15 février 2020

Randonnée

11 février 2020

De l’obsolescence des agents secrets

Les services de renseignements n’avaient pas eu besoin de planter des micros chez moi, je m’en étais chargé; l’attrait de pouvoir allumer et éteindre les lumières en leur en donnant l’ordre à haute voix avait été trop fort. Ils n’avaient pas eu à installer un appareil de géolocalisation clandestin dans ma voiture, je portais un tel dispositif sur moi en permanence de mon propre gré. Pourquoi auraient-ils pris la peine de mettre ma ligne téléphonique sur écoute quand ils pouvaient intercepter à loisir toutes mes communications personnelles dans le confort de leurs bureaux? Il était loin l’âge d’or des agents secrets qui voyageaient de par le monde, conduisaient de rutilantes voitures de course et usaient de leurs charmes pour draguer leur cible tout en buvant du champagne millésimé. Comme avant eux les horlogers, les installateurs d’antennes VHF et les chauffeurs de taxi, les espions avaient vu leur métier devenir obsolète avec les avancées de la technologie, mais aussi parce que les citoyens, bons ou méchants, avaient renoncé à la discrétion, à leur droit de garder le secret sur leur existence. Nous vivions tous comme un livre ouvert et je ne faisais pas exception. Comme tout le monde, j’étais un suspect consentant et je faisais l’objet d’une surveillance constante.

22 janvier 2020

La liberté d’expression

« On ne peut plus rien dire », dit-il.
« On ne peut plus rien affirmer non plus », affirma-t-il.
« On ne peut plus rien ajouter », ajouta-t-il.
« On ne peut plus rien faire », fit-il.
« On ne peut plus rien répéter. Non, on ne peut plus rien répéter », répéta-t-il.
« Peut-on encore demander quoi que ce soit ? », demanda-t-il.
« De toute manière, on ne peut plus rien répondre », répondit-il.
« Et on ne peut plus rien répliquer », répliqua-t-il.
« Hélas ! On ne peut plus rien soupirer », soupira-t-il.
« On ne peut même plus geindre », geignit-il.
« À force, on ne pourra plus rien se dire », se dit-il en son for intérieur.

Enfin, il conclut son monologue :
« La preuve qu’on ne peut plus rien dire : quand je parle, personne ne m’écoute. »

18 janvier 2020

Chapelure (2)

« Donc, vous souhaitez devenir conteur.
— Oui, c’est mon plus grand rêve, mais je ne sais pas comment m’y prendre.
— Laissez-moi vous expliquer. Tout d’abord, prétendez que vous habitez un village éloigné.
— D’accord.
— Ensuite, roulez vos R.
— Ah, oui ? Vous êtes sûr ? Je déteste les gens qui roulent leurs R.
— Ça fait ancien, ça fait authentique. C’est une question de crédibilité.
— S’il le faut. »



*



« Mais maman, le Bonhomme Sept Heures ne devrait-il pas s’appeler Bonhomme Dix-Neuf Heures ?
— Euh.
— Et à l’heure avancée, devient-il le Bonhomme Vingt-Heures ?
— Bon, je crois qu’il est temps de dormir, les enfants. »



*



« Ensuite, inventez-vous des personnages truculents : une tante caractérielle, un voisin mystérieux, un fou du village ou un aïeul qui mitraille des aphorismes. Jouez la carte du terroir : mettez en scène curés, coureurs des bois, bûcherons et draveurs.
— Je note.
— Imaginez des personnages plus grands que nature, un homme fort ou un type qui court vite, par exemple. Ajoutez au besoin quelques créatures fantastiques : démons, sorcières, revenants ou sirènes.
— Classique. »



*



Les quatre bûcherons prirent place dans le canot : Alfred, le plus expérimenté, prit la barre, Adélard et Albert au milieu et Pierre-Paul, le petit nouveau, à l’avant, parce que c’est lui qui avait la meilleure vue.

Pierre-Paul était un étranger, un repris de justice débarqué l’année précédente de sa Normandie natale pour refaire sa vie au Bas-Canada. Il n’était pas le plus habile en canot, mais il apprenait vite.

