18 août 2018

Passé simple (86) — Statistiques

Robert Allie, L’évolution de la scolarisation au Québec, 1951-1976, Cahiers québécois de démographie, Volume 11, numéro 3, décembre 1982 (lien)



Essayons de faire un portrait du monde dans lequel j’ai grandi à l’aide de quelques statistiques. Prenons 1971 comme année de référence, ce qui nous permet d’utiliser les données du recensement effectué année-là. En 1971, j’avais 4 ans.
  • En 1971, la population du Québec comptait pour 28 % de celle du Canada. Elle était de 6,1 millions d’habitants. Quelques années plus tard, il y a eu à la télé une publicité pour la bière Labatt 50 dont le slogan arrondissait légèrement : « On est six millions, faut se parler », disait la chanson.
  • L’espérance de vie au Québec était de 68,6 ans pour les hommes et 75,4 ans pour les femmes. Le taux de mortalité infantile était de 19 % chez les garçons et 15 % chez les filles.
  • 95,4 % des mariages étaient religieux. 0 % des mariages étaient entre conjoints de même sexe. Le ratio des divorces par rapport aux mariages était de 14,6 pour 100.
  • 79 % des chefs de famille avaient un niveau de scolarité d’au plus un secondaire 5 (correspondant à la 11e année au Canada).
  • Au Québec, les familles comptaient en moyenne 3,9 personnes.
  • 80,8 % des Québécois avaient comme langue d’usage (dans la vie privée) le français.
  • 87 % des Québécois étaient catholiques romains. 1,3 % d’entre eux n’avaient aucune appartenance religieuse.
  • 2,8 % des logements avaient des toilettes partagées ou étaient sans toilette intérieure avec chasse d’eau; 6,4 % des logements étaient sans baignoire ni douche installée; 1,1 % sans eau courante.
Ni mes sœurs, ni mes frères, ni moi ne sommes morts avant l’âge d’un an. Mes parents se sont mariés devant un prêtre catholique romain et n’ont jamais divorcé. Mon père a obtenu un diplôme universitaire de deuxième cycle. Notre famille comptait six personnes en 1971 (sept, plus tard). La langue d’usage à la maison était le français (quoiqu’on écoutait la télévision en anglais de temps à autre). Mes parents allaient à la messe (et par conséquent moi aussi) tous les dimanches. Notre maison était toute équipée : eau courante, eau chaude, deux toilettes intérieures privatives avec chasse d’eau, un bain douche. Le grand luxe.



Sources : Sites du gouvernement du Québec et du gouvernement du Canada. Documents détaillés du recensement canadien de 1971 disponibles via archive.org.

17 août 2018

Balado




[Encore une réunion à l’Office québécois de la langue française.]


