22 août 2019

Poussières

Un livre dont vous êtes le lecteur.


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Idée de sport de démonstration pour les Jeux olympiques de Tokyo en 2020 : le 800 mètres marche rapide téléphone. Sur la piste de course, les concurrents doivent parcourir la distance le plus rapidement possible à la marche en résolvant un sudoku sur leur téléphone mobile et cela, sans sortir de leur corridor.


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        — J’ai perdu mon inspiration.
        — Vous voulez dire que vous n’écrivez plus ?
        — Non, j’ai littéralement perdu mon inspiration. Elle était dans ce sac à dos que j’ai égaré il y a quelques semaines. Je continue quand même à écrire, on verra bien ce que ça donnera.
        — Qui lira verra.


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        — Il a le bras long.
        — Ah, oui ?
        — C’est le bras droit du patron.
        — Ah.
        — Fait inusité : il est manchot.
        — Le bras droit ?
        — Non, le gauche.


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Un livre dont vous êtes la table des matières.

10 août 2019

Lire/Marcher/Écrire




Je profite de quelques jours de vacances estivales loin de la ville, au milieu de nulle part, plus précisément au milieu du fleuve. Ici, il n’y a rien à faire d’autre que lire, observer les oiseaux, et — si on veut — écrire. Le paradis.

Un de mes objectifs pour ce séjour est de terminer la lecture de La promesse de l’aube de Romain Gary, entreprise il y a bien trop longtemps. Ne me restent que quelques chapitres à clencher, même pas cent pages; courage, on y est presque. Plus je vieillis et plus les romans me paraissent longs, avec leurs quatre, cinq cents pages (oui, oui, je sais, je radote). D’aucuns prétendent que ce phénomène du déficit de lecture est généralisé et qu’il a pour cause ce fameux déficit d’attention induit par la modernité dans laquelle nous baignons — les écrans, les réseaux sociaux, le numérique, tout ça. J’ai l’impression que l’explication est plus simple : plus je vieillis et plus le temps se comprime; j’en ai moins à ma disposition et quatre, cinq cents pages représentent une part significative de la vie qui me reste. Cette impression est fausse, bien évidemment, parce que j’ai effectivement développé un grave déficit d’attention. Quand j’étais jeune, j’étais hypnotisé par la lecture; je pouvais rester des heures étendu sur mon lit ou écrasé dans un fauteuil à dévorer chapitre après chapitre; aucune brique, même la plus costaude, ne me résistait. Maintenant, il m’arrive trop souvent de poser le livre, de partir dans la lune, de tendre la main vers un de mes appareils électroniques pour écrire quelques lignes ou chercher un mot dans le dictionnaire ou dans Wikipédia. Je ne lis pas, je butine.


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Au programme aujourd’hui. Laisser le fleuve charrier son eau. Laisser la marée vider l’anse devant le chalet. La laisser la remplir de nouveau. Laisser les canards se suivre, flotter, plonger, faire leurs affaires de canard. Laisser les goélands et les corneilles crier. Laisser les hérons voler le cou pendant, leurs grandes ailes battant l’air mollement. Laisser le vent faire danser la cime des arbres. Laisser le ciel changer d’heure en heure sa palette de couleur. Laisser les éoliennes tourner au loin, sur l’horizon de la rive sud. Laisser le bon temps rouler et s’écouler doucement. Lire quatre pages. Écrire un paragraphe. Sortir faire une promenade parce qu’il faut bien bouger un peu. Espérer voir une couleuvre, un pic mineur ou des gélinottes.






J’ai enfin terminé la lecture de La promesse de l’aube. Je peux maintenant passer à autre chose.

L’autre jour, j’avais affaire dans le coin de la librairie Le port de tête et j’y suis entré pour voir si, par hasard, ils n’auraient pas en stock un exemplaire des Choses de Perec, question de remplacer celui que j’ai égaré récemment. Finalement, ils ne l’avaient pas, mais à la place, je suis sorti avec Penser/Classer du même Perec. Je viens de m’y mettre. Lecture parfaite avant de m’embarquer dans un autre roman, qui sera probablement ce polar de Michael Connelly qui m’attend dans ma tablette. Connelly est de l’avis général la parfaite lecture d’été — les policiers, dit-on, ne prennent pas de vacances. D’ailleurs, lire un Connelly pendant les vacances d’été est un rituel que je perpétue depuis plus de vingt ans.


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Grâce aux Notes brèves sur l’art et la manière de ranger ses livres de Perec, je constate que nous pratiquons à la maison une heureuse (et quelque peu chaotique) combinaison de classement par continents ou par pays, par genres, par grandes périodes littéraires, par langues et par priorités de lecture. Je confirme que c’est un système de rangement parfaitement inefficace.


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Je me demande parfois si Perec n’était pas un peu Asperger.






