19 janvier 2019

Bosons

Mes dernières volontés : à ma mort, je veux qu’on m’expose nu, couché sur le dos dans une grande barquette de styromousse, sous un film plastique sur lequel on aura collé une étiquette avec mon nom, la date de péremption (celle de ma mort) et un code-barres qui représentera mon numéro d’assurance sociale ; ce cercueil devra être posé dans un comptoir réfrigéré comme ceux qu’on trouve au supermarché.

À mes funérailles, il va y avoir une ambiance du tonnerre.


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Si j’étais romancier, j’aspirerais à écrire un best-seller prophétique désabusé visionnaire nihiliste polémique dépressif à lire absolument et qui serait aussi – pourquoi pas – un ovni littéraire.


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Ce qui est bien dans l’art conceptuel, c’est qu’on peut le pratiquer même si on n’a aucun talent pour les arts ; en effet, il n’est pas nécessaire de réaliser l’œuvre, il suffit d’en rédiger le cahier des charges détaillé.


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C’est au moment où il a enlevé ses œillères qu’il s’est rendu compte que sa vision périphérique était vraiment mauvaise ; ça ne faisait aucune différence avec ou sans. Il a donc remis ses œillères et continué à regarder la vie se dérouler au bout de ses pieds.


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On m’exposera ainsi trois jours durant dans cette barquette géante dans ce comptoir réfrigéré et le troisième et dernier jour, on ajoutera sur le paquet un gros autocollant jaune orage « En spécial ».

Ça va être swell.

6 janvier 2019

Dimanche suspense

L’hiver hoquète. Voilà qu’il neige pour vrai, une neige fine qui fait des chorégraphies dans le vent. Un couvert neuf, mais pas très épais arrondit les angles des choses, sans plus. Combien il neigera aujourd’hui ? « De 1 à 4 centimètres par endroit » selon ce que prétendait hier Environnement Canada. La charrue passe dans la rue, à tout hasard. Plus tard, elle repasse dans l’autre sens.

Tout à l’heure, je finirai cette brique qui n’en finit plus de finir. Plus que dix ou douze pages. J’avoue avoir sauté quelques paragraphes vers la fin. J’ai failli décrocher tout à fait lorsque l’auteur s’est mis à décrire avec moult détails un épisode de constipation. Il semble que la littérature française soit rendue là. Elle s’administre des lavements à la première personne du singulier.

Ensuite, il faudra bien que j’aille balayer la neige accumulée sur la voiture.

Ensuite, il faudra bien que nous nous extrayions de ce lieu feutré et calme pour rentrer en ville, puis au boulot.

Ensuite, nous vivrons sans doute d’autres aventures. Restons aux aguets.

4 janvier 2019

Une brique et un fanal




C’est un hiver hésitant. Le redoux et la pluie ont eu raison d’une partie de la neige du début de la saison. Toute la journée et une partie de la nuit passée, des flocons épars ont pratiqué le parachutisme. Ce matin, une mince couverture de flanelle blanche couvre le décor; rien de sérieux. Il fait doux et gris et humide.

Les plans pour la journée se limiteront à aller faire le marché en ville; ça laisse beaucoup de temps pour me consacrer à une nouvelle étape de mon marathon de lecture. Il faut dire que la brique en cours me résiste : j’en suis à ce traditionnel passage à vide vers la moitié du livre, alors qu’un bon deux cents pages me séparent encore du fil d’arrivée, que je m’essouffle, que je commence à traîner de la patte et que j’imagine le romancier qui m’attend au détour avec un sourire sadique, une brique (la sienne) et un fanal.

Il faut dire que ces prolixes pavés, ces bouquins bavards, ces volubiles volumes viennent plus souvent à bout de moi que l’inverse. Bientôt, quelques centaines de pages au compteur, je me mets à rêver à la pile des lectures en attente, jusqu’à ce que, honteux, j’abandonne la brique à son triste sort.

Le livre en cours est un des gros (au sens figuré) livres de l’année 2018, primé et salué par la critique. Je ne l’ai pas moins attaqué avec appréhension. Cette fois-ci, cependant, je crois bien que je vais passer au travers. En tout cas, aidé par ces quelques jours de (précieux) temps libre, favorables au binge reading, je m’accroche. Car malgré son sujet médical, son rythme lent et ses cinq cents pages — dont j’aurai le front de dire que j’en aurais coupé une bonne centaine —, il y a dans ce livre des qualités exceptionnelles, tant littéraires qu’humanistes.

