22 janvier 2020

La liberté d’expression

« On ne peut plus rien dire », dit-il.
« On ne peut plus rien affirmer non plus », affirma-t-il.
« On ne peut plus rien ajouter », ajouta-t-il.
« On ne peut plus rien faire », fit-il.
« On ne peut plus rien répéter. Non, on ne peut plus rien répéter », répéta-t-il.
« Peut-on encore demander quoi que ce soit ? », demanda-t-il.
« De toute manière, on ne peut plus rien répondre », répondit-il.
« Et on ne peut plus rien répliquer », répliqua-t-il.
« Hélas ! On ne peut plus rien soupirer », soupira-t-il.
« On ne peut même plus geindre », geignit-il.
« À force, on ne pourra plus rien se dire », se dit-il en son for intérieur.

Enfin, il conclut son monologue :
« La preuve qu’on ne peut plus rien dire : quand je parle, personne ne m’écoute. »

18 janvier 2020

Chapelure (2)

« Donc, vous souhaitez devenir conteur.
— Oui, c’est mon plus grand rêve, mais je ne sais pas comment m’y prendre.
— Laissez-moi vous expliquer. Tout d’abord, prétendez que vous habitez un village éloigné.
— D’accord.
— Ensuite, roulez vos R.
— Ah, oui ? Vous êtes sûr ? Je déteste les gens qui roulent leurs R.
— Ça fait ancien, ça fait authentique. C’est une question de crédibilité.
— S’il le faut. »



*



« Mais maman, le Bonhomme Sept Heures ne devrait-il pas s’appeler Bonhomme Dix-Neuf Heures ?
— Euh.
— Et à l’heure avancée, devient-il le Bonhomme Vingt-Heures ?
— Bon, je crois qu’il est temps de dormir, les enfants. »



*



« Ensuite, inventez-vous des personnages truculents : une tante caractérielle, un voisin mystérieux, un fou du village ou un aïeul qui mitraille des aphorismes. Jouez la carte du terroir : mettez en scène curés, coureurs des bois, bûcherons et draveurs.
— Je note.
— Imaginez des personnages plus grands que nature, un homme fort ou un type qui court vite, par exemple. Ajoutez au besoin quelques créatures fantastiques : démons, sorcières, revenants ou sirènes.
— Classique. »



*



Les quatre bûcherons prirent place dans le canot : Alfred, le plus expérimenté, prit la barre, Adélard et Albert au milieu et Pierre-Paul, le petit nouveau, à l’avant, parce que c’est lui qui avait la meilleure vue.

Pierre-Paul était un étranger, un repris de justice débarqué l’année précédente de sa Normandie natale pour refaire sa vie au Bas-Canada. Il n’était pas le plus habile en canot, mais il apprenait vite.

Alfred prit la parole :

« N’oubliez pas qu’il ne faudra jamais, ô grand jamais, invoquer le nom de Dieu ou sacrer d’aucune façon, sinon nos âmes seront damnées à jamais ! »

Les hommes récitèrent ensuite l’incantation qu’on leur avait apprise et le canot prit son envol. Ils comprirent vite qu’il suffisait de pagayer comme d’habitude pour avancer. Ils prirent de l’altitude et mirent le cap sur leur village. Ils pagayaient avec vigueur, rêvant de se retrouver bientôt dans les bras de leurs femmes.

Alors qu’ils survolaient un village, une bourrasque les secoua et ils frôlèrent la pointe du clocher de l’église. Faisant un geste désespéré pour éviter l’accident, Pierre-Paul faillit tomber de l’embarcation.

« Saperlipopette ! », s’écria-t-il avec son accent reconnaissable entre tous.

Les autres cessèrent de pagayer et se regardèrent, interloqués.

« Saperlipopette ! », lancèrent-ils en chœur, dans un grand éclat de rire.

L’équipage des gros hommes barbus poursuivit sa route aérienne et vogua dans le ciel à grands coups de pagaies jusqu’à leur village, où ils purent enfin retrouver leurs femmes et fêter le Nouvel An.

~ FIN ~






« Enfin, les thèmes. Ça prend un village ou un camp, des lieux isolés et de la neige, bien sûr : tous les contes québécois se déroulent l’hiver. Il y aura des rumeurs qu’on colporte, une fête, un mystérieux étranger de passage. On boira beaucoup de whisky. Il sera question d’un violon magique, de bottes magiques, d’un canot magique. On se perdra en forêt, il y aura des naufrages, des noyades, des carnages.
— Ouf !
— Assaisonnez le tout d’un peu de religion et de magie. Ajoutez une pincée de facéties et servez.
— C’est plus compliqué que je ne le pensais.
— Pour terminer, un dernier conseil : oubliez tout ce que je viens de vous dire et lancez-vous plutôt dans l’humour. Faites des grimaces, des blagues de mononcles pis des jokes de pet. C’est beaucoup plus payant. »

16 janvier 2020

Chapelure (1)

… et finalement, le vilain petit lézard s’avéra être une poule. Découvrant cela, les iguanes la dévorèrent. 

