16 octobre 2020

Crise d’octobre




Une brume matinale
Le pin qui mue
Des écureuils affairés
Une autre journée de télétravail
Les dernières fleurs survivantes
La montagne recroquevillée
Une averse
Les bas de laine
Le virus en cavale
Notre cocon doré
Le sous-bois en décomposition
Un climat de langueur
La brunante hâtive
Un bol de soupe
La corde de bois qui patiente
Une nuit d’insomnie
Voilà à quoi ressemble
Ma crise d’octobre

12 octobre 2020

L’expertise publicitaire d’ici

 (La scène se passe dans une salle de réunion.)

— Vous avez confié à notre agence le mandat de créer une nouvelle signature publicitaire pour votre entreprise. Vous désirez avant tout un slogan original et différenciateur.
— Oui.
— Nous avons mobilisé une équipe multidisciplinaire d’une douzaine de collaborateurs qui se sont investis pendant deux mois. Dans un premier temps, l’équipe a produit une liste de près de deux cents concepts publicitaires différents.
— Deux cents. Wow.
— Notre équipe a ensuite organisé des groupes de discussion, effectué des tests de marché et procédé à des analyses comportementales poussées. Car, en effet, le commun des mortels l’ignore, mais la publicité n’est pas qu’un art, c’est aussi une science.
— Impressionnant.
— Ces travaux nous ont permis d’identifier parmi les deux cents propositions de départ le slogan publicitaire qui aura le plus d’impact pour votre entreprise, celui qui générera le plus d’engagement auprès de votre clientèle et vous permettra de vous distinguer de vos concurrents.
— Quel suspense.
— Je suis donc très fière de vous présenter le résultat de ce travail de pointe, la nouvelle image de marque qui assurera, nous en sommes confiants, le succès de votre entreprise…

(Elle passe à la diapo suivante.)

— « Charcuterie Sansoucy. Les saucisses d’ici. »
— Euh.





26 septembre 2020

Septembre



Septembre s’installe.

Ils ont hésité toute la semaine. Les pins et les cèdres sont sur le point de muer. Le vert de leur feuillage taché d’or et de roux comme un avertissement des dégâts à venir. C’est la moitié de leurs aiguilles qui tombera bientôt sur le trottoir, dans les plates-bandes et sur le terrain. Mon râteau tressaille d’espérance.

J’aperçois ces derniers jours des oiseaux inhabituels, sans doute des espèces en transit dans leur voyage vers le sud. Je peine à les identifier. Je peux attester de juncos ardoisés, mais hésite au sujet d’un grimpereau brun. J’ai vu deux fois un grand héron dans l’étang de l’Ours, alors que ce dernier a été désespérément exempt de vie tout l’été.

Plus communs sont les petits groupes de dindons sauvages qui broutent, placides, en bordure des boisés. Les tamias rayés, les écureuils roux, gris et noirs s’activent, vont et viennent. On les imagine faire des provisions pour la saison froide. On les sent fébriles. Quoique de la part d’un écureuil, la fébrilité est en quelque sorte une seconde nature.

L’automne ne dure pas longtemps, dit-on. C’est la saison idéale pour la course à pied : il fait frais, il n’y a pas de mouches, la végétation change, la lumière devient oblique. Par contre, les collines et la gravité sont toujours les mêmes.


* * *


À l’ombre de l’Orford
Le bois s’embrase
Les fougères fanent
Des oiseaux transitent

Dans l’accotement
Dans les faux plats
Je perds mes jambes
Je cherche mon souffle

23 septembre 2020

Mon adresse à la nation



Ce matin, j’ai fait une adresse à la nation. Je venais de me lever et il était encore tôt. Je n’étais pas présentable : j’avais les cheveux tout croches et j’avais enfilé la première paire de jeans qui m’était tombée sous la main. Pour tout dire, ça m’est venu spontanément au moment où j’étais en train de pisser. Alors, j’ai fait une adresse à la nation. Cette dernière ne l’a jamais su, elle était occupée à autre chose; elle n’était pas présente au moment des faits. Je ne lui en veux pas. J’y ai pourtant mis toute mon éloquence. Les sourcils froncés, le ton emphatique, la voix tremblante et une main sur le coeur (l’autre étant occupée), j’ai déclamé mon adresse sans télésouffleur, j’y suis allé comme ça venait. J’ai expliqué que le moment était grave. Il a été question de valeurs, de responsabilités, de devoirs. J’ai fini en remerciant la nation. Il n’y avait personne pour m’acclamer, personne pour me féliciter, mais c’était il me semble assez émouvant. Ensuite, je me suis lavé les mains et je suis allé déjeuner. La journée ne faisait que commencer.

Plus tard, si l’inspiration me gagne, je ferai peut-être un discours du trône.


19 septembre 2020

Syllabes

Il faudrait que j’invente un prétexte pour utiliser pour la première fois de ma vie le mot rodomontade. Ah, voilà, c’est fait. (Mais sans panache.)



*



Je compte le nombre de mots dans le manuscrit du Grand projet ambitieux (GPA) en chantier comme je compte le nombre de kilomètres courus cette année. Même maladie mentale, même genre de progression lente.



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Voilà un an que je suis arrivé sur cette planète. Ses habitants sont bienveillants, mais leur langue si compliquée, je peine encore à me faire comprendre. Il faut dire que la prononciation de cet idiome est si délicate qu’un rien peut par exemple faire de tracas un trou de cul.



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J’écris robote dans mon manuscrit en me disant que si par impossible un éditeur un jour l’accepte, on me demandera sans doute de retirer ce mot qui n’existe pas. (Pourtant, il existe, puisque je l’utilise.)



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Les neuf muses de l’écriveron : Fixation, Folie, Idée fixe, Lubie, Manie, Marotte, Monomanie, Obsession et Obstination. Je les aime toutes également.