23 juin 2018

Passé simple (71) — Ceci n’est pas une autobiographie




Une biographie réussie exige que le lecteur connaisse déjà le personnage principal et les grandes lignes de l’histoire de sa vie. Rien n’est plus inutile que la biographie d’un inconnu. Sauf, peut-être, l’autobiographie d’un inconnu. Ceci n’est pas une autobiographie. Il ne s’agit pas ici de moi. Je ne suis qu’un témoin: témoin pas très fiable, mais témoin quand même. Je vous dessine une lucarne donnant sur une époque révolue, je vous sers de périscope, je vous fais regarder par la serrure, dans l’interstice entre les planches, que vous puissiez entrevoir ce qu’était alors le monde ou en tout cas une toute petite partie de celui-ci. D’accord, microscope aurait sans doute été une meilleure métaphore. Je sais bien que partant de moi, ces textes sont teintés de mon expérience et de ma perception des choses. Les souvenirs ne sont jamais neutres, ils passent par le filtre éditorial du je. Ce qui n’aide en rien, j’ai pris le parti d’être fidèle à ce dont je me rappelle et de ne rien inventer. J’ai choisi le je sans fiction. Je conçois parfaitement ce qui fait le succès de l’autofiction, de ces livres dont on souligne abondamment la nature autobiographique, mais qui affichent crânement le mot Roman en première de couverture, un mot qui devient la licence pour débarquer de la track de la vérité ou en tout cas l’aveu qu’on n’hésitera pas à l’embellir un peu beaucoup. Pour tout dire, je ne suis ni stupide ni naïf : je continue à égrener ces bribes en sachant pertinemment que la franchise et l’humilité sont de bien mauvaises scénaristes.

20 juin 2018

Passé simple (70) — Sémaphore

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Le laitier passait tous les jours sur la rue Saint-Germain au volant de son camion de livraison. Nous avions à la maison une carte au recto de laquelle était imprimé le mot LAIT, en majuscules. Ma mère plaçait cette carte à la fenêtre de la cuisine pour indiquer qu’elle voulait un paquet de lait en sacs de plastique. Elle disposait la carte à l’envers pour signifier qu’elle en désirait deux. En l’absence de carte, on s’en doute, le laitier comprenait que nous n’avions besoin de rien et passait son chemin. Je ne sais pas comment le laitier et ma mère ont convenu de ce protocole de communication, ni s’il y avait d’autres signes; je n’ai jamais tenté par exemple de mettre la carte sur le côté pour voir ce que le laitier aurait fait. Par ailleurs, si ma mère désirait d’autres produits offerts par le laitier, du yogourt par exemple, elle profitait d’une livraison pour lui en faire la demande de vive voix; le pauvre devait alors faire un aller-retour supplémentaire à son camion. Un jour, le laitier n’est plus venu et mes parents se sont mis à acheter le lait à l’épicerie. Peut-être avait-il pris sa retraite. Peut-être son métier était-il soudain tombé en désuétude, comme les souffleurs de tubes cathodiques, les accordeurs de machines à écrire et les poinçonneurs de pellicule cinématographique.

16 juin 2018

Passé simple (69) — Manger (2)

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J’observe maman qui coupe des légumes pour une soupe. J’observe maman qui fait griller du foie de veau avec des tranches de bacon. Maman qui passe patiemment des pommes cuites dans le chinois pour en faire de la compote. Qui roule de la pâte. Me laisse lécher le crémage à gâteau sur les fouets du batteur à main. En saison, je l’aide à équeuter des fraises. Maman qui ne bronche pas quand je nappe son pâté chinois de ketchup, que je mélange le tout et que ça donne une boue rose et succulente. Toute la famille qui ronge des épis de maïs bien beurrés, bien salés, qu’on mange avec des concombres et des tomates des champs, tout ça acheté chez le maraîcher à Saint-Thomas-d’Aquin. Les beignes au sirop d’érable de la boulangerie Pinsonneault qu’on passe parfois chercher en revenant de la messe, qu’on rapporte dans un sac de papier kraft taché de cernes d’huile. Et les produits industriels chéris : Pop-Tarts, gaufres Eggo, mélange à boisson en poudre Quick (au chocolat et à la fraise), guimauve à tartiner en pot, préparation de fromage jaune-orange sous diverses marques de commerce. À l’automne et dans le temps des Fêtes, maman qui fait des réserves et remplit le congélateur et la dépense : compote de pommes, de citrouille et de rhubarbe, marinades sucrées aux concombres, ketchup au maïs, pâtés à la viande (qu’on appelle tourtières), tartes, carrés aux dattes, biscuits, etc. J’ai un souvenir particulièrement vif de tout cela; la mémoire de la nourriture est durable parce qu’elle prend racine dans les tripes.

