05 juillet 2015

L'art subtil de l’entrevue d’embauche

Le fixer droit dans les yeux. Intensément. C’était important. On dit bien du mal des gens qui ont le regard fuyant : au mieux, ils ont des choses à cacher, au pire, ils sont frappés d’autisme. Par contre, les gens qui regardent leur interlocuteur droit dans les yeux sont honnêtes, volontaires, ouverts aux autres. Je voulais être tout cela pour le petit directeur devant moi, alors je le fixais. Intensément. J’aurais pu passer sans problème le fameux test « Quelle est la couleur de ses yeux? »; le petit directeur avait les yeux pochés, veinés et bruns. Par contre, je n’aurais pu dire la couleur de sa cravate. Je n’avais de regard que pour ses yeux, le reste se perdait dans le flou, en périphérie.

Le petit directeur venait de m’exposer en gros ce à quoi s’employait son entreprise. Il conclut son laïus par une question :

— Et qu’est-ce que ça te fait de savoir que tu vas sauver le monde?

La question me déstabilisa un moment. Pour commencer, je ne savais pas que le monde dût être sauvé. Certains éléments de son discours m’avaient sans doute échappé. Je réfléchis vite et répondis :

— Disons que je suis content de pouvoir le faire confortablement assis à l’air climatisé et sans être obligé de porter une cape et un costume en Lycra moulant.

Le petit directeur ne sourit même pas. Le gars avait des affaires à régler, la vie était sérieuse et le travail surtout pas une blague. Le silence qui suivit fit naître en moi un léger malaise. Je n’en continuai pas moins à fixer ses yeux avec intensité.

L’entrevue d’embauche est un art subtil. L’enjeu n’est pas d’offrir de soi un portrait fidèle, mais de donner les bonnes répliques. Celles qui font marquer des points. Selon l’examinateur, l’humour peut ou non faire marquer des points. J’en étais à l’étape de la deuxième entrevue et me demandais si je pouvais encore nourrir quelque espoir. La semaine précédente, j’avais rencontré une conseillère en recrutement, une fille sympathique avec qui j’avais bavardé nonchalamment. C’était maintenant l’épreuve du petit directeur, lequel s’avérait plus coriace.

Supposant que je n’avais pas bien compris la question, ce qui était le cas par ailleurs, il continua :

— Les gens ne se rendent pas compte, mais le Bogue de l’an 2000 met en péril les fondements mêmes de notre civilisation. La technologie est à la base de l’activité économique, de l’industrie, des infrastructures civiles — énergie, transport, communication — et de notre vie de tous les jours. Aujourd’hui, même les grille-pain sont informatisés. Partout des horloges, des chronomètres, des événements synchronisés, des fichiers où on consigne des dates. On ne se doute pas des mille et un coins et recoins où est tapi le Bogue, qui attend silencieusement de tout détraquer à la seconde fatidique de minuit, le premier janvier 2000. Ça semble loin, c’est vrai, nous ne sommes qu’en 1997 après tout, mais dans un peu plus de deux ans, c’est un désastre qui nous attend si on ne fait rien. C’est comme les dinosaures qui n’ont rien vu venir, et ce, jusqu’à la dernière minute; on sait ce qui leur est arrivé, aux dinosaures. C’est le propre des catastrophes : elles surviennent par surprise. Mais heureusement, LogiNet est là. Nous sommes les chevaliers discrets défendant le monde d’un péril dont les masses populaires n’ont aucune connaissance. Et le chiffre d’affaires de notre entreprise double tous les douze mois.

La proposition était maintenant beaucoup plus claire : le but n’était pas tant de sauver le monde, mais de faire de l’argent; ou en tout cas de faire faire de l’argent à LogiNet. Il s’agissait de devenir un chevalier sans peur et sans reproche défendant le monde civilisé, mais un chevalier dont la mission était davantage la mise à sac de l’ennemi que la noble sauvegarde de la veuve et de l’orphelin. Mais on n’était pas là pour argumenter. Je restai silencieux en hochant la tête pour l’encourager, préférant coller à mon rôle d’interviewé docile et éviter ainsi toute occasion de me laisser aller à de nouvelles plaisanteries.

Il y eut un bref silence pendant lequel le petit directeur feuilleta distraitement mon CV.

— Je lis : « langage C ». Tu connais aussi COBOL?

— Je… Indirectement. J’ai vu des programmes. J’ai une bonne idée de ce que c’est…

Comment peut-on connaître quelque chose indirectement? Cette hésitation pouvait me coûter cher. C’est que l’adéquation d’un candidat à un poste ne tenait qu’à la concordance des mots-clés énoncés dans l’annonce avec ceux de son curriculum vitae. À cette époque, « COBOL » était un de ces mots-clés. COBOL, langage de programmation issu des années soixante, autant dire de l’âge de pierre de l’informatique, était alors obsolète, mais encore bien implanté dans la grande entreprise. Bien sûr que je ne connaissais pas COBOL. Je ne voulais rien en connaître non plus. Ce langage de programmation faisait trembler les jeunes informaticiens en quête d’emploi; ça correspondait à un univers honni, parce qu’associé au passé et aux systèmes de gestion, bref, à l’informatique banale, ringarde, pas du tout à la fine pointe. Mes amis et moi recherchions dans l’informatique cette dose de recherche et d’innovation dont était digne cette discipline scientifique. (C’était l’époque lointaine et étrange où on parlait d’informatique et pas encore des technologies de l’information et des communications).

Je calais lentement dans les sables mouvants de cette entrevue. Il devenait urgent de faire un peu de rattrapage. Je redoutais que le petit directeur en vienne maintenant à la traditionnelle question « Quels sont ta plus grande qualité et ton plus grand défaut », à laquelle je n’avais préparé aucune réponse, à part un trait d’humour qui, compte tenu des circonstances, ne pouvait que me faire perdre davantage de points. Je me lançai donc dans un discours sur mes qualités au travail, essayant autant que possible de faire oublier le faible taux de corrélation entre mon CV et les compétences recherchées pour le poste. Vitesse d’apprentissage, capacité d’adaptation, motivation au travail, souci du détail et du travail bien fait : le Bogue de l’an 2000 n’avait qu’à bien se tenir!

En fin de compte, le petit directeur l’avait clairement énoncé : cette entreprise doublait son chiffre d’affaires tous les douze mois. La panique s’installait peu à peu dans le secteur des technologies alors qu’on voyait poindre l’aube du nouveau millénaire. Le téléphone du petit directeur et ceux de ses collègues du département des ventes ne dérougissaient pas. Pour soutenir cette croissance, on embauchait des programmeurs à pleines portes et le département des ressources humaines peinait à suivre le rythme. On s’entêtait encore à faire subir trois entrevues aux candidats, mais bientôt le barrage céderait et on prendrait n’importe quel quidam passant le seuil du siège social, du moment qu’il avait l’air d’avoir deux bras, deux jambes et une tête sur les épaules. L’heure était grave, l’an deux mille approchait, c’était la conscription générale : l’armée des preux chevaliers grossissait, prête à s’élancer à l’assaut des périls millénaristes.

Poussé par ce courant puissant, et sans égard à mes compétences, je fus engagé sur le champ.