24 juillet 2021

Méfiez-vous des écrivains

Les écrivains, si on les laisse écrire sur eux-mêmes, s’inventent un monde arrangé avec le gars des vues. Les décors, l’éclairage, l’action, tout est fabriqué, tout se conforme à une longue tradition et à des codes bien précis. Ainsi les écrivains prétendront-ils :

  • conserver de vieilles photos dans des boîtes à chaussures ;
  • se rappeler avec précision des événements de leur enfance dès l’âge de deux ans ;
  • déambuler dans les bois en nommant toutes les plantes par leur petit nom  ;
  • tomber sur des animaux sauvages rares chaque fois qu’ils mettent les pieds en forêt  ;
  • avoir un caractère solitaire et introverti — puisqu’ils passent leurs journées à écrire —, mais relateront aussi mille et une histoires dans lesquelles ils font la conversation et vivent des aventures avec de purs inconnus ;
  • écrire à la plume dans des carnets et consulter des dictionnaires en papier ;
  • vous expliquer avec passion que les rouages arbitraires et parfois absurdes de la langue française constituent autant de preuve de son génie ;
  • citer avec nonchalance, de mémoire des classiques de la littérature — le plus souvent Moby Dick ou Le vieil homme et la mer, Proust ou Cervantès ;
  • manier avec autant d’habileté l’imparfait du subjonctif que la scie à chaîne ;
  • avoir lu la Flore laurentienne comme d’autres On a marché sur la Lune ou Maria Chapdelaine.

Les écrivains inventent. C’est leur métier. N’allez pas croire tout ce qu’ils racontent, même — et surtout — lorsqu’ils écrivent à la première personne. Ce sont des vendeurs de chars qui embellissent leur vie. Ce sont des enfants fragiles qui mentent pour se rendre intéressants.


22 juillet 2021

La journée mondiale de l’ordinaire extraordinaire

On ne sait plus si c’est du smog ou de la brume. Ce matin, j’ai l’impression de regarder par les fenêtres comme dans un aquarium dont l’eau est trouble. La rosée transforme les toiles d’araignées accrochées aux brins de gazon en plaques blanchâtres en lévitation au-dessus de la pelouse. Les oiseaux sont invisibles, muets. Tout ça donne au décor habituel des airs extraterrestres.

La météo annonce un dégagement. Il y aura fort à faire.


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Ça s’est finalement dégagé. Ce midi, je profite du beau temps pour faire une sortie de course.


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C’est aujourd’hui que la voisine fait couper son pin blanc. En guise d’oraison funèbre, nous avons droit à un long solo de scie à chaîne. Un autre arbre mature du quartier qui disparaît pour se voir remplacé par un bonzaï.

On croit ces géants immortels, mais ils finissent par mourir eux aussi, comme tout le monde.


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Peu à peu, en fin d’après-midi, la couverture nuageuse s’est reformée. Ce soir, c’est le tonnerre qui gronde. Un orage est tout près ; on l’entend approcher en jouant des cymbales. La pluie tambourine bientôt sur le toit, la pluie dont l’odeur s’immisce par les fenêtres entrouvertes.

Espérons que le mauvais temps ne causera pas une panne d’électricité ; je n’ai pas commencé à faire le souper.


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La pluie faiblit. Au bout de chaque aiguille du pin devant la maison, une gouttelette brille comme une petite diode électroluminescente. Les oiseaux sont invisibles, muets. Tout ça donne au décor habituel des airs extraterrestres.

La météo annonce un dégagement. On verra bien.


10 juillet 2021

Extension du domaine de tous les possibles — Le making of



Je m’étais pourtant promis de ne plus recommencer. C’est que l’autoédition est un sport de combat. Un sport extrême. C’est gravir l’Everest sans sherpas, les yeux bandés, en talons hauts. C’est tricoter une écharpe à une girafe : une maille à l’endroit, une maille à l’envers, et maille à partir avec la langue, avec la typographie, avec du code informatique, avec des logiciels, avec soi-même. L’autoédition, c’est crier, que dis-je, chuchoter dans le désert. Mettre au monde un livre dans ces conditions ? Soyons franc : ça demeure un plan B, un pis aller. J’ai d’ailleurs récemment retiré de la vente quelques titres de ma collection de livres autoédités ; les pauvres étaient épuisés.