Alfred prit la parole :

« N’oubliez pas qu’il ne faudra jamais, ô grand jamais, invoquer le nom de Dieu ou sacrer d’aucune façon, sinon nos âmes seront damnées à jamais ! »

Les hommes récitèrent ensuite l’incantation qu’on leur avait apprise et le canot prit son envol. Ils comprirent vite qu’il suffisait de pagayer comme d’habitude pour avancer. Ils prirent de l’altitude et mirent le cap sur leur village. Ils pagayaient avec vigueur, rêvant de se retrouver bientôt dans les bras de leurs femmes.

Alors qu’ils survolaient un village, une bourrasque les secoua et ils frôlèrent la pointe du clocher de l’église. Faisant un geste désespéré pour éviter l’accident, Pierre-Paul faillit tomber de l’embarcation.

« Saperlipopette ! », s’écria-t-il avec son accent reconnaissable entre tous.

Les autres cessèrent de pagayer et se regardèrent, interloqués.

« Saperlipopette ! », lancèrent-ils en chœur, dans un grand éclat de rire.

L’équipage des gros hommes barbus poursuivit sa route aérienne et vogua dans le ciel à grands coups de pagaies jusqu’à leur village, où ils purent enfin retrouver leurs femmes et fêter le Nouvel An.

~ FIN ~






« Enfin, les thèmes. Ça prend un village ou un camp, des lieux isolés et de la neige, bien sûr : tous les contes québécois se déroulent l’hiver. Il y aura des rumeurs qu’on colporte, une fête, un mystérieux étranger de passage. On boira beaucoup de whisky. Il sera question d’un violon magique, de bottes magiques, d’un canot magique. On se perdra en forêt, il y aura des naufrages, des noyades, des carnages.
— Ouf !
— Assaisonnez le tout d’un peu de religion et de magie. Ajoutez une pincée de facéties et servez.
— C’est plus compliqué que je ne le pensais.
— Pour terminer, un dernier conseil : oubliez tout ce que je viens de vous dire et lancez-vous plutôt dans l’humour. Faites des grimaces, des blagues de mononcles pis des jokes de pet. C’est beaucoup plus payant. »

16 janvier 2020

Chapelure (1)

… et finalement, le vilain petit lézard s’avéra être une poule. Découvrant cela, les iguanes la dévorèrent. 

~ FIN ~



*



Jack planta les haricots et ceux-ci germèrent et poussèrent et grandirent et grandirent et s’élevèrent toujours plus haut jusqu’à se perdre dans les nuages. Jack décida de grimper le long des tiges. Il grimpa et grimpa et monta jusqu’à dépasser les nuages, mais bientôt à cause de l’altitude, l’air vint à manquer et Jack perdit connaissance et fit une chute de plus d’un kilomètre et mourut.

~ FIN ~



*



Elle avait perdu une pantoufle, mais il n’était pas clair de quelle matière elle était faite : s’agissait-il de cristal ou de fourrure d’écureuil ? À moins qu’il ne s’agît de peau de lombric ?



*



Cela faisait douze ans qu’il s’était échoué sur cette île déserte. Peu à peu, avec les moyens du bord, il redécouvrit les secrets du feu, de l’agriculture, de la roue, de l’acier, de la machine à vapeur, de l’électricité, du transistor, de la cybernétique, de l’intelligence artificielle, de la génétique, de la fusion nucléaire, de la téléportation et de l’immortalité. Bientôt, un navire finit par tomber par hasard sur cette île perdue au milieu de l’océan. Trois mois plus tard, l’humanité vivait sous le joug d’une civilisation de biorobots sanguinaires ayant tous l’apparence d’un homme émacié portant une longue barbe et des haillons. 

~ FIN ~



*



La pauvre enfant était perdue et sans défense. Comme elle vivait au XVIIIe siècle et dans un conte écrit par un Européen sadique, elle rencontra un loup ou un ogre ou une sorcière anthropophage qui l’emmena, la mutila et la dévora pendant que le lecteur, dubitatif, se demandait quel genre de morale tordue il fallait retenir de cette horreur sans nom. 

~ FIN ~