1 août 2020

Les oiseaux fantômes





Environnement Canada ne prend plus de risque. La « veille d’orage violent » est devenue une prévision permanente. Le petit pictogramme présente un bout de soleil ou de lune, des nuages, de la pluie et des éclairs. L’hyperlien dramatique sur fond rouge permet d’avoir plus de détails et la prophétie est apocalyptique : « De la grêle pouvant atteindre la taille d’une pièce de cinq cents », rien de moins. Ça crie au loup. Je sors courir quand même. Il y a en effet dans le ciel des nuages gris sur fond bleu. Ils passent plus ou moins lentement. Parfois, il pleut un moment, parfois, non. Pas encore vu ni grêle ni loup.

J’aimerais pouvoir me targuer de faire de l’ornithologie tout en joggant, mais ce n’est pas exactement le cas. Je sais reconnaître à peine une dizaine de chants d’oiseaux. Lorsque j’entends un trille qui m’est étranger, je m’arrête et j’observe la cime des arbres. Or, sans lunettes, sans jumelles, je n’y vois rien. Tout n’est que frondaison floue qui remue au vent. Le cri vient d’ici, le cri vient de là. Je pivote, je me déplace. Je zieute en vain. Parfois, par hasard, j’aperçois un spécimen inconnu perché sur une branche basse, une espèce ambiguë que je ne connais pas, mais encore une fois, à défaut de porter mes lunettes, impossible de distinguer les détails, les éventuels traits caractéristiques, les nuances de gris, de brun ou de rouge. Je reviens à la maison avec en mémoire l’approximation d’un cri, des indices visuels grossiers — il me semble que le ventre était pâle, le bec plutôt pointu — qui, après vérification dans les guides idoines, ne correspondent à aucune espèce d’oiseau indigène, même de celles dont la présence est rare ici, en cette saison.

À une occasion me suis-je donné la peine d’enregistrer un chant, qu’une amie experte a reconnu comme étant une probable grive fauve. Depuis, je cours et, lorsque j’entends des trilles, je m’arrête et j’épie le feuillage; les oiseaux fantômes demeurent invisibles et je poursuis ma route en me disant « Ah, c’était sans doute une grive », alors qu’au fond, je n’en sais rien.

20 juillet 2020

La théorie de l’immuabilité

(Source)




Il était une fois une forme de vie unicellulaire qui, dès qu’elle apparut sur Terre, refusa d’évoluer et développa à la place une série d’arguments compliqués et fastidieux pour se convaincre et — surtout — pour expliquer à qui voulait l’entendre que l’évolution est inutile et dangereuse. Dès qu’un de ces protistes croisait un autre être vivant, il l’abordait et lui servait un interminable discours visant à le convaincre que sa théorie de l’immuabilité était aussi essentielle qu’indiscutable.

Des quatre coins de la soupe primordiale, on entendait nos péroreurs unicellulaires proférer ex cathedra que les autres espèces vivantes propageaient leur théorie de l’évolution « de manière absolument mensongère » et, ce faisant, « contaminaient la cité » de leur « propagande culpabilisante ». Hélas, ajoutaient-ils, la jeune génération de protozoaires « versait dans un terrifiant obscurantisme et s’enthousiasmait pour des fantasmes morbides » en étant attirée par la spécialisation cellulaire. On arguait lourdement que toute velléité d’évolution consistait à « renier son identité ». On n’hésitait pas non plus à invoquer des considérations économiques, faisant valoir qu’un être vivant constitué d’une seule cellule était par définition du côté de la sobriété et de la pureté, contrairement à tous ces grotesques organismes pluricellulaires. Les vociférants protistes pouvaient pérorer ainsi pendant des heures sans même reprendre leur souffle. Inutile de dire qu’ils ne se faisaient pas beaucoup d’amis.

Les millénaires se succédèrent et, tandis qu’apparaissaient autour d’elles des formes de vies de plus en plus complexes et diversifiées — algues, plancton, crustacés, etc. —, nos têtes de mules unicellulaires refusaient de changer. Toujours plus touffue cependant était la construction rhétorique leur permettant de disserter sans fin sur les dangers de l’évolution. Les autres créatures avaient appris à les éviter; il leur était néanmoins impossible de se soustraire totalement à leur discours obsessionnel et pétri de formules emphatiques.

Le temps passa. Quelques millions d’années plus tard, alors que la vie proliférait dans l’eau, sur terre et dans les airs, nos zélotes unicellulaires n’avaient jamais su s’adapter aux incessantes transformations propres à la vie terrestre. Ainsi avaient-ils peu à peu disparu. Un jour, tragiquement, ce fut la fin lorsque le dernier individu de l’espèce unicellulaire maintenant obsolète sombra lentement dans les tréfonds de l’océan. Il n’y avait plus personne pour l’entendre, mais il n’en continuait pas moins de répéter en boucle la dernière mouture de son irréfutable argumentaire sur les bienfaits de la théorie de l’immuabilité. « C’était mieux avant », furent ses dernières paroles, dont l’écho se perdit, avalé par les sombres abysses.

