13 octobre 2019

Le Festival des couleurs(MD)




C’est une des grosses fins de semaine du Festival des couleurs(MD), ce moment de l’année où au Québec, les citadins se rendent en campagne pour constater de visu que le feuillage des arbres change de couleur à l’automne. Ça grouille de monde dans le canton; le trafic automobile est continu sur la rue principale et les hôtels sont pleins. Dans notre quartier, c’est le calme plat, comme d’habitude. Puisque le couvert végétal est principalement constitué de cèdres et de pins, les seules couleurs que j’aperçois par la fenêtre de la salle à manger sont le vert, le marron et un peu de jaune. J’observe en sirotant mon café les aiguilles de pin qui tombent sur le terrain et sur le trottoir. C’est la saison de la mue et donc aussi celle du ramassage des aiguilles. Un combat permanent. Ça occupe son homme.

La nuit a été froide et il fait un temps superbe ce matin. Le ciel a ce bleu rare des belles journées d’automne. La météo annonce que ça sera comme ça toute la journée. Pour ma part, j’annonce la cohue en ville et dans les sentiers du parc national.

Ma copine reprend vie à l’étage. Un écureuil vient gosser au pied du pin. Les aiguilles continuent de tomber. Les voisins d’en face sortent en voiture. Un pick-up géant passe dans la rue. Ma tasse est vide, la cafetière à piston aussi. Ce texte tire à sa fin. La journée peut commencer.

12 octobre 2019

Résistance



C’est de mal en pis. Pour vous en convaincre, allez d’abord relire ces anecdotes d’il y a à peine deux ans — Non-événement et En voie d’extinction — et vous constaterez la chute, la déchéance subie depuis par notre belle langue ! Car, en effet, pas plus tard qu’hier, j’ai dû batailler ferme pour que ma langue maternelle — oui, oui, maternelle — ne me soit pas arrachée de la bouche sauvagement.

C’était donc hier midi, toujours au même restaurant du centre-ville. Le mode d’opération de cet établissement implique une interaction avec trois employés installés derrière un comptoir.

Le premier employé m’aborda en français et je lui commandai l’habituel pita falafel. Jusqu’alors, tout allait bien. Après avoir entrepris les premières étapes de fabrication de mon sandwich, il passa le relais à son collègue, devant lequel se déployait un assortiment de légumes et de condiments émincés.

— All dressed ?, s’enquit-il.
— Euh, oui, répondis-je.

C’était la première agression. Il ne suffit parfois que de deux mots pour que l’anglicisation frappe. Ce perfide « all dressed » m’avait surpris, mais pas désarçonné. J’avais répondu en français. Je tenais bon. Après avoir mis un peu de tout dans mon sandwich selon mon souhait, le jeune homme me demanda de but en blanc :

— For here or to go ?

Quoi ? Quel effronté ! On m’aurait frappé en plein visage que je n’aurais pas été plus sonné. Il me fallut une bonne seconde pour décoder ces mots articulés négligemment dans une langue étrangère — oui, oui, étrangère —, avant de reprendre mes esprits et de répondre de la seule façon possible :

— Pour ici, dis-je fermement en français et en faisant un geste qui voulait aussi dire ici.

J’avais tenu mon bout, j’avais résisté à l’envahisseur, j’avais courageusement répliqué dans la seule langue d’usage public admissible. Que ce jeune homme, apparemment d’origine sud-asiatique et fraîchement débarqué à Montréal, ait été embauché au salaire minimum dans un comptoir de restauration rapide du centre-ville sans avoir su d’abord parfaire ses aptitudes à interagir en bon français tenait ni plus ni moins du scandale. Combien de temps cela prendrait-il pour qu’il sache articuler « Pour ici ou pour emporter » ? Trois mois ? Six mois ? Dans l’intervalle, combien de Québécois francophones de souches allaient être anglicisés par cet homme ?

Mon sandwich dûment garni, le jeune homme le déposa dans un cabaret qu’il poussa vers sa collègue, laquelle pilotait la caisse enregistreuse.

— Bonjour, hi !, me lança illico la jeune femme avec entrain.

