18 avril 2018

Passé simple (59) — Dissection (2)

(Source: Wikipedia)



Puisque ça vous chicote. À l’intérieur d’une balle de golf, sous la carapace alvéolée, il y avait une petite boule de caoutchouc, comme une superballe rudimentaire, autour de laquelle étaient enroulées de fines bandes élastiques. La balle de base-ball était quant à elle constituée d’une simple pelote de ficelle multicolore gainée de cuir. Voilà, vous savez tout.

15 avril 2018

Passé simple (58) — Dissection

Acer saccharum, feuille, disamare.
Flore laurentienne, figure 127, dessin frère Alexandre Blouin (Source)



L’enfance est curieuse. Petit, j’avais tendance à disséquer des choses. J’ai disséqué des samares, j’ai disséqué des glands, j’ai disséqué des fleurs de trèfle, j’ai disséqué des champignons, j’ai disséqué des épis d’orge (il me semble bien que c’est ce qui poussait dans le champ voisin, avant que ce champ ne devienne un nouveau quartier), j’ai disséqué des quenouilles, j’ai disséqué des Whippets, j’ai disséqué des stylos à bille, j’ai disséqué de vieux appareils électroniques, j’ai disséqué les Barbies de mes grandes sœurs (bin non, je niaise), j’ai disséqué des balles de golf et, au moins une fois, j’ai disséqué une balle de base-ball. Je n’ai cependant jamais disséqué de sauterelle ou de hanneton. Il m’est par contre arrivé de faire griller des chenilles avec une loupe. Quelqu’un m’a montré — est-ce mon grand frère? — qu’à l’aide d’une lentille, on peut concentrer les rayons du soleil en les focalisant en un point. Ça m’a occupé un moment. J’ai surtout mis en pratique ce truc pour faire brûler des feuilles, tel l’homme des cavernes qui découvre comment allumer un feu. L’enfance est curieuse et primitive.

11 avril 2018

Passé simple (57) — Tranquille

(Source)



Mes parents me redisent parfois à quel point j’étais un enfant tranquille, qu’on pouvait asseoir dans un coin avec quelques bricoles, des voitures miniatures — on disait petites autos —, un tas de LEGOs, la base lunaire Major Matt Mason héritée de mon grand frère — qui ne me refilait pas que son vieux linge —, du papier et des crayons, le kit de figurines Johnny West de ma grande sœur — Johnny West, Janice West, Chief Cherokee et le cheval — ou une pile de vieux magazines LIFE. Il paraît qu’on pouvait me laisser là avec mes bébelles presque sans surveillance et que je disparaissais, bizounant pendant de longues heures sans mot dire. On imagine que des parents d’aujourd’hui auraient paniqué à la vue d’un enfant si apathique; ils se seraient précipités chez le psy où on n’aurait pas tardé à me diagnostiquer une des innombrables nuances du très large spectre de l’autisme, d’une sorte plutôt légère quand même, de celle qui n’empêche pas de fonctionner en société (quoique), mais qui fait que le sujet joue tout seul dans son coin et ne semble pas trop mal s’en porter. Pour leur part, mes parents étaient sans doute fort aises que je sois si tranquille, ce qui leur permettait de vaquer à d’autres occupations, comme gagner leur vie, élever de nombreux enfants, administrer leur ménage, faire les corvées, voire se reposer un peu, d’aventure.

7 avril 2018

Passé simple (56) — Que faisiez-vous lorsque Kennedy est mort?