13 juin 2018

Passé simple (68) — Manger (1)

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Ce sont les archétypes parentaux traditionnels qui le veulent : à la maison, maman est désignée d’office aux fourneaux. Tous les jeudis soir, maman et papa vont faire l’épicerie et achètent toutes les denrées nécessaires pour nourrir la maisonnée pendant une semaine, sauf le lait, que le laitier vient livrer quotidiennement à la maison. Maman prépare tous les repas. Elle y va de mémoire ou s’aide de recueils de recettes, tels que la Nouvelle encyclopédie de la cuisine (Édition Deluxe) de Madame Jehane Benoît, un classique de l’art culinaire domestique québécois, le Grand livre de la cuisine de Pol Martin, sa cuisine française, un livre Campbell’s dont toutes les recettes exigent l’utilisation d’une conserve de soupe de la marque, ainsi qu’un scrapbook dans lequel elle collige des recettes en vrac, découpées dans des magazines ou transmises par des connaissances. Jambalaya, bœuf Strogonoff, cari aux œufs durs, côtelettes de porc dans la sauce VH, jambon à l’ananas, chili con carne, bœuf bourguignon, spaghetti : maman pratique une cuisine ménagère qui n’a pas peur de l’éclectisme, une cuisine de son époque, celle où les produits de l’industrialisation alimentaire américaine envahissaient les épiceries, celle où le choix de fruits et légumes frais était pour le moins limité, celle où le Québec, en cuisine comme dans bien des domaines, avait un grand besoin de se déniaiser. Parfois, maman trouve que la corvée des repas revient trop vite, elle le dit tout haut : elle ne sait plus quoi préparer, elle a l’impression qu’on mange toujours la même chose. Pourtant, personne ne se plaint de ce qu’il y a dans son assiette, que chacun racle à qui mieux mieux.

9 juin 2018

Passé simple (67) — Apprendre




Une composante essentielle de l’éducation d’un enfant consiste à lui faire apprendre par cœur des connaissances, pour remplir aussi vite que possible son petit crâne : les lettres, les chiffres, des listes de mots, leur orthographe, les tables de multiplication, la conjugaison des verbes, les continents, les pays, leur capitale, les paroles de comptines, les planètes du système solaire, ce genre de chose. De l’école primaire, je rapportais à la maison les corvées pédagogiques quotidiennes sous forme d’une page polycopiée à l’alcool qui répertoriait les devoirs — des exercices à réaliser — et les leçons — du savoir à apprendre par cœur. Ma mère me faisait patiemment réciter mes leçons à la table de la cuisine. Il est difficile de mémoriser des informations en vrac et qui ne semblent répondre à aucune logique. Quel lien relie le nom d’une capitale à celui d’un pays? Aucun, bien sûr. Au mieux, il fallait s’inventer des trucs mnémotechniques arbitraires. La voix hésitante, j’épelais les mots, me fiant à ma mémoire photographique autant qu’à mon instinct. Toutes ces facéties orthographiques, ces conjugaisons farfelues des verbes irréguliers qu’on m’enfonçait dans la tête! Je ne savais pas encore que je n’aurais pas assez de toute ma vie pour finir d’apprendre cette maudite langue française.