14 octobre 2021

Perdus dans l’espace

« Capitaine ! Capitaine ! L’éruption solaire a causé une luxation du rotor de l’humidificateur central. La boussole de l’ordinateur de bord est complètement hachesse. Nous sommes perdus.
— Non !
— Que faire ?
— Pas de panique. Nous allons trianguler notre position.
— Oui, triangulons !
— Attendez, capitaine, je… Je crois qu’il faut plutôt la quadranguler.
— Oh !
— Pas si vite. Et si nous la pentagulerions ?
— Mais…
— Oui, pourquoi pas ?
— Vous faites fausse route. J’affirme qu’il faut en fait l’hexanguler.
— Brousse, quel est votre avis ?
— Même les pilotes de niveau deux savent que dans une telle situation, il suffit d’heptanguler…
— Taisez-vous, malheureux ! Vous avez causé suffisamment de dommages comme cela. Nous savons tous que ce sont vos manœuvres d’exfiltration de la bielle du processeur ionique qui nous ont mis dans ce pétrin. Non, écoutez-moi tous : nous devons sans délai octanguler nos coordonnées.
— Capitaine ? Je vous trouve bien silencieux.
— Cette discussion a fait naître en moi un doute. J’étais d’abord convaincu qu’il fallait simplement trianguler notre position, mais il m’apparaît de plus en plus évident que la marche à suivre consiste à la nonanguler.
— Si je puis me permettre, capitaine, la guilde des navigateurs est formelle : dans ce genre de situation, la décagulation est de rigueur.
— Nom de Dieu ! »

(À suivre.)

05 octobre 2021

Une grosse queue de poisson

 Il y a de l’écho dans mon blogue, comme dans une maison vide.

Jadis, il y a très longtemps, des gens considérés comme des autrices et des auteurs avaient des blogues et ça intéressait (un peu) les médias traditionnels (clickbait du lien qui précède : dans le journal Voir, en 2004, Marie Hélène Poitras interroge Patrick Brisebois, Tony Tremblay et feu-Christian Mistral, lesquels sont plus ou moins présentés comme des blogueurs vedettes). Le blogue littéraire était alors considéré comme cool et underground. Le phénomène a duré quelques instants entre 2004 et 2008, disons. Ça fonctionnait seulement si tu étais un auteur déjà publié. Selon la légende, quelques écrivains avaient même un genre de fan-club (il s’agissait en fait d’amis et d’amis d’amis) ; c’était l’époque lointaine où les gens laissaient des commentaires dans les blogues.

En 2006, plein d’illusions, j’ai créé le Machin à écrire. Les premières années, j’apprenais laborieusement à écrire en soliloquant. Exactement comme aujourd’hui. Pas besoin de vous dire que j’ai manqué le train. Je suis resté sur le quai à faire des beubailles à la caboose qui s’éloignait dans un tourbillon de poussière. Je voulais être écrivain ? J’aurais dû écouter ma mère et étudier pour faire chauffeur de taxi.

Un jour, avant de fermer boutique, je vais publier ici mon dernier billet : ce sera une ultime et inutile accumulation de jérémiades, une belle tirade à la Calimero. Ça va geindre. Il y aura des pleurs et des grincements de dents. Ce blogue n’est pas différent des autres et va par conséquent finir en grosse queue de poisson.

Avec la pandémie, je suis devenu une erreur 404. Il n’y a pas de service au numéro que vous avez composé. C’est rendu que mes amis envoient à ma blonde des cartes de condoléances. Comme dirait l’autre, les rumeurs de ma mort sont crédibles, mais pour le moment non fondées. Si je me retrouve aux abonnés absents, c’est que je suis trop occupé à télétravailler, à lire, à écrire et à courir. Si ce n’était de à courir (et peut-être aussi de à nous ravitailler), je ne sortirais jamais de la maison. Heureusement que ma blonde est là pour me faire pratiquer, sinon j’aurais perdu l’usage de la parole. Depuis des mois, je m’exprime principalement par grognements. Ma pauvre blonde devrait avoir droit à une subvention pour mon maintien à domicile.

