24 mars 2018

Passé simple (52) — Bicycles

(Source)



La bicyclette est l’automobile des enfants. C’est le moyen de transport qui leur permet d’aller efficacement aussi loin qu’ils le peuvent (au prix d’un effort). C’était particulièrement vrai à cette époque où on laissait les enfants circuler à leur guise, alors que le Bonhomme Sept Heures n’était pas encore devenu réel et n’avait pas encore infecté l’esprit des parents. Ainsi, à pied ou à vélo, pouvais-je me rendre par mes propres moyens chez E***, chez N***, voire aussi loin que chez M***; je n’avais qu’à en aviser préalablement ma mère : « Maman, je vais chez Untel »; et elle de répondre toujours la même chose : « O.K., mais il faut que tu reviennes pour cinq heures » — à la maison, on soupait tôt. J’ai appris à faire du vélo sur un petit bicycle brun qui avait probablement servi à mes sœurs des années auparavant. Mon père avait installé les incontournables deux petites roues d’appoint au moyeu arrière. Dans mon souvenir, j’ai finalement réussi à vaincre la gravité et à maintenir mon équilibre le jour où mon père a retiré ces maudites béquilles. Mais c’est sans doute un autre faux souvenir. Comme pour ses vieilles fringues, il arrivait que je récupère de mon frère des jouets ou des articles de sport. Ainsi un jour ai-je hérité de son ex-bécane : un superbe CCM Charger Duomatic bleu. C’était un de ces vélos dont l’esthétique rappelait celle des motocyclettes chopper, avec leur longue fourche, leur guidon courbé et leur siège allongé. Ce bicycle avait la particularité d’avoir deux vitesses qu’on changeait par rétropédalage: un petit coup de pédale vers l’arrière et, hop, on passait de la première à la deuxième, un autre et on revenait à la première. Le modèle était un peu décalé — c’était le bicycle de mon grand frère après tout —, mais j’étais le seul à en avoir un comme celui-là. À part se déplacer, un vélo permettait de s’imaginer qu’on était Evel Knievel : on roulait dans le champ, on faisait des willies, on sautait les bandes de trottoir. On installait une carte à jouer de façon à ce qu’elle claque contre les rayons de la roue avant : avec beaucoup d’imagination, ça ressemblait au bruit d’un moteur. Plus tard, quand j’ai eu l’âge, mes parents m’ont offert un dix vitesses flambant neuf. Un vélo de grand, un faux vélo de course, avec un guidon recourbé, un dérailleur, une selle étroite et un cadre en acier d’une demi-tonne.  Plus vieux, je n’ai eu ni mobylette ni moto. Lorsque j’ai obtenu mon permis de conduire, j’ai très rarement emprunté la voiture familiale. Le système d’autobus municipal était presque inexistant dans mon patelin. Bref, j’ai beaucoup, beaucoup roulé sur ce dix vitesses.