Si tout va bien, pour une fois, tous ces arbres ne seront pas morts en vain.

30 décembre 2018

9 000 km




Je me suis mis à la course à pied il y a tout juste 8 ans, le 28 décembre 2010. Je n’ai jamais arrêté depuis. J’avais alors 43 ans et je crois que j’en ai eu assez d’être sédentaire. J’ai été inspiré par des proches plus sportifs que moi, au premier chef ma blonde. La course semblait un sport parfait pour moi : introspectif, semblable à la marche — je marchais déjà beaucoup au quotidien —, qui se pratique en ville, qui ne demande que peu d’équipement, un sport où l’opiniâtreté plus que la technique est un moteur, oui, je pouvais essayer, ça pouvait peut-être m’emmener quelque part.

Ça m’a emmené loin.

J’ai couru au quotidien, j’ai couru en voyage — sur la plage, en montagne, en forêt, dans des parcs,  sur la Strip —, j’ai couru sur des tapis roulants, j’ai couru le matin, le midi, le soir, j’ai couru par 30 °C et par -25 °C, j’ai couru avec de la musique, en écoutant une (oui, une) balado, j’ai couru au son de la ville, des oiseaux, du silence. J’ai franchi des fils d’arrivée en souriant, en pleurant, en claudiquant. J’ai soigné des bobos du corps et de l’esprit. J’ai couru et j’ai beaucoup réfléchi.

Les statistiques constituent un élément de motivation important dans ma pratique de ce sport. On pourrait qualifier cette habitude de trouble obsessionnel compulsif : je note scrupuleusement toutes mes courses dans une feuille de calcul depuis ma toute première sortie. Le 28 décembre 2010, il y a tout juste 8 ans, j’ai parcouru (avec des chaussures inappropriées) 3,1 km à une cadence de 8 min 9 s. C’est donc grâce à cet inventaire exhaustif que je sais que j’ai couru hier après-midi mon 9 000e kilomètre depuis le début de cette aventure. Le 29 décembre 2018, j’ai fait 9,5 km avec une cadence de 5 min 51 s et des souliers idoines.

À titre indicatif, ces 9 000 kilomètres représentent 36 fois la distance Montréal-Québec ou un peu plus du cinquième du tour de la Terre. Ça paraît beaucoup pour le néophyte, mais ça demeure d’un niveau récréatif.

Malgré mon âge — et puisque j’ai commencé à courir relativement tard et que je n’ai jamais atteint un niveau de performances hors du commun —, je présume que je suis encore capable de maintenir, sinon d’améliorer un peu, mon temps sur la distance du demi-marathon (et peut-être, si je puis me permettre cette présomption, du marathon). Je sais que bientôt, il faudra que j’accepte que mes temps s’allongent. Peu importe. À moins d’une blessure grave ou d’une éventuelle incapacité, je compte bien continuer à ajouter des données dans mon fichier tant que je trotterai sur mes deux jambes.

Et on verra bien où cela me mènera.

29 décembre 2018

Moins zéro




C’est de la neige, du grésil ou de la bruine ? Pour m’aider à trancher, je jette un œil au thermomètre : il affiche moins zéro. Je ne suis pas plus avancé. À bien y regarder, il y a là-dedans de la neige parce que ça volète un peu en tombant. C’est un fait avéré : il n’y a plus de saison. Toute la pluie tombée hier et cette nuit a démoli le semblant d’hiver qu’on avait encore. Ce matin, c’est la glace, ce sont les bancs de neige ratatinés et souillés, c’est la rue revenue à l’asphalte. Les cèdres dégoulinants semblent se demander où tout ça s’en va.

Avant-hier encore, la montagne portait une tuque blanche et rentrait la tête dans ses épaules tellement il faisait froid. Un froid normal, cependant, un froid de saison, dans lequel je suis allé courir en fin d’après-midi. Je suis sagement resté dans l’accotement de ce chemin qui porte le nom d’un poète, le corps et le visage sporadiquement fouettés par la bourrasque produite par les pick-ups qui roulent trop vite, les pick-ups si nombreux, si banals, les picks-ups assoiffés qui avalent les kilomètres en vrombissant. Je suis revenu sur mes pas, la brunante aux trousses.

Il fait toujours moins zéro au thermomètre. Cette neige est si fine qu’on la voit à peine. Elle peut s’égrener tant qu’elle veut, ça ne changera pas grand-chose au décor morne. C’est une journée moche, une journée parfaite pour lire. Le nez dans un livre, on se fout de la météo. Le nez dans un livre, il n’y a plus de saison.