(Source Wikipedia)



Que faisiez-vous lorsque Kennedy est mort? Quand l’homme a marché sur la Lune? On ne peut généralement pas répondre à ce genre de questions. Déjà, l’histoire commence à un certain moment de notre vie. Avant cela, elle se déroulait sans qu’on en ait conscience. À la mort de Kennedy — John Fitzgerald Kennedy, trente-cinquième président des États-Unis, assassiné le 22 novembre 1963 —, je n’étais pas né. Je n’étais même pas un espoir ou une potentialité; mes parents en avaient sans doute déjà assez sur les bras avec deux filles et un garçon. À cette question, la réponse est donc : nulle part. Des événements survenus pendant notre petite enfance, on n’a simplement aucun souvenir. À moins, bien sûr, d’inventer, pour faire intéressant. Vous aurez compris que pour ma part, je préfère la prudence et l’utilisation du conditionnel à l’autofiction. J’avais deux ans quand l’homme — plus précisément Neil Armstrong — a mis le pied sur la Lune. Ce que je faisais à ce moment-là? Je devais être en train de faire mon petit dodo de l’après-midi ou de m’amuser silencieusement avec des jouets comportant des pièces trop petites pour mon âge, parce qu’appartenant à mon grand frère. Bref, le genre d’activités auxquelles se livre un bébé de deux ans, mais dont je n’ai maintenant pas la moindre réminiscence. Et le mur de Berlin? Ce que je faisais lors de la chute du mur de Berlin? Bien qu’à cette époque, je fusse déjà adulte, je suis incapable de répondre à cette question. C’est dire à quel point mes souvenirs d’enfance sont peu fiables. De façon générale, je puis affirmer que j’étais à l’université et que je manquais désespérément de sérieux, mais si on veut être plus précis, le 9 novembre 1989 — c’était un jeudi —, va savoir ce que je fabriquais et, entre nous, que je n’en sache rien ne fait pas un pli au mur de Berlin.

4 avril 2018

Passé simple (55) — Diapositives




Lorsque le film était entièrement exposé, le levier servant à préparer la pose suivante bloquait. Il fallait alors rembobiner la pellicule manuellement, à l’aide d’une petite manivelle. On ouvrait ensuite le boîtier de l’appareil, on en retirait la cartouche, qu’on insérait dans l’enveloppe fournie avec la pellicule lors de l’achat, enveloppe qu’on postait à destination du laboratoire Kodak le plus proche. Quelque temps plus tard, on recevait par retour du courrier une petite boîte de plastique contenant deux piles de diapositives. C’est alors seulement que le photographe découvrait si ses talents et le hasard avaient fait que la mise au point, la profondeur de champ, le cadrage et la composition de chaque image — sans parler des qualités photogéniques des sujets — s’étaient parfaitement accordés pour que les photos soient réussies. Les archives photographiques familiales sont surtout constituées de diapositives. Sur trois décennies, des années 1950 aux années 1980, quelques centaines d’images de celluloïd montées dans un petit cadre de carton. On les classait dans des carrousels prêts à être montés sur un projecteur. Chaque carrousel dans une boîte sur laquelle était inscrit au feutre un intervalle de dates. De temps à autre, assez rarement à vrai dire, quelqu’un décrétait qu’il était temps de se faire une séance de projection. On dépliait l’écran, on installait le projecteur et on sortait les carrousels correspondant à la période faisant l’objet d’une soudaine nostalgie. La poussière qui flottait dans le faisceau lumineux du projecteur, le vent chaud qu’il exhalait, l’image sur l’écran toujours floue malgré le soin déployé à faire la mise au point : toutes ces choses faisaient partie de l’expérience. Inutile de dire que la lourdeur des préparatifs décourageait la consultation de cette photothèque. Malgré tout, mes souvenirs ont été façonnés davantage par ces images que par l’expérience des événements représentés. À chaque visionnement, cette version tronquée du passé se confirmait comme la version officielle : les vacances, le camping, les anniversaires, les Noëls. Des années plus tard, j’ai fait numériser toute la collection familiale de diapositives. J’ai redécouvert avec émotion ces souvenirs figés, dont les couleurs s’étaient altérées, tirant souvent sur le bleu ou sur le vert, ma famille maintenant martienne traversant une époque révolue, portant des habits et des coiffures décalées, plantés dans des décors improbables. Trente ans de l’histoire de notre tribu comprimés en un petit tas de fichiers qui fait à peine un gigaoctet, que je peux maintenant consulter à loisir, dont je peux maintenant ajuster les couleurs ou les contrastes. Qui s’ennuie des diapositives?