15 décembre 2018

Pis, ton manuscrit? (S02E04) — La cravate

(À la Taverne du Mile-End, avec Maksim.)


        — …Et c’est à ce moment-là qu’elle m’a dit : « T’as donc bin des belles gencives ».
        — Voyons donc !
        — Je te le dis. Elle était full sérieuse.
        — Ha ! Ha !
        — Je l’ai pris pour un compliment. C’est seulement un peu plus tard qu’elle m’a déclaré être hygiéniste dentaire.
        — Ah. Tout s’explique.
        — Au bout du compte, j’ai compris que ça ne marcherait pas quand elle s’est mise à me demander si je me passais la soie dentaire à tous les jours.
        — Assez turn off, en effet. Faque Tinder, à date, ça n’a rien donné ?
        — Pas vraiment. Mais mon hygiène buccale se porte beaucoup mieux.
        — Tout n’est pas perdu.
        — Ouin.
        — Pis, mon manuscrit ?
        — Ton quoi ? Ah, oui, ton manuscrit.
        — L’as-tu lu ?
        — Oui, oui.
        — Comment t’as trouvé ça ? Attends, je veux que tu sois complètement honnête avec moi. Pas de flagornerie, dis-moi ce que tu en as pensé.
        — Euh. C’est… C’est pas mal bon. C’est sûr que c’est pas la première fois que je lis une histoire de tueur en série, mais le suspense fonctionne. Ça se lit bien. Par contre…
        — Par contre, quoi ?
        — Je suis pas certain de ton choix d’utiliser le passé simple. Ton roman est un polar, une histoire de tueur en série, c’est contemporain, c’est moderne. Le passé colle trop pas avec le genre.
        — Euh, t’es sûr ?
        — Comment je te dirais ça. Tu sais, l’autre jour, on parlait du look bûcheron à chignon, du cycle de la mode. Regarde l’histoire de la cravate. Dans les années cinquante, soixante, la cravate était étroite. Pense au look Mods, par exemple. Le style de la cravate a ensuite évolué jusqu’aux années soixante-dix et quatre-vingt, où elle est devenue très large. Ensuite, la tendance s’est inversée et sa largeur a diminué à des proportions moins extrêmes dans les années quatre-vingt-dix et deux mille. Finalement, de nos jours, la cravate étroite est revenue en force. Bin, ton roman et ses verbes au passé, c’est un peu comme si tu te présentais à un party avec une grosse cravate à pois issue des années soixante-dix.
        — Je comprends pas. Je, je porte jamais de cravate.
        — C’est une métaphore. J’aurais pu parler des pantalons. À une époque, le pantalon avait la jambe étroite et se portait court, il fallait bien voir la chaussette. Des années plus tard, il était impératif que le devant du pantalon casse sur la chaussure, qu’il soit assez large et long pour qu’il cache la cheville, voire le pied au complet. Et de nos jours, c’est le retour du pantalon court ! En matière de vêtements, il faut suivre les canons modernes, sinon, on a l’air déguisé, décalé. Bin, pour ton roman, c’est pareil : le passé simple pis l’imparfait du subjonctif quand le personnage principal, un policier du nom de Denis Tanguay, inspecte un cadavre charcuté dans une chambre de motel du boulevard Taschereau, bin, ça marche moyen.
        — Finalement, j’aurais préféré la flagornerie.
        — Excuse-moi, je me suis laissé emporter par mon propre discours. C’est pas si pire.
        — C’est beau, tu peux arrêter.
        — Attends, non. Les personnages sont intéressants, quoique peut-être un peu convenus — un enquêteur célibataire et alcoolique, une médecin légiste à l’humour scabreux, un tueur en série abusé dans son enfance. Mais le suspense fonctionne, j’ai tout lu d’une traite. Sinon, si ça t’intéresse, j’ai annoté le manuscrit que tu m’as envoyé. J’ai relevé quelques problèmes de chronologie, une intersection qui n’existe pas à Montréal, un village des Laurentides téléporté dans Lanaudière, le modèle Le Baron est un Chrysler et non pas un Buick, quelques erreurs de typographie, des coquilles, et cætera, rien de majeur.
        — Euh.
        — Ah, oui, il y a aussi la serveuse du greasy spoon en face du poste de police qui s’appelle Véronique jusqu’à la page 219 et qui ensuite est rebaptisée Valérie.
        — Fuck. On dirait une critique dévastatrice, dans le temps où les critiques littéraires existaient encore. Tu vas me donner une demi-étoile ?
        — Il faut que tu prennes tout ça avec un grain de sel, je suis juste un gestionnaire de projet informatique. Qu’est-ce que j’y connais, à la littérature ? On prend un autre verre ? Envoye, je paye la tournée.
        — Je sais pas. J’ai plus soif. J’ai l’impression que ma cravate est trop serrée et m’étouffe.