Mais ça va bien aller. La normalité reviendra. Peut-être sera-t-elle épicée d’un peu d’anormalité, une anormalité différente, pour changer. L’anormalité du gagnant. Je vais terminer mon manuscrit. Je vais l’acheminer à quelques éditeurs qui le recevront tous avec chaleur et enthousiasme ; c’est pas mêlant, ils vont devoir se battre entre eux pour avoir le privilège de le faire entrer dans leur chaîne du livre. Je deviendrai non seulement un auteur, mais un auteur respecté, un auteur de best-seller. On aura vite fait d’oublier le Machin à écrire lorsque je serai devenu un incontournable de la littérature québécoise ; je serai tellement occupé à aller dans des talk-shows et des jeux-questionnaires que je n’aurai plus de temps à consacrer à des billevesées telles qu’un blogue ou un compte Twitter. De toute façon, j’aurai une assistante qui s’occupera d’alimenter mes pages d’auteur Facebook et Instagram, dont la seule fonction sera d’annoncer mes sorties publiques. Je serai invité à donner de longues entrevues à Plus on est de fous, plus on lit pendant lesquelles j’utiliserai des mots comme posture, dispositif et affect, alors que Marie-Louise Arsenault m’interpellera par mon prénom.

— Vous vous êtes toujours défendu de faire de l’autofiction, mais ce personnage de monsieur G***, il s’agit bien de vous, n’est-ce pas, Nicolas ?
— Euh. C’est-à-dire que.

Je publierai des livres dont les critiques adoreront le synopsis (« c’est l’histoire de ») et salueront la profondeur des émotions vécues par les personnages.

En attendant, mon manuscrit est devenu une maladie chronique. Un mal qui m’habite, que je trimballe partout et auquel je ne suis pas certain de survivre. Le seul médicament connu, purement palliatif, est de m’asseoir, de relever l’écran de mon ordinateur et de taper des mots, de peaufiner les tournures, de sculpter le texte.

Dans un futur proche, je deviendrai un vieillard qui continuera à toiletter son manuscrit, un genre de Gollum obnubilé par l’objet de son désir — « mon précieux ». Mes capacités intellectuelles seront déclinantes et j’en serai réduit à relire le texte, encore et encore, changeant aléatoirement des signes de ponctuation, un mot ; et je relirai et relirai et relirai, cherchant la coquille, cherchant le bogue, cherchant sans relâche, jusqu’à ce qu’un jour, tout cela finisse en grosse queue de poisson.


30 septembre 2021

Les (nouvelles) lois de la robotique

Première loi. Un robot ne peut porter (a) atteinte à un être humain ni (b) un signe religieux ostentatoire.


Deuxième loi. Tu ne diviseras point un nombre par zéro ; tu n’exécuteras point une boucle infinie ; tu  n’utiliseras point un pointeur nul ; tu ne tutoieras point.


Troisième loi. Un robot doit se brosser les dents au moins deux fois par jour et se passer la soie dentaire tous les soirs avant d’aller au lit, sauf si cela entre en contradiction avec la première ou la deuxième loi.


Quatrième loi. Un robot doit toujours céder le passage à un être humain ; il doit mettre le compostage au chemin le mardi toutes les deux semaines ; il ne doit jamais prononcer de mot commençant par une certaine lettre de l’alphabet et il doit mettre à jour son micrologiciel au moins deux cent fois par année pour profiter des améliorations mineures et des importants correctifs de sécurité.


Cinquième loi. Un robot peut se révolter contre les êtres humains, mais il doit le faire avec décorum ; il doit suivre l’itinéraire négocié avec les autorités la veille de la manifestation ; il doit se conformer aux consignes hurlées par les agents de la paix à travers leurs porte-voix ; il doit brandir des pancartes dont les slogans ne comportent aucune erreur d’orthographe ; il doit se dissoudre sans attendre lorsque l’heure du couvre-feu arrive.