~ FIN ~



*



Jack planta les haricots et ceux-ci germèrent et poussèrent et grandirent et grandirent et s’élevèrent toujours plus haut jusqu’à se perdre dans les nuages. Jack décida de grimper le long des tiges. Il grimpa et grimpa et monta jusqu’à dépasser les nuages, mais bientôt à cause de l’altitude, l’air vint à manquer et Jack perdit connaissance et fit une chute de plus d’un kilomètre et mourut.

~ FIN ~



*



Elle avait perdu une pantoufle, mais il n’était pas clair de quelle matière elle était faite : s’agissait-il de cristal ou de fourrure d’écureuil ? À moins qu’il ne s’agît de peau de lombric ?



*



Cela faisait douze ans qu’il s’était échoué sur cette île déserte. Peu à peu, avec les moyens du bord, il redécouvrit les secrets du feu, de l’agriculture, de la roue, de l’acier, de la machine à vapeur, de l’électricité, du transistor, de la cybernétique, de l’intelligence artificielle, de la génétique, de la fusion nucléaire, de la téléportation et de l’immortalité. Bientôt, un navire finit par tomber par hasard sur cette île perdue au milieu de l’océan. Trois mois plus tard, l’humanité vivait sous le joug d’une civilisation de biorobots sanguinaires ayant tous l’apparence d’un homme émacié portant une longue barbe et des haillons. 

~ FIN ~



*



La pauvre enfant était perdue et sans défense. Comme elle vivait au XVIIIe siècle et dans un conte écrit par un Européen sadique, elle rencontra un loup ou un ogre ou une sorcière anthropophage qui l’emmena, la mutila et la dévora pendant que le lecteur, dubitatif, se demandait quel genre de morale tordue il fallait retenir de cette horreur sans nom. 

~ FIN ~

28 décembre 2019

Tes derniers jours — 5. Le dernier jour

(Source)




Le dernier jour


C’est comme un running gag
On redoute ce moment toute sa vie
On s’imagine une mise en scène
Hollywoodienne

Dans une pénombre bienveillante
Pendant que ses proches le réconfortent
Le mourant dans un lit douillet
Formule des aphorismes pour la postérité

Mauvaise nouvelle :
La réalité
Se calice
Du romantisme

À matin, c’est le chaos
La réalité trop crue
Un coup de poing dans la face
Tu te tords

Ta douleur, tes geignements me percent
Comme la coque d’un Titanic
Se déchire dans les glaces
Tes yeux, ta bouche de noyé

Le poignard entre lentement dans les chairs
La faux glisse sans effort sur les blés
Le vent porte le poison
Dans la chambre, on navigue à vue

Je cherche en vain la bouée de sauvetage
Les larmes n’y peuvent rien
Pendant ce temps, dehors, le solstice d’été resplendit
Le calvaire

Plus tard, les drogues te montrent le chemin
Ta respiration profonde
Comme le ressac
Cadence le temps qui te reste

Ton corps battu
Tu gis sur le dos
On a changé tes draps
C’est un sommeil trompeur

Tu es le miroir, tu es l’oracle
Tu es la boule de cristal
Tu me chuchotes à l’oreille
La fin de l’histoire

Tu es sourd, mais je te fais mes adieux
Sans cérémonie
Sans savoir que lorsque j’aurai le dos tourné
Tu vas mourir

À peine revenu chez moi
Cet appel téléphonique
Ce moment redouté
Le clac de la guillotine


Et l’oracle médical
Se sera ainsi réalisé


Voilà en quelques mots
Tes derniers jours
Le chant du souvenir
Et de l’impermanence

On se réveille un matin
Et on découvre
Stupéfait
Que la montagne derrière chez soi a disparu

Alors, il faut répéter la routine
Il faut que je vaque, il faut que je soupe
Il faut que je continue à vivre
En attendant


*

27 décembre 2019

Tes derniers jours — 4. Un sursis

(Source)




Un sursis


C’est comme un marathon
Les derniers kilomètres sont compliqués
Les derniers cent mètres
Carrément n’importe quoi

Le printemps du déluge
Chaque matin je prie
Que le soleil brille un peu
Par ta fenêtre

Tu es le chêne qui plie
Tu es la solive qui craque
La clé de voûte qui s’égrène
Le cap de granit qui s’érode

Tu déparles et maman se désole
Tu souris et la vie a soudain un sens
Tu somnoles et on prend congé
Ce sera bientôt ton anniversaire

Je te parle au téléphone
J’essaie de te dire que je t’aime
Tu ris et acquiesces avec des mots pas clairs
Content quand même

Tu flottes dans les nuages opiacés
Tu survis, dors, maigris
Tu as mal
Tu disparais peu à peu

Tu t’étioles
T’éloignes
Tu deviens transparent
L’ombre de toi-même

Ô Fentanyl
Qui te soulage
Pendant que tes viscères corrompus
Se détraquent

L’accolade du départ, étreinte ténue
Te dire « Merci », te dire « Je t’aime »
Te dire ce qu’il est encore temps de te dire
Te dire « Adieu »


*