01 mai 2015

Parabole

C'était un cultivateur comme les autres. Depuis des années, il cultivait son champ, creusant le même sillon, mais sans grand succès. Il avait beau retourner la terre, creuser son sillon, semer, bichonner son champ, rien à faire, il ne réussissait à récolter que des légumes chétifs, difformes et rébarbatifs dont les grossistes ne voulaient pas. Chaque année, malgré toute la passion qu'il mettait dans son travail, les résultats demeuraient décevants; le pauvre réussissait à peine à faire vivre sa famille.

Ce jour-là, notre cultivateur devait se rendre au village pour y cueillir son courrier. Il monta dans son gros pick-up et prit la route. Comme à chaque fois qu’il roulait dans le rang, il put admirer les champs de ses voisins : ceux-ci donnaient tous les signes de l’abondance, les feuillages verts et fournis, les pousses déjà bien hautes. Leur récolte serait encore exceptionnelle cette année, tandis que ses propres terres ne donneraient, comme d’habitude, que rutabagas rabougris, carottes naines et maïs gâté.

Ce spectacle ne produisait habituellement en lui qu’une légère jalousie; il fut pris cette fois d'un profond questionnement. Comment se faisait-il que sa récole fût improductive de la sorte alors que celle de ses collègues fructifiait? Était-ce dû à l’utilisation de mauvaises semences? À l’application de techniques inadéquates? À un manque d’assiduité ou d’effort de sa part? À son incompétence? À la mauvaise fortune? On dit souvent qu’avec de la persévérance, on peut tout accomplir. On entend souvent ces histoires de réussite, le fameux rêve américain, ces gens partis de rien qui, grâce à leur ténacité, font de grandes choses : notre cultivateur était-il donc indigne d’un tel destin?

Il atteignit le village et ses méditations en restèrent là. À la poste, on lui remit son courrier : une unique enveloppe dont il ne reconnut pas l’adresse de retour. Curieux, il la décacheta sur-le-champ. C’était encore une lettre de refus d’un éditeur pour son manuscrit de roman. Tant pis, soupira-t-il.

Il rentra alors chez lui et continua à creuser son sillon, obstinément et inutilement, jusqu’à la fin de sa vie.