9 juillet 2020

La nouvelle génération

(Source)



Les merles sont sortis du nid. Leur ramage est imparfait, tacheté, leur ventre pâlot, le toupet en l’air. Ils ont pourtant la même taille que leurs parents. Hier, dans le petit boisé derrière la maison, on les entendait pousser des trilles mal assurés. Leur mère répondait patiemment, comme pour donner la note. Ce matin, les voilà qui ratissent le terrain devant la fenêtre de la salle à manger. Ils marchent le nez en l’air, comme il se doit, mais semblent oublier de picosser le sol. Il faudra que quelqu’un leur explique qu’il ne s’agit pas seulement de se pavaner, mais qu’il faut aussi chasser les vers. Dans quelque temps, on ne pourra plus distinguer les petits des adultes. Les merles s’en vont et sont remplacés par des corneilles, dont le contingent me semble aussi avoir grossi, ces derniers jours. Plus tard, les corneilles iront se percher au sommet des pins pour y pousser leur désagréable caquètement nasillard. Un tamia rayé passe en sautillant, s’éclipse. J’entends au loin le couinement de poulie mal graissée d’un geai bleu. Il n’est que sept heures, mais dehors, la journée est déjà bien entamée.

29 juin 2020

Domotique

        Le monde est un peu vide. C’est que tout a été numérisé. Enfin, presque tout. Pas le lave-vaisselle, bien entendu. Ni la table et les chaises de la cuisine ou le divan du salon. Les meubles de rangement remplis de livres et de musique ont été numérisés. Les horloges — murales, grand-père, à coucou, etc. — ont été numérisées. Mon réveil-matin a été numérisé. L’âme de mon chien a été numérisée. Les images, les photos, les écrits, les sons, la musique, les films ont été numérisés. Toute information pouvant être transmise, stockée ou transformée a été numérisée; l’information ancienne — enfin, celle qui méritait de l’être — et la nouvelle. Tous les appareils domestiques qui servaient à obtenir de l’information ont disparu. Mon appartement est presque vide, sauf pour les meubles. Il est possible de parler à mon appartement comme s’il s’agissait d’une entité dotée de raison, il vous répond. On peut aussi lui écrire; c’est plus long, mais ça comporte un je-ne-sais-quoi de désuet qui me plaît bien. Il paraît qu’à une époque, il y avait des boutons, des commutateurs et des rhéostats partout. On contrôlait chaque dispositif, chaque objet individuellement à l’aide de ces boutons. Chaque appareil était aussi doté de voyants lumineux de diverses couleurs — rouge, vert, jaune, bleu — et de petits écrans qui affichaient son état de fonctionnement, un code, un mot, de petits pictogrammes, l’heure. L’idée de ces boutons et de ces voyants semble maintenant farfelue. Comment pouvait-on endurer de vivre dans une espèce de décoration de Noël ? L’appartement est vide et nu et pas du tout doté de raison. Il ne faut pas croire que parce qu’il comprend le français et optimise le chauffage, l’appartement peut, par exemple, disserter sur l’œuvre de George Orwell. En fait, il pourrait le faire si vous le lui demandiez, mais le discours que vous devriez alors subir n’aurait rien d’une conversation. Disons que je ne sortirais pas boire un verre avec mon appartement. 

28 juin 2020

Poème sale — Le futur

(Source: Poème sale)



Depuis le mois de mars dernier, le feuilleton quotidien de la Covid-19, en attirant toute notre attention, a occulté bien des manifestations artistiques, lesquelles sont restées, pour reprendre l’expression consacrée, dans l’angle mort de la pandémie. C’est dans ce contexte que le site Poème sale a mis en ligne au mois de mars dernier une série de textes sur le thème du futur. Comme le spécifiait l’appel de texte, la série propose des textes d’au plus 250 mots « portant sur la représentation du futur que se font les auteur.trices de notre époque ». Ce sont 34 textes (si mes calculs sont bons) qui ont été publiés du 22 mars au 8 avril 2020, autant dire pile au moment où la psychose coronavirale était à son comble. On peut croire que le projet n’a sans doute pas eu la résonance qu’il aurait mérité (à l’échelle d’un projet littéraire underground numérique, il va sans dire).

Si je vous parle de tout ça, c’est parce que j’ai contribué au projet avec un texte en prose intitulé Carpe diem que vous pouvez lire par ici. En faisant un peu de ménage, je me suis rendu compte que je n’avais pas fait mention ici de cette parution. Mon texte est l’adaptation d’un fragment d’un (fragile) projet en cours. J’ai bien l’impression d’avoir été le seul hurluberlu du groupe à soumettre un texte en prose. Bin coudon.

Puisqu’il n’est jamais trop tard pour bien faire et parce que nous sommes manifestement toujours en vie trois mois plus tard, allez donc lire toute la série sur le site de Poème sale.