01 août 2016

Lecture d’été

Les romans sont peuplés de gens de lettres : écrivains, aspirants écrivains, écrivains ratés, étudiants en lettres, nègres, diaristes, épistoliers, libraires, typographes, éditeurs, journalistes, etc. Nos observations nous portent à conclure que cette tranche de la population est très largement surreprésentée dans les œuvres de fiction, c’en devient un peu bizarre, à la longue. On se demande si quelqu’un va bien vouloir un jour s’intéresser à d’autres sortes de monde, je ne sais pas moi, aux adjointes administratives ou aux commis comptables, par exemple.

Ainsi, l’autre jour, jouissant d’une courte semaine de vacances, j’entrepris de lire enfin ce pavé paru il y a quelques années et dont on a dit tant de bien; la preuve : il y a Pierre Foglia qui aurait écrit, en tout cas c’est ce qui est imprimé sur la page couverture du livre, que ce roman procure « un très grand bonheur de lecture ». Je progressais lentement mais sûrement à travers la brique, égrenant les pages l’une après l’autre, sans trop me laisser intimider par l’épaisseur du volume, porté par cet esprit fin qui traversait le texte, tout allait bien, pas l’ombre d’un romancier ou d’un poète en vue, lorsque — paf! — au détour d’un paragraphe, et sans qu’on l’ait vue venir, page trois cent quatre-vingt-quelque (pour vous situer : même pas encore à la moitié de l’ouvrage — et, non, en effet, il ne s’agissait pas du dernier Kim Thúy), entre en scène une certaine Claudia qui a, tenez-vous bien, « soutenu sa thèse sur la littérature médiévale ».

Bon, bon, bon.

Il s’en est fallu de peu pour que le charme soit rompu et que la brique, soudain plombée, me glisse des doigts.

Mais je persévérai et, malgré les allusions littéraires qui émaillèrent ensuite le récit et que, étant assez peu cultivé, je ne saisis que peu ou prou (voire pas du tout), il n’y eut pas davantage de gens de lettres qui s’ajoutèrent à l’intrigue et je tournai bientôt la dernière page, rempli de félicité moi aussi d’avoir connu « un très grand bonheur de lecture ».


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[Pour les curieux, il est question ici de La fiancée américaine, roman d’Éric Dupont, aux éditions Marchand de feuilles, en format poche, 877 pages.]