Au détour d’un sentier, l’air se fait plus frais, comme si quelqu’un avait allumé la climatisation. Je me dis : « C’est l’air du large », puis j’y pense, on n’est pas sur le bord de la mer, ni même dans l’estuaire, on est au milieu du fleuve. Je corrige dans ma tête : « C’est l’air du long, plutôt. »


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Des canards partout. Des canards qui flottent et se suivent à la queue leu leu (la maman et ses petits). Des canards aux aguets (la maman). Des canards inquiets qui tentent de rejoindre le groupe (un petit à l’espérance de vie incertaine). Des canards qui volent en formation, l’un derrière l’autre en une file régulière. Des canards qui détalent, courent un moment à la surface de l’eau avant de s’envoler. Des canards qui se déplacent en solitaires. Des canards qui caquettent. Des canards qui plongent pour se nourrir. Des canards qui s’ébrouent, peut-être pour se laver. Des canards stationnés sur les rochers. Des canards qui dorment sur une patte (et d’un œil). Des canards qui flottent, stoïques. Sur et autour de chaque crête de rocher, dans chaque baie, partout le long du littoral, dans chaque angle du ciel, des canards et encore des canards. Il y a tellement de canards autour de cette île, qu’on l’a tout naturellement baptisée l’Île aux lièvres.






Nous sommes allés marcher. De l’autre côté de l’île, sur la grève, nous avons trouvé la carcasse (je n’ose écrire le squelette) d’un gros poisson. Sur les rochers, les cormorans se faisaient sécher les aisselles. On a marché jusqu’au bout de l’île, où il y a une plateforme permettant d’observer le paysage et de se faire un autoportrait.


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La pierre striée longitudinalement comme du bois, ces rochers qui émergent du sol dans tous les sens comme les restes d’une épave millénaire, comme le squelette ligneux d’un monstre mécanique antédiluvien, comme les reliques pétrifiées d’une forêt géante. Les lichens, les mousses et les algues s’accrochent et se développent à la surface des rochers, capturent l’humidité qui enveloppe l’île en permanence et témoignent d’une vie microscopique et mystérieuse.






La clameur continuelle des oiseaux aquatiques sur l’île en face du chalet forme un bruit de fond extraordinaire.

De loin, on devine la multitude des oiseaux gravitant autour de l’île, faisant en volant la navette entre les sources de nourriture et leur progéniture cachée dans les crevasses des parois rocheuses. Les goélands à bec cerclé, les goélands argentés, les goélands marins, les cormorans, les eiders, les guillemots à miroirs et d’autres oiseaux encore (sternes? pluviers? chevaliers?). Dans ce chaos organisé, les parents retrouvent leurs petits, les petits survivent parfois aux prédateurs, proies et prédateurs dansent le tango; c’est déjà cette époque de l’année où s’intensifie la course contre la montre : les journées raccourcissent et il ne reste plus beaucoup de temps pour que les jeunes deviennent enfin assez forts pour entreprendre la migration vers la côte atlantique et vers le Sud. Il faut faire vite.

On écoute ce brouhaha de la terrasse du chalet en sirotant un café. Pour nous, c’est un autre matin calme des vacances. On peut s’approcher de la nature et l’observer, on n’est jamais complètement dans la nature, on n’en fait jamais complètement partie. C’est probablement pourquoi notre survie comme espèce tient à notre capacité à être attentif, curieux et sensible à la nature.






Baisser de rideau sur ces courtes vacances. Ce matin, il tombe un crachin maritime. La brume a effacé le ciel et l’horizon. Une corne de brume retentit gravement par intermittence. Des canards passent à contre-jour dans le ciel gris. Les corneilles croassent. Non, à bien y regarder, il pleut bel et bien. Et averse. Le mauvais temps nous pousse hors de l’île, il faut retourner dans la civilisation, dans la multitude jacassante et affairée qui se démène pour survivre et assurer son confort, dans le tumulte virevoltant et en apparence sans but des humains, chacun défendant son bout de littoral, son rocher, son anse, sa branche, sa voiture, sa télé géante, son pouvoir d’achat, sa capacité d’emprunt, son salut social, sa position hiérarchique.

Par la fenêtre du chalet, je vois le traversier disparaître dans la brume; le prochain voyage sera pour nous.



(Île aux lièvres, 3 au 8 août 2019)

25 juillet 2019

Le client a toujours raison

Il conseillait ce parti depuis assez longtemps pour savoir reconnaître les moments de doute. Ce caucus des députés s’éternisait. Ils discutaient depuis trois heures et la question n’était toujours pas réglée. Et c’était la énième réunion du genre. On tournait en rond. Ce projet de loi était victime de son succès; ses opposants faisaient flèche de tout bois, les commentaires de philosophes, d’historiens et d’autres intellectuels se multipliaient et avaient fini par ébranler les certitudes de ce gouvernement.