Ciel ! S’étaient-ils tous donné le mot ! Bonjour, hi ! Le fameux « bonjour, hi » qui nous transforme à notre insu en maudits Anglais, ce « bonjour, hi » qui est une porte grande ouverte à l’utilisation décomplexée de la langue de Shakespeare en plein centre-ville de Montréal ! J’étais en droit de péter ma coche; j’aurais pu faire la leçon à la jeune femme, voire porter plainte à l’Office québécois de la langue française, mais, peut-être parce que j’étais affamé, peut-être par apathie, peut-être aussi parce que j’étais déjà en processus irréversible d’anglicisation, je ravalai ma colère, répondis simplement « Bonjour » et me commandai une frite — en bon français, of course. La jeune femme me servit et me fit payer avec le sourire et un français sans accent, ce qui me calma un peu.

Je m’installai à une table et attaquai mes frites. Elles étaient molles. J’aime mes frites croustillantes. Pour compenser, je les trempai abondamment dans le ketchup. C’est ainsi que tout en grignotant mon dîner, je continuai à réfléchir à tout cela et j’en conclus qu’il était grand temps que le gouvernement légifère contre le bonjour-hi et les frites molles.

26 septembre 2019

Écoanxiété

        — Bon, pas trop tôt, sacrifice, ça fait une demi-heure que je t’attends.
        — Excuse le retard. Vraiment désolé. Il y a eu une panne de métro.
        — Euh, non. C’est pas vrai, j’ai pris le métro, il y a pas eu de panne. Une fois arrivée au resto, j’ai surveillé dans Twitter, aucune notification de panne. Même pas un petit ralentissement de service.
        — Bin, euh, OK, j’avoue, j’ai pas pris le métro. En fait, je suis venu en auto pis j’étais coincé dans le trafic.
        — Quoi? Phoque! T’as pris ton char? Es-tu fou sacramant?
        — Euh. Je sais bien, je… Je voulais pas vivre un ralentissement de service sur la ligne orange, je voulais pas pédaler en Bixi, je voulais pas payer pour un taxi, je voulais pas me tuer en trottinette électrique, je me suis dit : tant pis, je prends mon char.
        — T’as pas pensé marcher, christie? Te rends-tu compte que tu t’es beurré une empreinte carbone épaisse comme ça, genre, l’empreinte d’un dinosaure, simonac, la planète s’en va sur le diable pis toi tu te dis, tiens, pourquoi pas prendre ma voiture et rouler pour parcourir une distance dérisoire alors que je pourrais parfaitement utiliser le moyen de transport que m’a donné le bon dieu : mes deux jambes?
        — Euh, ça s’est pas passé exactement comme ça, mais, bon, oui, j’ai pris mon char. D’ailleurs, je te dis pas le temps que ça m’a pris pour me trouver un stationnement, tabouaire, c’est pas croyable, sont fous icitte sur le Plateau, y a des zones à vignettes partout, pas moyen de stationner nulle part.
        — Hon. Pauvre petite chose. Phoque! Bin faite pour toi, mon homme! C’est pour le monde comme toi qu’ils ont rendu l’utilisation d’une voiture impossible dans le quartier. Tabarouette, tu restes à, quoi, vingt, vingt-cinq minutes de marche? J’en reviens pas. Rendu là, c’est de la paresse tout court. De la grosse paresse.
        — Je te trouve sévère. Je me suis mis sur mon trente-six, je nous ai apporté une bonne bouteille, je sais pas, câline, je fais mon gros possible, j’essaie d’être une bonne personne en général et d’être attentionné à ton égard en particulier.
        — Écoute, si tu veux que ça marche entre nous, il va vraiment falloir que tu remettes en question ton utilisation des véhicules à combustion.
        — Non, mais attends, là. Reviens-en avec ta combustion : j’ai une auto électrique.
        — Quoi?
        — Mon auto, elle est cent pour cent électrique.
        — Ah. OK.
        — Une auto branchable, full écolo.
        — Hum. Tu sais parler aux femmes, toi.
        — Je crois pas, non, mais si tu le dis.
        — C’est quoi ton vin?
        — Château Carbone.
        — Ha, ha, très drôle.
        — Faque, j’ai-tu droit à une deuxième chance?
        — OK, oui. Mais t’es seulement en probation. Que je te vois commander autre chose qu’un plat végétarien.