13 décembre 2018

Pis, ton manuscrit? (S02E03) — Rencontre fortuite

(Au supermarché, Élène, une ex.)


        — Ah, bin, ah, bin ! Regarde donc qui qui est là !
        — Euh. Ah.
        — Ça fait longtemps qu’on s’est vus !
        — Ayoye.
        — Tu m’embrasses pas ?
        — Oui, oui. Ça va ?
        — Tu habites encore dans le coin ?
        — Oui.
        — Ah, bin ! Je viens de déménager juste ici, pas loin, sur le bord du parc. Dis-moi pas que tu restes encore dans le même appartement ?
        — Non, non, je me suis acheté un condo.
        — Le quartier a vraiment pas changé depuis le temps. À part qu’il y a beaucoup plus de Français. Sinon, c’est pareil.
        — T’étais pas rendue à Laval ?
        — Non, ça fait longtemps que je suis plus à Laval. J’y suis pas restée plus de deux ans. Ensuite, j’ai vécu à Québec une couple d’années, à Pont-Rouge une couple d’années, à Trois-Rivières une couple d’années, ensuite à Berthierville, puis à Repentigny.
        — Es-tu sur le programme de protection des témoins, coudonc ?
        — Hein ? Non, non, je suis juste malchanceuse en amour, je cré bin. Je déménage chaque fois que je change de chum.
        — Wow.
        — Le plus difficile, c’est de me refaire une clientèle quand je change de région. Je donne des cours de yoga chaud pis je suis coach de vie.
        — T’avais pas fait un bac en communications, toi ?
        — Ouin. J’ai fait du P. R. un bout de temps, mais je me suis rendue compte que j’étais surtout bonne pour faire mon propre P. R. Pour être coach de vie, il faut surtout avoir une grosse confiance en soi. Pis pour le yoga chaud, bin, ça prend juste une chaufferette.
        — Hum.
        — Es-tu avec quelqu’un ?
        — Non, oui, à temps partiel.
        — Oh ! Oh ! Monsieur butine ! Envoye, profites-en ! Je peux te dire en tout cas que dans le temps, t’étais pas terrible au lit !
        — Plus fort, la madame dans la section du sans gluten t’a pas entendue.
        — Non, mais, on était tellement jeunes, on était un peu sans dessein, c’est normal.
        — C’est pas le souvenir que j’en retiens, mais bon.
        — Ça me fait penser : quand on était ensemble, tu passais tes soirées à taper sur une vieille machine à écrire, tu rédigeais une espèce de roman. T’étais assez drôle! Tu fumais des Gauloises pis tu buvais du Pernod. Tu te prenais pour un artiste, mais les jours de semaine, tu étudiais aux HEC. Ha! Ha! Pis tu voulais rien savoir de me laisser lire tes brouillons. Pis, ton manuscrit ? As-tu fini par le finir ?
        — Oui.
        — Sérieux ? Il est publié ?
        — Non, pas encore. Je continue à l’envoyer à des éditeurs.
        — Wow ! Après toutes ces années ! C’est débile.
        — On peut dire ça, oui.
        — Je serais assez curieuse de lire ça. Faudrait bin se faire un souper, un moment donné. On pourra se raconter nos vies. Ça fait tellement longtemps !
        — Oui. Euh, excuse-moi, il va falloir que j’y aille, mon poisson va commencer à sentir.
        — Ha ! Ha ! OK. On va sûrement se revoir, maintenant qu’on est voisins !
        — Ouin.
        — Bon bin, salut, là, à la prochaine !
        — C’est ça. Salut. (Soupir) Caltore, je peux pas croire que je vais m’enfarger dans celle-là à tout bout de champ. Va falloir que je change de supermarché.
        — Bonjour, vous allez bien ?
        — Non.
        — C’est pour une livraison ?
        — Non.
        — Vous avez vos sacs ?
        — Non.
        — C’est à vous le rutabaga ?
        — Non.
        — Vous avez la carte du magasin ?
        — Non.
        — C’est payé comptant ?
        — Non.
        — Vous prenez la facture ?
        — Non.
        — Bonne fin de journée.
        — Hum.

11 décembre 2018

Pis, ton manuscrit? (S02E02) — L’art de la conjugaison

(À la Taverne du Mile-End, avec Maksim.)


