18 mai 2020

L’inquiétude

(Source)




En maisons de transition, il y a des inquiétudes.
Marie-Ève Couture Ménard émet des réserves.
Daniel Weinstock dit que ça devrait nous préoccuper.
Julius Grey partage des réserves.
Les membres de l’Association québécoise de la physiothérapie sont choqués.
Christiane T*** est inquiète.
La FSSS-CNS et la FIQ s’inquiètent.
Plusieurs résidences privées pour aînés sonnent l’alarme.
Les médecines spécialistes s’inquiètent.
Le président de l’Association des cardiologues du Québec s’inquiète.
Les associations de spécialistes s’inquiètent.
Le juge en chef craint (d’être submergé).
Les Rangers canadiens ont peur.
Les autorités de la santé du Nunavik sont inquiètes.
Plusieurs personnes s’inquiètent.
Les employés des salons funéraires craignent (d’être infectés).
19% des Québécois sont très inquiets d’attraper personnellement (?) la COVID-19.




Un éducatrice d’un CPE est inquiète.
Les spécialistes sont inquiets.
Les communautés innues s’inquiètent.
Le Dr Arseneau est inquiet.
Les enseignants ont de vives inquiétudes.
Le premier ministre appelle à la prudence.
Les agriculteurs sont très inquiets.
Les syndicats sont aux aguets.
La mairesse de Montréal-Nord est très préoccupée.
Des professionnels de la santé s’inquiètent.
Anne K*** est inquiète.
Le Dr Lussier est inquiet.
Jean-François R*** est inquiet.
Les enseignants sont inquiets.
Une ophtalmologiste lance un cri du cœur.
Des aînés ont des craintes.
Des experts ont des craintes.
L’industrie de l’aluminium est aux aguets.
Des experts sont inquiets.
Les adultes craignent (les enfants).




Le gouvernement Legault s’inquiète.
Un expert torontois s’inquiète.
Des citoyens en région s’inquiètent.
Les cégeps et les universités s’inquiètent.
Trudeau est inquiet.
Le maire de New York s’inquiète.
Un acteur de l’industrie du zoo se montre inquiet.
La directrice générale de la Grappe métropolitaine de la mode se dit inquiète.
«Nombreux sont ceux» qui s’inquiètent.
Le gouvernement Legault s’inquiète encore.
Des parents sont effrayés.
L’inquiétude augmente à Montréal et dans ses environs.
Le directeur général de la Société de sauvetage du Québec invite à la prudence.
35% des Québécois sondés sont « très inquiets ».
Michèle S*** craint (pour sa santé).
Le Dr Bonnier-Viger est indisposé.
Des directeurs de santé publique ont des craintes.




*


[Un mois de peur. Revue de presse tirée des éditions de La Presse+ du 18 avril au 17 mai 2020.]

17 mai 2020

Les mains gercées (11)





Au début, tout le monde avait peur
Tout le monde avait des doutes
Maintenant, tout le monde est inquiet
Et tout le monde a des certitudes


*


Les statistiques sont anonymes
Les mathématiques ne pleurent pas
La poésie non plus
La poésie a la couenne dure


*


Ce n’est pas un ennemi à vaincre
C’est une question d’adaptation
Les cloportes savent s’adapter
Stupides, les humains bataillent


*


Tu dis « le Covid »
Je dis « la Covid »
Tu dis « gestes barrières »
Et je dis « consignes »

« Le Covid », « la Covid »
« Gestes barrières », « consignes »
Let's call the whole thing off
(Solo)


*


Les journalistes comme des poissons
Dans l’eau des problèmes d’administration publique
Soulagés d’être enfin libérés de
Tous ces concepts mathématiques abscons


*


Dépiste-moi mon amour
Teste-moi
Viens mettre ta tête sur mon épaule
Viens tousser dans mon coude


*


Nous nous trouvons au trentième kilomètre
Là où se dresse le mur
Là où tes jambes cessent de fonctionner
Cette pandémie est un marathon sans fil d’arrivée

Nous voici piégés
Dans l’épicentre du tsunami
Dans l’œil de la tragédie
On en perd le fil de ses métaphores


*


Le printemps toussote
Le cardinal siffle
Nous prenons nos aises
Dans notre prison dorée

Ici, les pick-ups déconfinés
Brûlent joyeusement du pétrole
Ici, il y a moins de monde
Les gens jasent dans les files d’attente

Il faut s’efforcer de faire des plans
Envisager l’avenir
Le futur nous sourit
Derrière une paroi de Plexiglas

C’est une question d’adaptation
Vivre et survivre malgré la menace
Deux mois plus tard
Mes mains sont guéries




*
*   *

9 mai 2020

Les mains gercées (10)





Mes signes vitaux sont au neutre
À la télé, on annonce le Grand Déconfinement
Le mot inquiet est à la mode
J’attends que quelque chose se passe

Les écureuils et les marmottes se fichent du virus
Stoïques, les merles cueillent des vers sur la pelouse
La fenêtre est une télévision
Au forfait illimité


*


C’est la saison où l’on coupe des arbres
Des morts, des malades, des tombés, des bien portants
Ceux qu’on a épargnés regrettent leurs voisins
La mort hurle comme une scie à chaîne


*


Qui sont ces gens au bout du fil ?
J’ai oublié leurs traits
Je ne les ai jamais rencontrés
Sont-ils bien ceux qu’ils prétendent être ?