25 septembre 2019

Persévérance





Junk manuscrits
Faut soumettre
Faut soumettre
J’arrose les éditeurs
Tous azimuts
Je suis le troll de la littérature québécoise
Je soumets
Je soumets
J’indispose
À force, ils vont finir par craquer
Je vais les avoir à l’usure
(Me dis-je)
Faut soumettre
Faut soumettre
Junk manuscrits
J’alimente les poubelles
Le recyclage
Les filtres à pourriels


Coudonc, docteur
C’est-tu de la persévérance
Ou une maladie mentale?

19 septembre 2019

Treize ans plus tard

Treize ans plus tard, les faits parlent d’eux-mêmes. Regardez ce qu’est devenu notre blogueur : un homme aliéné et un anachronisme numérique.

Regardez notre pauvre blogueur enchaîné à ses appareils électroniques, qui tape nerveusement sur son clavier, qui ne bavarde (clavarde) pas, mais soliloque (claviloque), radote (clavote), divague (clavague), tout cela sous l’emprise de la machine informatique, une machine froide, forcément, froide et inhumaine, parce qu’électrique, électronique, cybernétique. Regardez notre artiste autiste apôtre du numérique engoncé dans son esprit cartésien, prisonnier du circuit de la récompense; regardez-le tisser l’étoffe de son inattention dans le fil de ses réseaux sociaux. Pendant que la lumière des écrans dérègle son cycle circadien, pendant qu’il renie la pureté naturelle du papier chloré et des stylos en plastique, notre blogueur déshumanisé devient complice et collabo de la destruction des paradigmes littéraires traditionnels, de la vénérable cellulose et des arcanes inamovibles de la chaîne du livre. Heureusement, notre blogueur n’ose pas appeler ça de la littérature.

Regardez notre pauvre blogueur en retard de quelques révolutions, qui perpétue ses réflexes un-point-zéro; regardez cet écriveron archaïque qui n’a pas reçu le faire-part des obsèques du blogue, ni celui des funérailles du Web : il continue de lancer en vain ses phrases dans le néant, dans une blogosphère ratatinée comme jamais parce qu’en train de finir de se faire avaler par le trou noir des médias sociaux, cette constellation de plateformes numériques de publication et de partage portant chacune le nom d’une marque de commerce, ces espaces privatisés, aménagés, balisés, inaccessibles sans un mot de passe, ces parcs d’attractions clinquants et bruyants peuplés de robots dans lesquels vous êtes suivis à la trace grâce à un incroyable réseau de caméras de surveillance. Le World Wide Web n’est plus qu’un no man’s land servant à héberger des contenus relayés dans ces médias sociaux, autrement, personne ne s’y aventure plus. Quiconque prend le temps de regarder en arrière se rend bien compte que le Web a été vaincu par l’Internet des plateformes lequel, bien que gratuit, carbure aux dollars : ceux des investisseurs, ceux générés par la publicité et par la vente des données — de nos données. Quelqu’un à part notre blogueur se rappelle-t-il ce qu’est un flux RSS ?

C’est ainsi que treize ans plus tard, notre écriveron du dimanche frappe un mur. Est-ce un effet de sa chambre à écho qui le rend incapable de se lancer dans un projet de longue haleine (syndrome de la page blanche) ? Est-ce son statut d’autodidacte qui le paralyse au moment de soumettre des manuscrits (syndrome de l’imposteur) ? Est-il frappé de découragement et d’aquoibonisme (syndrome d’épuisement professionnel) ? En est-il réduit à ne publier que des jérémiades et à s’inventer des problèmes (syndrome de Münchhausen) ?

Treize ans plus tard, notre blogueur campe toujours sur son île déserte numérique et continue à lancer des bouteilles à la mer en s’imaginant que c’est tous les jours vendredi. Sa barbe est longue, sa peau brûlée par le soleil. Il se parle tout seul. Il n’est pas le protagoniste d’une téléréalité ni celui d’une télésérie. C’est un blogueur devenu personnage de sa propre fiction, un personnage en quête de hauteur, un auteur en quête de pérennité, un pauvre fou qui écrit pour vivre, pour survivre, perdu dans l’immensité, dans le vide, celui de ses propres mots, inutiles. Inutiles, mais têtus.



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