Je m’étais donc promis qu’on ne m’y reprendrait plus. Avec juste ce qu’il faut de vanité, j’avais déclaré à mon for intérieur que, au-delà de mon blogue, je ne m’en remettrais plus qu’au bon jugement d’éditeurs pour faire ou non de mes écrits des livres. Disons que ç’a été pas mal « ou non » jusqu’à maintenant.

C’est ainsi que l’autre jour, au hasard d’un petit ménage dans ma paperasse numérique, je suis tombé sur ce manuscrit que j’avais constitué à partir de l’accumulation des aphorismes et autres petites choses publiées dans Twitter depuis 2015. J’avais fini par oublier ce manuscrit déjà refusé ou ignoré par quelques éditeurs à gauche et à droite. Je vous raconte cela sans amertume ; il me semble normal qu’un éditeur ne se précipite pas pour publier une plaquette alignant quelques poignées d’aphorismes pondus pas un parfait inconnu. Si j’étais moi-même éditeur, je ne lèverais sans doute pas le petit doigt sur ce genre de projet, à moins qu’il ne soit signé par un diplômé de l’École de l’humour ou par une vedette de la télé.

Après avoir exhumé ce fichier d’un racoin sombre de la structure labyrinthique de mes dossiers personnels, j’ai constaté qu’il y avait moyen de transformer ce matériau en un livre numérique, et ce, sans y passer des mois. Le gros du travail de sélection, d’organisation et de relecture des textes avait déjà été fait. Il suffisait de refaire une dernière corvée de révision et d’émondage, puis de composer un document EPUB en partant du format déjà développé pour mes autres livres.


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Je passerai sous silence le labeur — j’y pense, un labeur est-il obligé d’être dur ? — qu’a représenté la recherche d’un titre pour coiffer ce recueil. Le titre de travail était trop sage et me déplaisait. Pendant des jours — pour être plus précis : sur un intervalle de plusieurs jours à raison que quelques minutes par jour —, j’ai constitué une longue liste de titres candidats tous plus moches, mauvais, mous, mièvres et merdiques les uns que les autres, jusqu’à ce que survienne cette collision de deux lieux communs : Extension du domaine de tous les possibles. Pas mal, me suis-je dit. Voilà un titre qui ouvre la perspective d’infinies possibilités, un infini extensible de surcroît.

Permettez-moi de passer aussi sous silence cette maladie mentale qui m’affecte et dont le principal symptôme consiste en une inexplicable sensibilité (irritabilité) aux expressions [substantif] des possibles et [substantif] de tous les possibles. Pour calmer ce mal étrange, j’ai jadis constitué dans mon blogue une liste d’occurrences de ces expressions honnies, lubie qui fut vite (cinq ans, c’est vite ?) abandonnée lorsqu’il m’est apparu que cette thérapie par l’énumération s’avérait vaine. Pour un gars comme moi formé en science, je n’y peux rien : à tous les possibles, je préférerai toujours toutes les possibilités, ce qui, j’en conviens, ressemble davantage à la description d’un ensemble mathématique qu’à une potentialité subjective (ou littéraire ou que sais-je).


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Sur l’emballage de certaines marques de croustilles, on prétend que celles-ci sont préparées à partir de pommes de terre « sélectionnées ». Il en est de même, si je puis dire, de ce recueil d’aphorismes. De ces six années (de 2015 à 2021) d’eurêka twittéraires sporadiques et spasmodiques, il reste moins de 6 000 mots. Ce livre est en quelque sorte un substrat de logique floue, d’esprit de bottine et de regards de biais. J’avoue être content du résultat, qui constitue un prolongement naturel de mon recueil L’insoutenable gravité de l’être (ou ne pas être), (auto)publié en 2015. J’ai d’ailleurs profité de l’occasion pour rafraîchir un tantinet la présentation de ce vieil opus, lequel est toujours disponible en format EPUB chez KOBO ou à la FNAC.

