31 mars 2018

Passé simple (54) — Encyclopédies

(Source)



Mon père étant professeur d’université, l’éducation était une valeur essentielle à la maison. Je présume que c’est une des raisons — cela et peut-être aussi le fait que nous étions alors à la maison quatre enfants avides de connaissances — qui ont fait que mes parents décidèrent un jour d’investir dans l’acquisition d’un ensemble d’encyclopédies et de volumes didactiques. Je ne sais trop comment ça s’est passé, mais le monsieur Grolier est venu à la maison et la magie (commerciale) a opéré. Ainsi nous sommes-nous retrouvés avec une belle collection de livres semi-savants pour toute la famille : l’encyclopédie Grolier Clé des connaissances en vingt volumes, l’encyclopédie Grolier Le livre des connaissances en quinze volumes, le Dictionnaire encyclopédique Quillet en seize volumes, les séries  LIFE Autour du monde en vingt-quatre volumes et LIFE Le monde vivant en vingt-deux volumes. Après avoir fastidieusement collectionné les fascicules permettant de la constituer, s’est ajoutée l’encyclopédie Alpha en dix-sept volumes. Sans parler des habituels Larousse illustré et Petits Roberts. Ça faisait beaucoup de science sous un même toit. Petit, j’étais une espèce de rat de bibliothèque ou, comme la plupart des enfants, une éponge à information; c’est donc dire que la proximité de cet imposant corpus de connaissance ne pouvait que faire mon bonheur. J’avais à portée de la main un World Wide Web de papier dans lequel je pouvais me perdre à loisir. Je dois une partie de ma culture générale à ces encyclopédies, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle. En effet, dans ces livres, les trous noirs et les microprocesseurs existaient à peine; on n’était pas encore certain si la cigarette et l’amiante causaient le cancer; les prénoms Lucy et Dolly n’évoquaient rien de particulier; le Tadjikistan et la Biélorussie n’étaient pas des pays, mais la Yougoslavie, si; une crise boursière se passait invariablement en 1929; Marguerite Duras et Salvador Dali étaient encore vivants; les mots autofiction, bloquiste et courriel n’existaient pas; Saguenay était une rivière, mais pas une ville; pour sa part, Tchernobyl était une ville ukrainienne comme une autre; le snowboard n’était pas un sport olympique (était-ce même un sport?); il n’y avait pas de disque compact; les acronymes VIH et SIDA n’évoquaient rien de particulier; le dernier théorème de Fermat n’était qu’une conjecture; Hubble était un astronome, mais pas un télescope; la Suisse ne faisait pas partie de l’ONU; le plus haut gratte-ciel du monde était l’Empire State Building; le mur de Berlin était non seulement debout, mais semblait inamovible. Dès l’instant où on publiait ces encyclopédies, elles étaient déjà obsolètes. Ce corpus représentait donc un certain état du savoir tel que vulgarisé pour toute la famille et qui se trouvait figé à jamais. Pourtant, des personnages célèbres ne cessent de naître et de mourir, la géopolitique évolue sans discontinuer, les découvertes scientifiques se succèdent à un rythme fou, tout comme les phénomènes culturels. Pour espérer avoir un niveau acceptable de culture générale, les enfants d’aujourd’hui doivent acquérir une quantité d’information toujours plus grande. Comme l’univers, avec le temps, le savoir prend de l’expansion. Je mourrai avec une ignorance infinie, mais j’aurai vécu l’époque où il n’y avait que quatre milliards d’humains sur Terre.