maso ou quoi ?
        — Je sais pas. Quand je m’assois devant mon ordinateur, je pense souvent aux lettres de refus. Faut dire que je les garde dans le même dossier que le fichier de mon manuscrit.
        — Voyons donc, détruis-les. Tu te fais du mal. Tu prends tout ça trop au sérieux. Prends du recul. Oublie la pression. Écris. Amuse-toi.
        — Mais c’est pas amusant, écrire. C’est souffrant, c’est lancinant. J’écris beaucoup, j’écris souvent. J’écris et je rature. J’écris de la marde.
        — Pauvre petite chose.
        — Laisse faire ta fausse pitié.
        — Comment peux-tu douter de notre sincérité ? Faut-il te rappeler qu’on est porte-parole de la Journée de la lutte contre l’analphabétisme ? Qu’on est le visage du Salon du livre de Saint-Hyacinthe ? On a à cœur le développement culturel et la littérature. Un auteur non publié est la mort potentielle d’un chef-d’œuvre. On est de tout cœur avec toi.
        — On te remercie de ta sollicitude, mais on va commencer par finir d’écrire le truc pis on va ensuite essayer de se trouver un éditeur avant de parler de chef-d’œuvre.
        — C’est toi qui vois. On veut-tu un autre verre de champagne ?
        — On ne dirait pas non. Tiens, c’est vrai qu’on s’habitue vite de parler de soi à la première personne du pluriel. C’est plutôt plaisant. Désormais, je t’ordonne de me vouvoyer.
        — T’es vraiment épais. Je ne comprends pas pourquoi on fait encore affaire avec toi pour notre comptabilité.
        — Parce que nous sommes divertissant et, ce qui ne gâche rien, que nous sommes le meilleur comptable en ville. Allez, prosternez-vous, tous autant que vous êtes !