        — Pis, ton manuscrit ?
        — Ah, ça va super bien !
        — Sérieux ?
        — Oui, oui. La semaine passée, j’ai envoyé une nouvelle batch de manuscrits à des éditeurs. Je te dis pas ce que ça m’a coûté en frais de poste.
        — Hm, hm.
        — Ça pèse des kilos, un manuscrit imprimé au recto, en douze points, à double interligne.
        — J’en doute pas. Et d’où vient ce soudain regain d’optimisme ? La dernière fois qu’on s’est vus, tu avais l’air découragé.
        — Ah, c’est que depuis, j’ai mis les bouchées doubles. J’ai écrit une nouvelle version au passé simple.
        — Hein ? Tu m’as pas déjà dit que tu avais tout récrit du passé simple au présent ?
        — Oui, et c’était une erreur. J’étais dans l’erreur. Une erreur d’amateur. Le présent, ça manque de noblesse. Le passé, c’est le temps des grands romans, de la grande littérature. « Elle lui donna un coup de poing au plexus solaire qui le mit au tapis. »
        — J’aurais dit « asséna », mais je te suis. Et ton manuscrit, il fait combien de pages ?
        — Je sais pas, presque quatre cents, à double interligne.
        — Et tu as d’abord tout récrit du passé au présent avant d’allumer, de te rendre compte que c’était mieux au passé ?
        — Euh, oui. J’étais lancé, j’y croyais, j’étais dans mon erreur d’amateur, dans ma bulle et j’ai tout récrit. C’est seulement après m’être relu comme il faut que je me suis rendu compte que c’était devenu moins bon. Alors j’ai tout récrit.
        — Et pourquoi ne pas avoir simplement repris ta version précédente qui était déjà au passé simple ?
        — Ha ! Ha ! Ha ! T’es drôle, toi ! Ha ! Ha ! On voit que tu ne comprends pas comment ça marche ! Je n’étais pas pour revenir à la version de mon manuscrit d’il y a deux ans ! Ça aurait été un aveu d’échec, une compromission. Une version moult fois refusée par les éditeurs, en plus. Non, il faut toujours aller de l’avant, il faut récrire, il faut piocher, il faut éviter les raccourcis, quitte à ce que ce soit douloureux.
        — Bin coudon. C’est du masochisme, ton affaire.
        — Non, c’est de la ténacité.
        — Je te comprends pas. Tu es comptable, tu as une clientèle aisée selon tes propres dires, tu gagnes bien ta vie, mais tu t’entêtes à faire semblant d’être écrivain.
        — Ayoye. OK. Merci pour les encouragements. T’es pas pire pour faire déprimer le monde, toi.
        — Attends, excuse-moi, je sais pas pourquoi j’ai dit ça. J’admire ton acharnement, je veux dire : ta persévérance. Non, mais, qui suis-je pour juger ? Tout ce que j’écris dans la vie, c’est des courriels. Et chacun compte une douzaine de mots au maximum. Allez, je paye la prochaine tournée pour me faire pardonner. Tu prends la même chose ?
        — OK, oui, une IPA.
        — ’Scuse ! ‘Scuse ! On va prendre la même chose. Deux IPA. Merci.
        — Wow, impressionnante, la barbe du serveur. Le look bûcheron à chignon est indémodable.
        — Je gage que dans deux ans, toute pilosité faciale va être complètement passée de mode. Ça fait déjà trop longtemps que le phénomène dure.
        — J’aimerais te croire. En attendant, c’est nous autres qui sommes out.
        — Écoute, ça fait des années que je t’entends disserter sur ton manuscrit, mais j’en ai jamais lu une ligne. T’as jamais pensé à le faire lire par quelqu’un ? Moi, ça m’intéresse. J’avoue que je suis assez curieux...
        — Hum. Je sais pas. Oui, je pourrais t’envoyer un PDF.
        — Au fond, tu es chanceux d’avoir une activité qui te passionne. Moi, quand je travaille pas, je... Ah, voilà nos bières. Tiens, garde la monnaie. Merci. Bon, bin, à ta santé.
        — Santé, euh, merde, il y a un poil dans ma bière.

8 décembre 2018

Pis, ton manuscrit ? (Saison 2)

Le machin à écrire est heureux de vous offrir la deuxième saison de sa microsérie Pis, ton manuscrit ?, la comédie de situation sans situation sur les affres de l’écrivain amateur (et autres sujets aléatoires).

Synopsis :
Notre héros est toujours comptable et n’a toujours pas publié son projet de roman. Ses proches continuent de lui demander comment va son manuscrit au grand dam de son amour-propre. Non, mais, le font-ils exprès ?

Relisez en rattrapage par ici la première saison de cette série, publiée l’an dernier dans ce blogue.

J’ajouterai un nouvel épisode sur une base (ir)régulière d’ici Noël.

S02E01 : Je sont des autres
S02E02 : L’art de la conjugaison
S02E03 : Rencontre fortuite
S02E04 : La cravate
S02E05 : Avenant soixante-treize
S02E06 : Objectif : Salon

Pis, ton manuscrit? (S02E01) — Je sont des autres

(Chez Mélanye, une cliente.)

