09 juillet 2011

U2 360 : l’opium du peuple


Ce n’est pas un show rock. C’est un pèlerinage. 80 000 fidèles se déplacent dans Montréal depuis le milieu de l’après-midi et convergent vers le site de l’ancien hippodrome, là où on a érigé le temple U2. Partout en ville, on reconnaît des adeptes par leur T-shirt d’un précédent spectacle, on ressent leur fébrilité et leur euphorie de bientôt communier à la musique de leur groupe favori et de faire partie de ce qu’on annonce depuis des semaines comme un immense happening populaire. Ils attendent ce moment depuis si longtemps, depuis un an, en fait, puisque le spectacle, prévu l’an dernier, a dû être reporté parce que Bono s’était fait bobo au dos. On avait alors pris conscience qu’il n’était qu’un simple mortel, qu’il vieillissait comme tout le monde et, oui, qu’un jour, lui aussi disparaîtrait. Mais les forces de la guérison firent leur effet et on dit qu’il est maintenant en pleine forme. Ainsi, après une année à anticiper ce grand moment, les pèlerins sont enfin en route. Et conformément aux recommandations des organisateurs, ils choisissent de s’y rendre en métro. La STM assure avoir tout fait ce qu’il fallait, qu’elle se prépare depuis un an. Cinq heure trente, c’est l’heure de pointe du vendredi, le métro est pris d’assaut par la foule combinée des travailleurs finissant leur semaine et par les fans de U2. Est-ce un hasard? Est-ce l’effet d’une force maléfique s’opposant à la Grand Messe du pop? Est-ce simplement notre pauvre métro qui tombe encore en ruine? « Un incident ralentit le service sur la ligne orange », nous informe un message automatisé. Et c’est péniblement que nous réussirons à nous rendre métro Namur : quais bondés, wagons remplis à pleine capacité, longs arrêts à chaque station, typique moiteur torride du métro de Montréal : voilà les forces qui agissent et tentent de me faire douter de ma foi. Mais la foi est plus forte.

Une mer de piétons converge vers le site, lentement mais dans l’ordre. Une fois passé la sécurité, on peut constater le gigantisme de l’entreprise. Le temple est là, immense. Il fut bâti en quelques jours, spécialement pour les célébrations de ce soir et demain. Il se dresse à un bout d’un vaste parterre, flanqué de gradins métalliques. Derrière les gradins, des tentes ont été érigées pour les vendeurs du temple, qui proposent de la nourriture (sandwich pita fabriqué en usine à 7$), des rafraîchissements (verre de bière pression à 7$) et des objets de dévotion (casquette promotionnelle à 30$). On a aussi prévu les besoins primaires des fidèles : d’innombrables bécosses, installées en grappes, où on fait déjà la file. C’est qu’il fait chaud, le soleil couchant plombe sur le site et la bière à 7$ se boit comme de l’eau.

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Foule bigarrée. Je ne peux que constater la mononclisation du public du célèbre groupe. Les mamans et les papas auront eu beau emmener leur progéniture, force est de constater qu’un groupe qui a connu ses premiers succès il y a plus de trente ans attire pas mal de gens d’un certain âge (moi y compris). On sent bien que cette soirée est chargée de nostalgie, revoir le groupe de son adolescence, lorsqu’on faisait la fête, lorsqu’on n’avait pas une hypothèque à payer, lorsqu’on n’avait pas toutes ces responsabilités, mais ce soir, on oublie tout ça, on rejoue la fête, on a de nouveau 15 ans. L’effet de cette mononclisation se fait sentir jusqu’au stand de bière, où on propose du vin, blanc ou rouge.

Foule compacte d’un bout à l’autre du parterre. Gradins bondés. Du monde, comme je n’en ai jamais vu. J’accepte comme telle l’estimation de 80 000 personnes annoncée dans les médias. Le crépuscule tombe enfin sur le site. Les gens sont prêts. Une musique se fait entendre : Space Oddity de David Bowie. Bono et ses amis ont aussi été jeunes, mais à une autre époque. Les projecteurs s’allument, le groupe apparaît, la foule se lève, d’un bloc, et explose.

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Des gradins d’où je suis assis parmi d’autres personnes âgées comme moi, j’aperçois le groupe, des centaines des mètres plus loin, sous la grosse structure de scène. Je suis sur le flanc d’une montagne. En bas, dans la vallée, un spectacle se déroule. Le son semble venir de très loin, mais la basse est puissante et on reconnaît sans peine le groove et la mélodie de nos tubes favoris. Concentrée, abandonnée au culte, la foule entonne les paroles, marie sa voix à celle de son cher Bono. Bono, qui commande la foule, lui fait lever le bras droit en l’air, lui fait balancer le bras au rythme de la musique, et la foule obtempère joyeusement, en un étrange salut nazi. Plus tard, sur une passerelle qui surplombe cette section du public constituée de gens ayant payé leurs billets très cher, Bono étire le bras et va toucher la main d’un ou – plus probablement – d’une fan, ça me rappelle E.T. dans le film de Spielberg, E.T. qui touche du doigt un humain et le guérit. J’ai lu dans le journal, c’est une fan qui le disait, que le groupe a déjà quelques guérisons miraculeuses à son actif.

