9 novembre 2019

Jouer à l'hiver




On jette un œil au calendrier — 9 novembre — et on se dit vraiment, déjà ? On était prêts (on a fait le ménage du terrain; l’entrepreneur en déneigement a même installé les petits poteaux qui délimitent les entrées), enfin, presque prêts (la voiture n’a pas encore ses pneus d’hiver), mais ça semble un peu précipité. Serait-ce déjà l’hiver ? La petite neige des derniers jours a survécu et le décor est blanc, même si les brins d’herbe et les aiguilles de pin dépassent du mince couvert neigeux. On retrouve bien les couleurs de l’hiver : les éclaircies qui font briller d’une lumière dorée les mottes de neige accrochées aux branches des cèdres, les ombres gris-bleu qui s’allongent. Rien de cela ne durera, évidemment. Dès demain, ça pourrait fondre. En attendant, on va jouer à l’hiver.

La voisine d’en face déblaie son toit du centimètre de neige qui s’y est accumulé. J’admire la discipline de cette femme. Dans la rue, l’heure des promeneurs de chien est passée. Quelques voitures vont et viennent. Un geai bleu passe. Puis, plus rien.

4 novembre 2019

Sans titre du lundi matin




Le pot de quelque chose
Dans le fond sur la tablette du frigo
Le pot qu’on ne voit plus depuis longtemps
Là où la lumière ne se rend pas
Ce pot caché par
Tous les autres plus utiles ou appréciés
(Mayonnaise, moutarde, confiture, etc.)
Ce pot passé date au dernier rang
Qui ramasse la poussière
Qu’on n’oserait plus ouvrir
« Ouache! C’est couvert de minous bleus! »
Ce pot
C’est moi le lundi matin
Dans le métro
Qui se rend au travail

30 octobre 2019

Grisaille dystopique

Il n’y a pas de cataclysme, pas de métropoles submergées; il n’y a pas de dictateur sanguinaire, pas d’État policier.

Le présent est une dystopie ordinaire, une dystopie à l’échelle du quotidien, qui n’a rien de bien spectaculaire. Nous ne sommes pas dans la catastrophe soudaine : c’est plutôt un work in progress, un processus lent et imperceptible. Le présent est une dystopie bas de gamme, qui ferait un très mauvais film; elle est faite de politiciens rétrogrades, de gros bon sens qui carbure aux sophismes, de nombrils identitaires, de ces deux, trois degrés Celsius qu’on gravit avec insouciance, d’extinctions silencieuses, du dieu Pétrole, du dieu Dollar, du gaspillage à gogo, des plastiques omniprésents, des inégalités, de l’esprit de clan, de l’ostentation de la richesse, des malentendus, de la maladie qui rôde et de la mort qui court, qui court trop vite et nous rattrape. C’est une dystopie de faible intensité, mais constante. Qui oserait écrire un roman d’anticipation au sujet d’une civilisation qui s’achète des grosses voitures en rêvant de payer moins de taxes ? Oubliez la catastrophe hollywoodienne et les effets spéciaux : le présent ne suit pas les codes scénaristiques idoines; c’est une lente usure, c’est l’entropie, c’est la connerie humaine, c’est la déliquescence des écosystèmes, c’est le jeune homme qui ouvre le feu dans le tas. Ça se détraque sans trop qu’on s’en rende compte.

Si la réalité n’a jamais dépassé la fiction, la dystopie, lentement, finit toujours par rattraper la réalité.

27 octobre 2019

Lendemain de veille

La froidure reprend ses droits. Nous sommes rentrés aux petites heures cette nuit et le thermomètre affichait moins zéro. Ça fait deux ou trois semaines que l’application d’Environnement Canada m’envoie sporadiquement des alertes de risque de gel. On y est presque.

Ce matin, il fait trois degrés et c’est la flotte. Il pleut sans discontinuer. Une goutte s’est formée au bout de chaque épine du pin, qui semble lui aussi un peu déprimé par la météo. Une voisine passe avec son chien, un pitou bouclé bas sur patte; elle lui a mis sur le dos une espèce de vêtement imperméable rouge qui ressemble à une cape de superhéros. Sinon, c’est mort sur la rue. Les voitures garées devant les maisons attendent, stoïques, que leur propriétaire se décide à sortir. Les oiseaux se font discrets; tout au plus entend-on parfois le cri du geai bleu.

