26 septembre 2020

Septembre



Septembre s’installe.

Ils ont hésité toute la semaine. Les pins et les cèdres sont sur le point de muer. Le vert de leur feuillage taché d’or et de roux comme un avertissement des dégâts à venir. C’est la moitié de leurs aiguilles qui tombera bientôt sur le trottoir, dans les plates-bandes et sur le terrain. Mon râteau tressaille d’espérance.

J’aperçois ces derniers jours des oiseaux inhabituels, sans doute des espèces en transit dans leur voyage vers le sud. Je peine à les identifier. Je peux attester de juncos ardoisés, mais hésite au sujet d’un grimpereau brun. J’ai vu deux fois un grand héron dans l’étang de l’Ours, alors que ce dernier a été désespérément exempt de vie tout l’été.

Plus communs sont les petits groupes de dindons sauvages qui broutent, placides, en bordure des boisés. Les tamias rayés, les écureuils roux, gris et noirs s’activent, vont et viennent. On les imagine faire des provisions pour la saison froide. On les sent fébriles. Quoique de la part d’un écureuil, la fébrilité est en quelque sorte une seconde nature.

L’automne ne dure pas longtemps, dit-on. C’est la saison idéale pour la course à pied : il fait frais, il n’y a pas de mouches, la végétation change, la lumière devient oblique. Par contre, les collines et la gravité sont toujours les mêmes.


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À l’ombre de l’Orford
Le bois s’embrase
Les fougères fanent
Des oiseaux transitent

Dans l’accotement
Dans les faux plats
Je perds mes jambes
Je cherche mon souffle

23 septembre 2020

Mon adresse à la nation



Ce matin, j’ai fait une adresse à la nation. Je venais de me lever et il était encore tôt. Je n’étais pas présentable : j’avais les cheveux tout croches et j’avais enfilé la première paire de jeans qui m’était tombée sous la main. Pour tout dire, ça m’est venu spontanément au moment où j’étais en train de pisser. Alors, j’ai fait une adresse à la nation. Cette dernière ne l’a jamais su, elle était occupée à autre chose; elle n’était pas présente au moment des faits. Je ne lui en veux pas. J’y ai pourtant mis toute mon éloquence. Les sourcils froncés, le ton emphatique, la voix tremblante et une main sur le coeur (l’autre étant occupée), j’ai déclamé mon adresse sans télésouffleur, j’y suis allé comme ça venait. J’ai expliqué que le moment était grave. Il a été question de valeurs, de responsabilités, de devoirs. J’ai fini en remerciant la nation. Il n’y avait personne pour m’acclamer, personne pour me féliciter, mais c’était il me semble assez émouvant. Ensuite, je me suis lavé les mains et je suis allé déjeuner. La journée ne faisait que commencer.

Plus tard, si l’inspiration me gagne, je ferai peut-être un discours du trône.


19 septembre 2020

Syllabes

Il faudrait que j’invente un prétexte pour utiliser pour la première fois de ma vie le mot rodomontade. Ah, voilà, c’est fait. (Mais sans panache.)



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Je compte le nombre de mots dans le manuscrit du Grand projet ambitieux (GPA) en chantier comme je compte le nombre de kilomètres courus cette année. Même maladie mentale, même genre de progression lente.



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Voilà un an que je suis arrivé sur cette planète. Ses habitants sont bienveillants, mais leur langue si compliquée, je peine encore à me faire comprendre. Il faut dire que la prononciation de cet idiome est si délicate qu’un rien peut par exemple faire de tracas un trou de cul.



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J’écris robote dans mon manuscrit en me disant que si par impossible un éditeur un jour l’accepte, on me demandera sans doute de retirer ce mot qui n’existe pas. (Pourtant, il existe, puisque je l’utilise.)



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Les neuf muses de l’écriveron : Fixation, Folie, Idée fixe, Lubie, Manie, Marotte, Monomanie, Obsession et Obstination. Je les aime toutes également.

12 septembre 2020

Les mains gercées (13)

[À l’âge que j’ai, je rêve parfois de retourner en quarantaine. Les mois se succèdent et malgré lapplication des consignes sanitaires par la population, le virus continue de rôder. J’ai entrepris de creuser mon terrier pour l’hiver. Je dégonflerai ma bulle, me glisserai sous le tapis et me désagrégerai petit à petit, jusqu’à l’effacement. Je ne m’en fais pas avec la suite des événements : dans cent ans, je serai depuis longtemps disparu lorsque les robots d’Amazon (NASDAQ : AMZN) régiront l’humanité.]