— Aujourd’hui, nous nous penchons sur le cas de baladodiffusion. Ce mot est maintenant entré dans l’usage, en particulier dans les médias. Nos antennes notent cependant que les gens ont tendance à abréger ce mot en balado.
— Ce phénomène de troncation ne surprend guère étant donné que baladodiffusion fait six syllabes.
— En effet. Je propose donc que nous acceptions balado comme synonyme de baladodiffusion.
— Euh, veuillez excuser mon ignorance, mais pouvez-vous me rappeler ce qu’est au juste une baladodiffusion?
— Bien sûr. La baladodiffusion est un « mode de diffusion qui permet aux internautes, par l’entremise d’un abonnement à des fils RSS ou équivalents, d’automatiser le téléchargement de contenus audio ou vidéo, destinés à être transférés sur un baladeur numérique pour une écoute ou un visionnement ultérieurs ». En anglais, on dit podcast.
— Ah, d’accord, un podcast.
— Baladodiffusion est féminin, n’est-ce pas? On dit une baladodiffusion, comme on dit une diffusion?
— En effet.
— D’accord, alors j’ai une proposition. Je veux bien ajouter balado comme synonyme de baladodiffusion, mais à condition que balado soit masculin : un balado.
— Quoi?
— Ha! Ha! Quelle idée!
— LOL! Euh, c’est-à-dire : MDR!
— Mais pourquoi donc?
— Eh bien, vous connaissez le principe fondamental qui sous-tend notre travail : la langue française doit être complexe, difficile et rébarbative. Elle doit se défier autant que possible de toute logique. Je crois que nous avons là une belle occasion de mettre en pratique ce principe. Une baladodiffusion? Un balado.
— Hum, baladodiffusion est féminin, diffusion est féminin, balade est féminin. Votre proposition me semble difficilement défendable.
— La langue française n’a pas à être défendue. Elle existe, immémoriale, immortelle, impénétrable. Quelle serait notre utilité, s’il fallait simplement suivre la logique?
— C’est quand même préférable d’avoir un semblant d’explication.
— Attendez, j’ai une idée. On pourrait prétendre que le balado est en fait le fichier qu’on télécharge : un fichier, un balado.
— WTF?
— Ça me semble un peu tiré par les cheveux.
— Laissez-moi terminer. Le balado ne serait pas synonyme de baladodiffusion. La baladodiffusion serait le « mode de diffusion », tandis que le balado serait le fichier lui-même. Balado : « fichier au contenu audio ou vidéo qui, par l’entremise d’un abonnement au fil RSS, ou équivalent, auquel il est rattaché, est téléchargé automatiquement à l’aide d’un logiciel agrégateur et destiné à être transféré sur un baladeur numérique pour une écoute ou un visionnement ultérieurs ».
— My god!
— Ça ne correspond pas du tout à l’usage.
— En effet, tout le monde considère balado et baladodiffusion comme des synonymes.
— Tout cela me semble beaucoup trop technique.
— Chères consœurs, chers confrères, au risque de me répéter, plus c’est abscons, mieux c’est. J’aime bien l’idée que l’abréviation n’ait pas le même sens que le mot d’origine. On atteint là, il me semble, un sommet dans l’art de la lexicographie!
— Vue sous cet angle.
— Pourquoi pas.
— C’est comme si auto n’avait pas le même sens qu’automobile! Ha! Ha!
— Malade!
— D’accord, mesdames, messieurs, la proposition est donc la suivante : nous intégrons balado comme concept distinct de baladodiffusion et en faisons un mot masculin. Quelqu’un pour seconder?
— J’appuie!
— Je seconde!
— J’appuie!
— Quel enthousiasme! Allez, le premier à seconder était Henri-Gonzague. Nous passons donc au vote. À main levée, qui est en faveur de la proposition? Voilà. La proposition est adoptée à l’unanimité. C’est ce qui met fin à la réunion du jour. Merci à tous.
— Ciao.
— Salut, gang.
— Bye.
— À plus.

15 août 2018

Passé simple (85) — La petite école


Bolet hypersensible. Photo utilisée avec la permission de Renée Lebeuf. (Source: mycoquebec.org



L’enfance dont il est question ici se termine au moment du passage de l’école primaire à l’école secondaire. C’est à ce moment que mes souvenirs deviennent un peu plus fidèles et nombreux. Alors, que me reste-t-il de la petite école? Pas grand-chose, surtout des souvenirs périphériques : le ballon-chasseur à la récré, les cours de musique et d’anglais, l’aller-retour à la maison, les chicanes et les batailles qui s’y jouaient parfois. Mais de l’enseignement en classe? Presque rien. Je devais pourtant bien être assis là, devant un petit pupitre, à écouter, à apprendre, puisque c’est l’objectif de la chose. Utilisait-on des manuels? Un cahier? De quoi avait l’air mon sac d’école? Est-ce que j’avais un coffre à crayons? Laissait-on nos choses dans notre pupitre? Voyons voir. Un jour, la maîtresse m’a fait lire à haute voix pour la classe un extrait du Bon petit diable de la comtesse de Ségur. Coudonc, étais-je son chouchou? On pratiquait la technique du papier bouchonné, qui consistait à faire des boulettes de papier de soie, puis à les coller sur une forme, par exemple sur un cône de carton pour en faire un sapin de Noël. On faisait aussi du bricolage avec des cure-pipes multicolores; c’était assez courant pour que je me rappelle encore le nom de ces tiges de métal poilues. Le rang social de chaque enfant se mesurait par le nombre de crayons de couleur dans sa boîte Prismacolor, toujours un multiple de douze, le summum étant la boîte de soixante crayons, la plus prestigieuse, qu’exhibaient les enfants de famille riche ou peu nombreuse. Une année, la maîtresse a fait une série d’activités sur le thème des champignons, dont le point culminant a été une sortie de la classe dans le bois du Séminaire pour identifier des spécimens in situ. Nous n’avons rien trouvé, mais j’aurai au moins appris les mots polypore, bolet et vesse-de-loup. Vous voyez? On est encore et toujours dans l’anecdote. L’ordinaire laisse notre cerveau indifférent. La plate routine s’oublie à mesure qu’on la vit.