La vieille dame d’en face sort de chez elle, verrouille sa porte, marche d’un pas rapide jusqu’à sa voiture dans laquelle elle monte; elle en ressort cinq secondes plus tard pour retourner en trottant vers sa maison, déverrouille sa porte, entre, ressort après un bref moment, verrouille de nouveau et retourne à sa voiture la tête dans les épaules. Elle démarre et s’engage sur l’avenue; la voiture quitte par la gauche le cadre de l’écran que forment les fenêtres de la salle à manger. Elle avait sans doute oublié quelque chose à l’intérieur, me dis-je.

Ça ne bouge toujours pas, en haut. L’avant-midi est déjà bien avancée. Je monte voir si ma blonde est morte dans son sommeil; après vérification, non, elle n’est pas morte.

Je considère la préparation d’un autre café, malgré l’heure du dîner qui approche. Ces dilemmes du dimanche matin. Celui-ci n’est toujours pas résolu au moment d’écrire ces lignes.

Il pleut toujours. Les journées comme celles-là ont été inventées pour la lecture. J’ai justement un livre en train, que j’égraine lentement, mais sûrement, chapitre par chapitre, page par page depuis une couple de semaines. Peut-être pourrai-je aujourd’hui en clencher quelques chapitres, entre deux siestes ?

21 octobre 2019

Soirée électorale (extraits choisis)

[Élections fédérales du 21 octobre 2019 à Radio-Canada.]


20 h 23

Les valeurs beauceronnes.

Il n’était pas invité et il a été ensuite invité.

Il voulait ce siège.

C’est l’homme fort de l’Atlantique.

Un vieux routier.

Il y en a beaucoup, comme ça, des matchs revanches.

J’ai vu des machines du Bloc, là, bien huilées.

Il vient de rentrer de faire sortir le vote.

Intéressant, ça, à suivre.

Il s’est dévoilé.


20 h 43

Ça bouge en Atlantique. Une bouffée d’air maritime.

C’est très serré, mais restons calmes.

On joue à la bascule dans ce comté.

On parle, là, il est tôt, on essaie de meubler le temps.

C’est intéressant. À suivre. Rien n’est terminé.

C’est le moment sacré, c’est la parole au citoyen.

« Je me sens très bien. Il n’y a pas eu d’attaque vicieuse. »

C’est ici que ça fait le plus mal.


21 h 11

Dans 20 minutes, on aura l’avalanche des résultats.

La soirée est jeune.

Ça aussi, ça pourrait changer.

« Avez-vous eu chaud? »

La soirée est jeune encore.

Il y a une histoire qui commence à se raconter.

Dans une minute, on aura un portrait précis de où on s’en va.

Vivement les résultats.


21 h 30

Les jeux sont faits.

Vous avez des circonscriptions chouchous.

L’épine dans la côte des Libéraux.

C’était une marche dans le parc, comme on dit.

La région de Québec, une région qui a ses assises conservatrices.

Oui, c’est une boîte, mais quand même.

Les résultats vont s’accélérer.

L’ancienne circonscription de madame Marois. On la salue, d’ailleurs, en passant.

— Il est encore tôt pour savoir où ça va s’en aller.
— Il est encore tôt, mais il y a quand même des résultats intéressants.

C’est intéressant, ça, bon, c’est tôt, mais c’est intéressant.

C’est tellement jeune qu’on va y revenir.

C’est une chute abrupte, ça fait mal.

On n’est pas en territoire de majorité.

Le bleu poudre qui s’est ajouté.


22 h 06

Il y a peu de données.

À vingt-deux heures zéro huit, Radio-Canada prévoit bla, bla, bla.


22 h 19

Le NPD est même plus sur notre tableau.

Dans Trois-Rivières, c’est intéressant!

À vingt-deux heures vingt-et-une, Radio-Canada prévoit bla, bla, bla, minoritaire.

Sera-t-il confortablement minoritaire ou sera-t-il, excusez-moi l’expression, minoritaire sur la fesse?


23 h 23

[La soirée s’éternise. L’intérêt s’émousse. Le sommeil gagne déjà le scribe.]