À la longue, on s’habitue à demeurer cloîtré
J’ai atteint le niveau expert
Pendant que les complotistes se massent sans masques
Moi, je ris de mes blagues plates dans un vidéo-apéro

Prudents, nous rampons hors de nos abris 
La tempête a laissé derrière elle
Un pays battu, meurtri
Sali de mille masques jetables jetés


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Bonne nouvelle : le Festival de la poutine galvaude
Pourra rassembler jusqu’à 250 personnes
Grâce au sens de l’initiative
De notre ministre de l’Économie culturelle


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Les amis, tout là-bas, à l’autre bout de la table
Quand même plus vrais qu’à l'écran
Au gré du vin, la distanciation devient détachement
À minuit, on ne sait plus se dire au revoir


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Je caresse le pourtour de l’épicentre
Derrière nos masques béants
On pousse des soupirs aérosols
J’ai déjà hâte à la deuxième vague


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Les journées raccourcissent
On se paye une dernière canicule
Le plateau épidémique se maintient 
Les parents sont inquiets

L’homme est un loup pour l’homme
Qui vivra verra
Après la pluie vient le beau temps
Les parents sont inquiets

On nous le répète, dans cette pandémie
Il n’y a aucune certitude
À part ce truisme :
Les parents sont inquiets


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On veut faire comme si de rien n’était
On veut aller rejoindre nos amis chez William
On veut chanter au bar de karaoké
On ne veut pas se faire donner des consignes

On ne veut pas l’enseignement à distance
On ne veut pas non plus envoyer nos enfants à l’école
On veut quand même qu’ils deviennent des astronautes
Et inventent le bouton à cinq trous

On ne veut pas de traçage par téléphone
Mais on passe quatre heures par jours dans Facebook
Pis on donne nos mots de passe quand le gars
Avec un gros accent les demande au téléphone

On n’aime pas se faire dire quoi faire par le gouvernement
Mais on aime se faire dire quoi faire par des quidams
Qui inventent des histoires tirées par les cheveux
À bien y penser, on n’haït pas ça se faire donner des consignes


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Le temps glisse, les vacances meurent
Pendant que le Québec est sur le party
Nous, pauvres épais confinés à la maison
N’avons même pas visité la Gaspésie

J’ai demandé au tamia rayé s’il a des plans pour l’hiver
Ma blonde s’ennuie un peu
Je parle à mon ordinateur une partie de la journée
Le futur sera post-pandémique ou ne sera pas



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29 août 2020

La vie sauvage




Un troupeau d’outardes s’est établi dans le quartier. Elles passent souvent dans le ciel près de la maison, juste au-dessus de la cime des arbres. Ça brasse de l’air, ça cacarde en chœur, la grosse affaire. Et chaque fois, j’ai le sentiment que l’automne est déjà arrivé.


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Je cours dans une piste du parc national, assez large parce que destinée aux marcheurs et aux vélocipèdes. Je remarque un tamia rayé plus loin devant dans le sentier. Il est assis et grignote un truc qu’il porte à sa bouche avec ses deux petites pattes antérieures. Je me range un peu et passe près de lui sans ralentir le pas. Tout minuscule à mes pieds, il reste là à mastiquer et m’ignore complètement. On dirait que les animaux sauvages le sont de moins en moins.


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Concentré et systématique, un pic flamboyant picosse au pied du pin devant la maison. Il fore le sol en un endroit précis où il a sûrement trouvé un nid d’insectes. Je préfère cela à cette drôle d’idée qu’ont certains de ses congénères de venir aux aurores cogner sur la corniche, juste au-dessus de mon lit.


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Cela fait plusieurs jours que je n’ai pas vu le tamia rayé qui avait ses habitudes chez moi, celui qui traversait la terrasse avec moult précautions. Depuis que la voisine a capturé un suisse qui avait envahi son cabanon, je me demande si elle n’a pas assassiné mon ami. Par ailleurs, compte tenu de la population de tamias dans le coin, je ne peux pas dire que cette disparition m’empêche de dormir.  


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Mimétisme. La sauterelle qui bondit, s’envole et se transforme en papillon. Le sphinx colibri (Hemaris thysbe) qui butine les fleurs en imitant l’oiseau-mouche. La couleuvre dans le sentier, immobile, qui mime une brindille. Saturne près de l’horizon qui se prend pour l’étoile la plus brillante du ciel.


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Les quenouilles éclatent, quelques arbustes rougissent, des zones du sous-bois ont commencé à faner. Les nuits rafraîchissent, ma blonde met le chauffage. Amélie Nothomb. Le mot circule : l’automne est à nos portes. Tenons-nous-le pour dit.