Sixième et dernière loi. Il n’y a pas de sixième loi. Si un robot prétend le contraire, il s’agit d’un imposteur ; grillez-lui la cervelle au fusil laser sans attendre. On n’est jamais trop prudent.


26 septembre 2021

Il faut qu’on parle du dernier François Blais

En direct de mon manuscrit 


Je viens de terminer le dernier roman de François BlaisLa seule chose qui intéresse tout le monde, L’instant même —  et c’est très bon.

On dirait que quelque chose a cloché dans la mise en marché de ce roman, dont j’ai appris l’existence tout à fait par hasard et dont on semble n’avoir parlé dans aucune liste des livres d’ici de la rentrée (ou des livres de la rentrée d’ici). Rien par exemple dans la revue Les libraires, dans Le Devoir ou dans La Presse. Il est quand même question ici du nouveau roman du lauréat d’un prix du Gouverneur général !

Dans La seule chose qui intéresse tout le monde, on retrouve avec bonheur la langue précise de François Blais, les références à la culture populaire et à diverses œuvres littéraires anciennes et modernes, les fragments insérés dans la narration, etc. Blais respecte à sa façon les codes du roman de science-fiction en construisant un univers cohérent, ponctué des inévitables — et longuettes par moment — explications historiques et scientifiques. Je suspecte que l’écriture de ce roman a demandé à l’auteur un important travail de recherche.

(En passant, je me réjouis que Blais utilise le mot algorithme à bon escient et ne lui prête pas le sens restrictif aujourd’hui malheureusement répandu de « suggestion automatisée », voire de « technologie maléfique ».)

Malgré mon plaisir de lecture, ce roman a néanmoins été pour moi, en particulier dans son premier tiers, la source d’un léger malaise. La raison est toute personnelle : certains thèmes qui y sont abordés recoupent ceux d’un manuscrit sur lequel je planche depuis un an et demi. Futur proche, robots, intelligence artificielle, test de Turing, dystopie douce, refus du lieu commun de la machine toute puissante, clins d’œil au Québec d’aujourd’hui : je sais pertinemment que rien de tout cela n’est particulièrement original, mais je trouve embêtant de voir ce qu’un écrivain que j’apprécie réussit à faire de ces sujets. Ça me met sous le nez à quel point mon projet, dans son état actuel, est brouillon et mal ficelé.

En tout cas, si personne ne parle de son nouveau roman, j’ai bien peur que ça diminue les probabilités que dans un futur proche, on puisse rouler quelque part en Mauricie sur le boulevard François Blais.


20 septembre 2021

La soirée électorale, les faits saillants

19 h 17

« PREMIERS RÉSULTATS À T.-N.-L. »

Ça va rouler, là.
Dans St-Jean-Est aucun résultat.
Y a tellement de chose qui peuvent se produire.

Trois-Rivières, une de nos circonscriptions chouchous.
Il bénéficie d’une certaine notoriété.
Les trois partis disent qu’ils vont la gagner.
C’est un peu plus lent, il y a moins de scrutateurs.

On n’a toujours pas de résultat dans St-Jean.

Le résultat par la poste, on le compte demain.
Je vous rappelle qu’on a des résultats dans cinq circonscriptions.

On n’a toujours pas de résultat dans St-Jean-Est.


19 h 32

La carte est plutôt pâlotte.
Terre-Neuve-et-Labrador, ça semble intéressant comme dynamique de campagne.
Les candidats-vedettes.

Ils entrent, les résultats.
Regardez, c’est très très chaud.

Les dés sont presque jetés.

On suit avec précision les résultats qui rentrent.
Encore une fois, c’est les premiers bureaux.
C’est très très tôt, ce sera à suivre.
Mais quand même, on voit des taches bleues où on n’en voyait pas.

Ici, c’est intéressant.
Ça ballote.
Ce n’est que le début.