Où sont ces gens au bout du fil ?
Sur un autre continent ?
En orbite de la planète Mars ?
Dans une dimension parallèle ?

Que font ces gens au bout du fil ?
Dressent-ils leur chien ?
Font-ils prendre le bain à leur enfant ?
Visitent-ils un lave-auto ?

Que disent ces gens au bout du fil ?
Ont-ils une patate chaude dans la bouche ?
Parlent-ils en yaourt ?
Récitent-ils un poème dada dans une langue étrangère ?


*


Le fantôme de mon père n’est pas passé me voir
Le jour de son anniversaire
Je ne suis pas le genre de gars
À qui ces choses-là arrivent



*
*   *

6 mai 2020

Les mains gercées (9)

(Source: Wikipedia)





La métropole est à feu et à sang
C’est devenu intenable
On raconte qu’en campagne, c’est plus sûr
Encore faut-il pouvoir s’y rendre

Ce jour-là, c’en est trop
Nous tentons une évasion de nuit
Le passeur se fait appeler Gringo
Il a des relations

Nous nous présentons au rendez-vous
Avec un simple baluchon
Mille dollars comptants
Et la peur au ventre

Nous voilà tapis à l’arrière d’un fourgon
Coincés dans un espace vide
Entre des boîtes de matériel sanitaire
On n’entend que le sourd grondement du moteur

L’obscurité est complète
On roule longtemps, puis
Le camion s’arrête
Un barrage routier

Ils vont demander d’où vient le camion
Ils vont exiger d’en inspecter le contenu
Ils se méfient des vagabonds
À cause du virus

Le moteur continue de tourner
On perçoit une conversation étouffée
La porte à rideau qui s’ouvre
On serre les dents

On retient notre souffle
Ils ne déplacent pas les caisses
Ils referment la porte
On repart

On nous laisse au bord d’une route
Il fait encore nuit
Nous prenons à travers champs
Courons nous mettre à couvert

La ville est loin, maintenant
La ville et les milices
La ville et les zombies
La ville de tous les dangers

Bien sûr, la menace rôde toujours
Mais l’air ici est moins pesant
On peut même sentir dans la brise
Comme une odeur de liberté



*
*   *

4 mai 2020

La fuite




Nous sommes arrivés hier. Une fois installés, nous avons découvert un monde différent, presque exotique.

Ici, la géométrie et les proportions sont différentes. Il y a plus d’espace. Il est aisé de tenir ses distances.

Ici, les gens se disent bonjour avec un enthousiasme qui surprend, comme pour faire un doigt d’honneur à l’épidémie.

Ici, on ne sent plus le regard qui juge. (Mais je ne suis pas encore allé faire le marché.)

Ici, les grenouilles sifflent dans les boisés. Les tourterelles roucoulent tristement.

Ici, je ne suis pas qu’un individu dans une foule, je suis un être dans un environnement. Un environnement qui n’est pas que technique, mais naturel, aussi.

Ici, comme d’habitude, il y a encore trop de SUV et de camions géants.


*


Je suis réveillé de bonne heure par les bernaches. « Vos gueules, les oiseaux ! », me dis-je stupidement. C’est l’heure. Je me lève.

Matin gris. Trois tourterelles tristes, penaudes, traversent la rue. Elles picorent mélancoliquement le terrain avant de détaler.

Est-ce le confinement ? Je ne vois personne, ce matin. Aucun chien ne promène son maître. Aucun VUS ne brûle de l’essence. Rien ne (se) passe. Puis, soudain, c’est presque la cohue. Une madame traîne en laisse sa moppe grise, un petit sac bleu pour caca à la main. Presque au même moment, une fourgonnette rouge. Un instant plus tard, un monsieur et une petite bibitte à poils noire, même petit sac bleu. Ensuite, ça se calme.

La luminosité évolue, le gris s’assombrit, les contrastes se durcissent. Une brise fait se dodeliner doucement les branches des pins. Pleut-il ? Il mouillasse, peut-être. Pas assez fort pour entendre les gouttes sur le toit.

Et je me rappelle qu’on n’est pas dimanche et qu’il faut que je me mette au travail.