06 mars 2011

La starlette

Cette actrice hollywoodienne s’était d’abord fait connaître pour ses rôles dans des comédies. Elle fut découverte très jeune. On la vit dans une succession de comédies pour adolescents, jouant avec gouaille la fille d’à-côté délurée ou le phantasme pour jeunes boutonneux. Elle s’imposa rapidement; il faut dire qu’elle était très jolie et dégageait un charisme d’enfer. Pratiquant volontiers l’autodérision et jouant avec habileté le jeu des médias du divertissement, elle se bâtit très vite un capital de sympathie dans le grand public. On la voyait en première page des magazines, souvent assez courtement vêtue.

Passé le cap de la trentaine, son registre changea. Elle devint la vedette désignée des comédies romantiques. Ce casting dura plusieurs années et lui permit de partager la vedette avec tous ce qu’Hollywood comptait alors de jeunes premiers. Elle était celle qui brisait tous les cœurs; surtout celui de la vedette masculine, pour lequel elle se découvrait une soudaine passion dans les cinq dernières minutes du film.

Mais bientôt, le temps fit son œuvre. La mi-trentaine passée, ses rôles au cinéma se firent plus rares. On raconta qu’elle devait maintenant se soumettre à des auditions. C’est qu’année après année, elle faisait face à une concurrence toujours plus féroce. En effet, à chaque année, des milliers de jeunes femmes débarquaient à Hollywood, en quête du rêve hollywoodien et prêtes à tout pour un rôle. Toutes ces femmes plus jeunes qu’elle, plus conformes aux dernières modes et demandant des cachets bien plus modestes. À chaque année, quelques nouveaux visages se faisaient connaître, une ou deux d’entre elles s’élevaient au rang de vedette. Cette concurrence eut raison d’elle. Après son quatrième divorce, on ne la vit plus du tout, sauf pour ce second rôle dans une série télé qui fut retirée après trois épisodes.

À cinquante ans, elle fit son retour au grand écran. C’est qu’elle s’était découvert un talent rare, qu’elle n’avait pas pu exploiter jusqu’alors : elle était capable de pleurer sur demande. Et si ce miracle lui permettait de relancer sa carrière dans un registre dramatique? Elle réussit à persuader son ancien manager de lui donner sa chance. Après quelques auditions, elle décrocha enfin un rôle dans une production de qualité, un mélodrame signé par un réalisateur de renom. Le film racontait l’histoire d’une femme qui accompagne dans la mort son mari atteint d’un cancer colorectal. Le scénario lui donnait toutes les occasions de mettre à profit ses nouvelles habiletés de pleureuse. Le film fut un grand succès populaire et, à la surprise générale, elle remporta cette année-là l’Oscar de la meilleure actrice. Lors du gala, devant deux milliards de téléspectateurs, elle fit, en larme, un discours poignant sur la « cruauté » du système hollywoodien pour les femmes vieillissantes, sur sa gratitude pour la vie en général et les producteurs du film en particulier. Malheureusement, ce come-back fut de courte durée. De loin en loin, tourna-t-elle encore dans quelques films dramatiques, où elle jouait invariablement le rôle de l’épouse, de la mère ou de la sœur éplorée. Puis, elle cessa de tourner. On n’entendit plus parler d’elle que rarement, par le biais des magazines à potins. Elle coulait, disait-on, des jours heureux dans sa villa californienne avec son huitième mari. Enfin, on l’oublia bel et bien.

Elle revint à la mémoire du public des années plus tard, lorsqu’on annonça son décès. Un cancer du foie fulgurant. On souligna les talents dramatiques de cette actrice oscarisée : « On se rappellera d’elle pour ce rôle mémorable dans La longue route vers demain, rôle pour lequel elle se mérita l’Oscar de la meilleure actrice. » On passa très vite sur ses débuts, les comédies légères et les jupes très courtes. Cette année-là, à la soirée des Oscars, elle fit partie de l’hommage aux « disparus » de l’année.

Quatre ans plus tard, on ajoutait une étoile à son nom sur Hollywood Boulevard.