11 août 2018

Passé simple (84) — Animaux domestiques

(Source: Wikipedia)



À la maison, nous n’avons jamais eu de chien. Nous n’avons jamais eu de chat non plus. Enfin, oui, nous avons eu un chat, mais plus tard, hors du cadre temporel qui nous intéresse ici; de toute façon, ça ne compterait pas, c’était un chat paranoïaque et misanthrope, toujours caché, invisible, le fantôme d’un chat. Je n’ai jamais eu de cochon d’Inde, de hamster ou de lapin en particulier, ni de rongeur en général. Je me rappelle l’histoire de L*** qui, enfant, s’était fait offrir un poussin — drôle d’idée, mais bon —, lequel est mort quand son père a marché dessus par mégarde. Je n’ai pour ma part jamais eu de poussin. Il y a bien eu un aquarium à la maison à une époque, mais ça n’a duré qu’un temps : les poissons avaient tendance à se manger entre eux ou à se suicider; bientôt, l’eau est devenue verte et délétère et l’aquarium a pris le bord. Si je me rappelle, il a été oublié plusieurs années durant dans la cave froide avant de disparaître enfin. La cave froide était aussi le purgatoire des objets inutiles. Bref, je n’ai jamais eu d’animal domestique. Je n’ai jamais souhaité en avoir un  non plus. Traitez-moi de sans-cœur tant que vous voulez, ça n’y changera rien.

10 août 2018

Une grosse tortue

En revenant à pied par le chemin, on traverse le ponceau et on regarde couler le ruisseau. Son débit est plus fort qu’à l’habitude à cause des orages de l’avant veille et de toute l’eau qui descend de la montagne. Sur une saillie de la structure de béton de l’ouvrage, J*** remarque une grosse tortue sur le dos. La pauvre remue une patte, comme en un battement au ralenti, puis demeure immobile, cachée dans sa carapace. Elle se trouve trop loin de nous et la pente est trop abrupte pour qu’on puisse l’atteindre et la remettre sur pied. On s’explique la situation en s’imaginant qu’elle a glissé du haut de la butte et qu’elle est tombée à la renverse, atterrissant sur le dos. On s’inquiète de son sort : depuis combien de temps est-elle coincée ainsi? Est-elle déjà à l’agonie? Jamais elle ne pourra se retourner. La voilà vouée à une mort certaine. On l’observe un moment, elle ne bouge pas, une patte arrière à moitié sortie de sa carapace. Je propose d’aller chercher le manche télescopique de la pelle qu’on utilise pour déneiger le toit, l’hiver; avec cet instrument, je pourrai atteindre la tortue et la pousser dans le ruisseau, la délivrant ainsi de son triste sort.

Ça nous prend peut-être dix minutes pour faire l’aller-retour et revenir avec la perche. Je dis, pour rire : « On va arriver et elle va avoir disparu. » On arrive au ponceau, je suis armé du manche télescopique, on se penche pour regarder et la tortue a disparu. On se dit qu’elle a sans doute réussi, à force de contorsion, à se remettre sur pied. On se dit que les tortues ne peuvent pas être à ce point vulnérables aux accidents qui les feraient tomber sur le dos. Je dis, pour rire : « Un rapace l’a peut-être ramassée. » Ce n’est pas drôle. On observe un moment, mais pas de trace de la grosse tortue.

Alors, on s’en retourne, en s’imaginant notre tortue qui continue sa vie de tortue un peu plus loin dans l’étang, heureuse, on l’espère, en tout cas aussi heureuse qu’une tortue puisse l’être.