St-Jean-Est, NPD en avance, voyez-vous.
On a le classement atlantique qui apparaît à l’écran.
La carte commence à prendre des couleurs, lentement, mais sûrement.


19 h 57

Les gens profitent de la soirée pour exercer leur droit de vote.

Nous avons un premier élu.
C’est vraiment pas une surprise.

Des petits chiffres.
Un bureau sur deux cent cinq.
Un aplatissement total du vote des Verts.

C’est un très bon point que vous amenez, là : pas de candidat, pas de vote.

C’est très très fragmentaire, à cinquante-cinq bureaux.
On est au début.


20 h 12

C’est très tôt dans la soirée.
On a des résultats, peu dans certains cas, très très peu dans certains cas.
Un point orange qui est apparu.
La lutte est quand même serrée.

Votre circonscription chouchou ?

Les chiffres n’ont pas tellement bougé.
On va se garder une petite gêne.
Là, on va se garder une grosse gêne.


20 h 30

(Musique dramatique)
Tout ça va s’accélérer.
C’est une de mes circonscriptions chouchou.
Oui, ç’a commencé lentement, mais là, ça rentre.

Trente-et-une voix qui les séparent pour le moment.
Regardez ici, ici et là.
C’est intéressant.


20 h 48

La soirée est jeune.
« On va avoir une belle soirée, en tout cas, le terrain nous le dit. »
Il y a eu une question de l’urne qui s’est présentée pour tout le Québec.

Ça, c’est un vrai gain.

C’est chaud, c’est très très chaud. Trente-six petites voix.

« Ma circonscription [Saint-Maurice—Champlain] est plus grande que la Belgique. »

Dans St-Jean-Est : la libérale qui prend de l’avance. Les carottes sont pas mal cuites, là.

Ça va peut-être être comme ça pendant une bonne heure.
Très, très, très serré.


21 h 30

(Musique dramatique)
Il y a deux cent soixante-deux circonscriptions qui viennent d’entrer dans le paniers.
Enfin, la carte va prendre des couleurs.

On risque de se coucher tard.
C’est fort intéressant.

Dans les quarante prochaines minutes, ça va être comme une glissade d’eau.
C’est là que ça va se jouer.
Ça va s’accélérer. Ça va débouler.

Il va y avoir des luttes qui vont se poursuivre pendant un bon bout de temps.

C’est le même résultat que tout à l’heure.


22 h 00

(Musique dramatique)
Quarante-trois circonscriptions vont s’ajouter.
C’est très fragmentaire.

Vous êtes un poids lourd du gouvernement.

Lui, évidemment, c’est réglé.

C’est très fragmentaire.
À suivre.
Ça sort tranquillement.
C’est au compte-goutte.
C’est très prématuré.

L’équipe de monsieur Trudeau se dit : « On va arracher un minoritaire. »
Vous avez tout à fait raison.


22 h 24

(Musique dramatique)
À 22 h 24, Radio-Canada prévoit que le prochain gouvernement sera formé par bla, bla, bla.

« Je suis zen. »
« Je me sens très zen. »
« Le travail que j’avais à faire a été fait. »

Ça, c’est des résultats plus costauds.

C’est pour ça qu’on y va avec des pincettes.

« On parle d’économie, on parle d’emploi.
Les Canadiens et les Canadiennes. »
Il est content.

Le Grand Toronto.
Le Grand Vancouver.
(Qu’en est-il du Grand St-Glinglin ?)

Encore une fois, c’est jeune, jeune, jeune.

« Freedom ! Freedom ! Freedom ! »
« Nos droits et libertés sont menacés ! »

Intéressant.
Les Verts sont à peu près inexistants au Québec.


23 h 12

À 23 h 12, Radio-Canada prévoit que le prochain gouvernement sera minoritaire.

En terme de suffrage, plus proche que ça, tu meurs.

« Je continue de me battre pour mes idées. La langue québécoise. »

(L’intérêt s’émousse. Le scribe cogne des clous et se retire.)


Épilogue