Ce n’est pas un spectacle de stade. C’est plus gros encore. C’est une partie de l’humanité qui s’est donné rendez-vous à la même place, pour partager quelque chose. À cette échelle, ça transcende le concept de spectacle. C’est une cérémonie. On nous parle d’amour, on nous parle de justice et de paix, des mots simples sur des airs qu’on reconnaît immédiatement. Et il faut se rendre à l’évidence : U2 fait de la Christ de bonne musique. Un corpus pop bâti sur trois décennies, des tubes à la pelle, des mélodies hyper-accrocheuses, des riffs simples et d’une efficacité redoutable. U2 est né à la bonne époque, c’était juste après le punk, c’était l’époque des square beats, de la musique entraînante et simple. C’était avant le post-rock et l’obligation de faire des choses faussement complexes. U2 a inventé deux ou trois recettes de base qui ont fait leurs preuves – par exemple l’utilisation du délai combiné avec un picking de guitare rapide – et les a parfaitement exploitées. Tout en sachant intelligemment se renouveler, le groupe a tout de même continué à creuser son sillon et à engraisser son patrimoine musical de chansons fortes, à la fois parfaitement adaptées aux spectacles de stade comme ce soir, mais qui fonctionnent tout aussi bien lorsqu’on lave la vaisselle par un dimanche matin de pluie. Si on fait abstraction de leur dernier album, un ratage quant à moi, il n’y a pas grand-chose à jeter dans la discographie de U2. Et ce soir, on nous envoie ces tubes l’un après l’autre et le public semble en avoir pour son argent (plus frais de service).

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Malgré les jumelles, je ne peux pas confirmer hors de tout doute que U2 est effectivement là, que les images retransmises sur le gigantesque écran cylindrique sont bien celles des gars là-bas sur la scène, que ce sont bien eux qui jouent la musique qu’on entend. Tout au plus puis-je confirmer que sur la scène, il y a un monsieur d’un certain âge à la batterie, un type vêtu de blanc à la basse, un barbu avec une tuque noire à la guitare et le chanteur, un type grassouillet vêtu de cuir noir. Ils bougent comme U2, même si la post-synchro est faussée, compte tenu de la distance. Heureusement, les images sur l’écran géant, elles, sont synchro avec la musique.

Scoop : à 51 ans, Bono still hasn’t found what he’s looking for. C’est un peu déprimant quand on y pense. On parle du leader charismatique de ce qui est actuellement le plus gros groupe pop de la planète, qui a vendu des centaines de millions de disques, a généré des milliards de dollars. Imaginez ce que c’est pour nous, pauvres mortels! Mais l’amour et la justice triompheront, bien sûr. Et, grâce à un placement publicitaire des plus subtils, nous explique-t-on qu’avec l’aide d’Amnesty International, nous construirons ensemble un monde meilleur.

Puis, après l’homélie, le spectacle tire à sa fin. En guise de rappels, les gars font semblant d’abandonner leurs instruments, puis les reprennent pour de nouveaux tubes. Leur corpus étant virtuellement inépuisable, ça pourrait théoriquement durer encore des heures. Mais il faut bien les laisser se reposer : c’est que demain, ils remettent ça.

Et les dernières notes ont à peine fini de résonner que se met à tomber une pluie purificatrice. Le timing est parfait. Le groupe disparaît et les fans, lavés de leurs péchés, pleurent et applaudissent.

Amen.

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Mais ce que l’on croyait une ondée baptismale s’avère une tempête venue des enfers. Le vent se met à souffler et l’averse éclate. De grosses gouttes glacées qui fouettent la foule, une foule qui décide spontanément d’aller se faire voir ailleurs, et vite. Les gradins se vident laborieusement, à cause du goulot d’étranglement causé par les escaliers. Pour le parterre, ça va plus vite et en se retirant, la foule laisse derrière elle des milliers de verres de plastiques vides qui volent dans la bourrasque. Tout ce monde converge vers la sortie, une foule compacte qui avance à pas de tortue sous l’averse. Il n’y a pas d’abris possibles. Il faut avancer. On est trempé jusqu’à l’os. Et on redoute que la STM ne soit totalement incapable de transporter tout ce monde en même temps. La vague humaine se casse sur le boulevard Décarie et déferle dans tout le quartier. Certains choisissent de patienter pour le métro Namur ou de tenter le métro de la Savane, d’autres marchent sans trop savoir comment se rendre chez eux, où se mettre à l’abri, dans ce quartier qui n’a franchement pas grand-chose à offrir à part une autoroute et des commerces fermés à cette heure.

C’est la nuit, il pleut dru. Il commence à faire froid. Une cohorte d’humains avance, par grappes, dans une rue parallèle à Décarie. Trempés, gelés, piteux, ne sachant où aller. On se croirait dans un film catastrophe. Des gens se précipitent désespérément sur un taxi disponible. On craint la bagarre.

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Mais l’esprit de Bono veille sur nous : arrivés au boulevard Crémazie, comme sorti de nulle part, un bus apparaît. Nous y grimpons, direction métro Crémazie. Nous ne serons donc pas morts gelés.

Et ce matin, le soleil brille de nouveau. L’amour, la justice et la paix triomphent toujours.


(Merci à Jojo pour les photos.)