        — Salut, je viens te rendre ta boîte de factures et te porter tes états des résultats.
        — Tu aurais pu nous envoyer tout ça par courriel.
        — Ça fait partie de mon approche de service personnalisé. Et je comptais un peu je l’avoue sur la tradition de la bouteille de champagne pour fêter la fin de ton année financière.
        — Inquiète-toi pas, on n’a pas oublié le champagne. Surtout qu’on a eu une bonne année.
        — Ton rôle dans cette télésérie populaire n’a pas fait de tort à tes revenus, en effet. Sans parler de la grosse comédie de l’été prochain que tu as tournée cette année. Un premier rôle dans une production d’envergure, c’est pas pire payant.
        — Ça fait des années qu’on travaille fort, souvent pour des pinottes, on a enfin le succès qu’on mérite.
        — C’est moi ou tu parles de toi-même à la première personne du pluriel ?
        — Ah ? Je sais pas. Quand je pense à mon travail, je vois mon équipe, on est comme une entreprise et moi, je suis une marque. Moi, je ne suis qu’un produit en tant que vedette. Sans mon équipe, je ne serais rien.
        — Équipe, équipe, c’est un grand mot. Il y a toi et ton agence de casting.
        — Et ma styliste, et ma prof de yoga, et mon tatoueur et mon psy. Et mon chum.
        — Ton chum ? Tu parles de celui que tu fréquentes depuis le dernier numéro du Écho Vedettes ?
        — Tu dois faire référence aux photos du tapis rouge des Gémeaux. Oui, c’était la première fois que je sortais dans un événement avec Markantwane.
        — Ah oui : Markantwane, avec un K et un W. Le genre de détail qui ne s’oublie pas. Un pur produit de la télé-réalité, celui-là. C’est pas de mes oignons, mais je comprends pas ce que tu lui trouves.
        — Tu serais pas un peu jaloux, toi ?
        — Bien sûr. Je suis amer et jaloux. L’amertume et la jalousie sont à la fois le cancer qui me ronge et le moteur qui me fait avancer dans la vie. Face à ce Markantwane, je sais bien que je n’ai aucune chance : je suis vieux, je ne fais pas de culturisme et mes dents ne sont pas peroxydées. Et le comble : n’étant qu’un simple comptable, je ne fais pas partie du milieu artistique.
        — La moitié de ta clientèle est dans le milieu. Tu as un peu une âme d’artiste, au fond. D’ailleurs, tu travaillais pas à un roman, toi ?
        — Hum.
        — Pis, ton manuscrit ?
        — Bin, ça s’embourbe. J’aime pas ça en parler. Chaque fois que je relis les lettres de refus que j’ai reçues, je perds complètement mes moyens.
        — Bin voyons ! Pourquoi tu relis tes lettres de refus ? T’es maso ou quoi ?
        — Je sais pas. Quand je m’assois devant mon ordinateur, je pense souvent aux lettres de refus. Faut dire que je les garde dans le même dossier que le fichier de mon manuscrit.
        — Voyons donc, détruis-les. Tu te fais du mal. Tu prends tout ça trop au sérieux. Prends du recul. Oublie la pression. Écris. Amuse-toi.
        — Mais c’est pas amusant, écrire. C’est souffrant, c’est lancinant. J’écris beaucoup, j’écris souvent. J’écris et je rature. J’écris de la marde.
        — Pauvre petite chose.
        — Laisse faire ta fausse pitié.
        — Comment peux-tu douter de notre sincérité ? Faut-il te rappeler qu’on est porte-parole de la Journée de la lutte contre l’analphabétisme ? Qu’on est le visage du Salon du livre de Saint-Hyacinthe ? On a à cœur le développement culturel et la littérature. Un auteur non publié est la mort potentielle d’un chef-d’œuvre. On est de tout cœur avec toi.
        — On te remercie de ta sollicitude, mais on va commencer par finir d’écrire le truc pis on va ensuite essayer de se trouver un éditeur avant de parler de chef-d’œuvre.
        — C’est toi qui vois. On veut-tu un autre verre de champagne ?
        — On ne dirait pas non. Tiens, c’est vrai qu’on s’habitue vite de parler de soi à la première personne du pluriel. C’est plutôt plaisant. Désormais, je t’ordonne de me vouvoyer.
        — T’es vraiment épais. Je ne comprends pas pourquoi on fait encore affaire avec toi pour notre comptabilité.
        — Parce que nous sommes divertissant et, ce qui ne gâche rien, que nous sommes le meilleur comptable en ville. Allez, prosternez-vous, tous autant que vous êtes !