Enfin, j’ai pu compter sur les commentaires et les suggestions de mes lecteurs de test Joanne Dubé et Luc Jodoin, que je remercie au passage. Ce petit livre est meilleur grâce à leur contribution.

C’est vers la mi-août qu'aura lieu le lancement de ce recueil d’aphorismes et autres petites choses Extension du domaine de tous les possibles. Restez à l’affût, chère lectrice, cher lecteur !





05 juillet 2021

L’épuisement des stocks

Le machin à écrire annonce que son stock de livres autoédités est épuisé et ne sera dorénavant plus disponible à la vente. Selon nos informations, les ouvrages n’en pouvaient plus de devoir s’éditer eux-mêmes. « L’autoédition, c’est trop épuisant, nous a confié sous le couvert de l’anonymat l’un des volumes. On reste là à attendre comme des potiches dans les boutiques en ligne. Il n’y a pas grand monde qui vient nous voir et les ventes sont inexistantes. Tout ça est pour le moins lassant. »

Dans la foulée de ces événements, le vice-président au marketing du vénérable blogue, qui était pourtant en poste depuis à peine quelques mois, a remis sa démission, invoquant l’épuisement professionnel. Dans une déclaration, le président du Machin à écrire se veut pourtant optimiste : « Malgré ces revers, dit-il, nous sommes confiants de bientôt réussir à créer de la valeur pour nos actionnaires, à condition que dans l’entrefaite, ceux-ci ne s’épuisent pas à leur tour. »

Selon certaines rumeurs, Le machin à écrire préparerait le lancement dans les prochaines semaines d’un recueil d’aphorismes en format numérique. Interrogé à ce sujet, le président du Machin à écrire n’a pas nié l’information : « Nous aimons ramer à contre-courant et faire du neuf avec du vieux. Notre lectorat sera confidentiel ou ne sera pas. Les paroles s’envolent, les écrits restent et le silence est d’or... Euh, quelle était la question, déjà ? »

Malgré nos demandes répétées, la chaîne du livre n’a pas retourné nos appels.


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20 juin 2021

Ornithologie appliquée




Voilà le merle d’Amérique qui chasse les vers et les insectes terrestres sur le terrain. Regardez-le faire sa tournée, la tête en l’air ; il avance un petit coup en sautillant, s’arrête, pique son bec dans le sol, continue son manège. Sa technique semble aléatoire — tel le pêcheur qui lance sa ligne dans un lac au petit bonheur —, mais les résultats sont pourtant probants. Observez le merle qui déambule au hasard dans la pelouse, qui picosse et — clac ! — qui vous surprend en cueillant un ver. Le voilà qui l’arrache de terre en l’étirant comme un élastique. Sa proie attrapée, vous vous imaginez que le merle filera vers son nid pour y nourrir sa progéniture affamée, mais que nenni : le voilà, un cadavre de lombric pendouillant en travers du bec, qui continue à ratisser le terrain, le nez en l’air, le port altier, en gros fier pet.


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Lors d’une sortie récente de course à pied, j’ai pu observer à travers les brumes de ma vue sans verres correcteurs un oiseau de taille moyenne au dos gris foncé, au bec pointu et au ventre gris pâle ou grège. Perché sur une branche basse, il se tenait à quelques pas de moi. Tentant de mémoriser ses principales caractéristiques morphologiques, je l’ai fixé un long moment en plissant les yeux jusqu’à ce qu’il ne décampe. De retour à la maison, j’ai consulté mes guides d’identification et j’ai pu déterminer hors de tout doute que cet oiseau était un moucherolle à côtés olive, bien qu’il eût pu s’agir d’un pioui de l’Est, voire d’un tyran tritri. Je m’en suis voulu de ne pas avoir réussi à entendre son chant, de ne pas avoir pu l’interroger sur ses habitudes de vie.

Voilà en gros comment je pratique l’ornithologie.