On le payait très cher parce qu’il savait voir les fils invisibles, sentir les vents dominants et décoder les sondages. Qu’est-ce qui fait une bonne politique ? Il existe mille grilles d’analyse. Les intellectuels et leurs lettres ouvertes avaient tout faux. Le législateur n'est pas guidé par la morale; une bonne politique n’est pas une politique bonne, c’est une politique gagnante, c’est une politique qui consolide les acquis et renforce le gouvernement. On ne peut pas faire plaisir à tout le monde.

Il leva la main.

« Messieurs-dames ! S’il vous plaît ! »

Le silence se fit peu à peu. Le berger sait faire taire ses chiens.

« Vous serez tous d’accord pour dire que cette histoire a assez duré. Voilà des années que ce débat déchire le Québec. Nous avons promis à la population de trancher et il nous faut trancher. Il n’est plus question ici de démocratie, mais de satisfaction de la clientèle. Les sondages ont parlé. L’appui est toujours aussi fort en région, dans les circonscriptions qui comptent pour ce parti. »

Un murmure d’approbation s’éleva du groupe des députés. Voilà qui résumait parfaitement la situation. Depuis des mois, les sondages pointaient tous dans la même direction. La voie était tracée. Ce gouvernement avait été élu avec une majorité et celle-ci s’exprimait clairement : tant pis pour les autres. Une bonne politique a raison; il faut faire de ses opposants des chialeux et des marginaux : ils finiront immanquablement par prendre leur trou.

À une autre époque, les compagnies de tabac avaient compris le principe. Si les zones du plaisir du client sont excitées et que celui-ci en redemande, c’est qu’il est comblé. La satisfaction de la clientèle assure la pérennité de toute entreprise, qu’elle soit capitaliste ou politique. Le reste, y compris ce qu’on appelait encore dans ce temps-là les dommages collatéraux, n’a que bien peu d’importance.

Le premier ministre se leva et prit la parole.

« Je suis d’accord. Ça fait plus de dix ans qu’on discute. L’heure est aux décisions. L’approche que nous proposons est celle que souhaite une grande majorité des Québécois et des Québécoises. On nous a donné un mandat clair. Notre position est modérée. Il est temps de fixer des règles parce qu’au Québec, c’est comme ça qu’on vit. »

Les députés se levèrent en bloc et se mirent à applaudir leur chef. On flottait enfin dans une belle unanimité. Ça sentait l’adrénaline et la sérotonine. Un leader sait trouver les mots, un leader sait rallier ses troupes. Le conseiller se leva à son tour pour acclamer le chef. L’instinct politique de cet homme le surprendrait toujours : sans le savoir, celui-ci venait d’écrire le script de la cassette qu’il devra répéter dans les mois à venir. Les applaudissements se poursuivaient.

Pas de doute : ce gouvernement avait encore de belles années devant lui.

19 juillet 2019

Atomes

Le problème avec le terroir, c’est qu’il goûte souvent le terreau.


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J’ai cette idée. Une bande dessinée de Michel Rabagliati (dessin) et Michel Houellebecq (scénario). Le titre: Paul cherche de l’attention. Synopsis: Paul est très déprimé. Il a une vie plate. Il déteste ses contemporains. Il fréquente les prostituées. Sinon, il médite sur divers sujets vaguement à la mode et controversés. Inexplicablement, il gagne des prix littéraires et beaucoup, beaucoup d’attention.


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        — J’ai pleuré ma vie.
        — Votre vie.
        — Oui.
        — Vous l’avez pleurée. Elle s’est liquéfiée. Elle a coulé par vos yeux.
        — Bin.
        — Vous l’avez pleurée. Glouglou. Carrément.
        — Euh.
        — Comment se fait-il que vous soyez toujours vivant, si vous avez pleuré votre vie, si elle vous a quitté par vos canaux lacrymaux? Dites-moi.
        — C’est que.
        — Non. Vous n’avez pas pleuré votre vie.
        — Mais.
        — Non. Vous ne l’avez pas pleurée. Pas plus que vous ne l’avez braillée, dégueulée, gueulée, ri, courue, suée, capotée. Vous n’avez rien fait de tout cela avec votre vie. Peut-être l’avez vous ratée, votre vie, mais ça, c’est une autre histoire. Sinon, votre vie, laissez-la tranquille, laissez-la s’écouler, vivez. Et laissez tomber les tournures de phrase à la mode.
        — (...)
        — C’est cela. Pleurnichez. Sanglotez. Voilà. Laissez-vous aller, pleurez donc, pauvre petite chose.


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Pour déconner, je vais déménager dans un village du Québec, Saint-Gonzague, disons, et je vais prendre sa population en otage: je vais inventer des contes qui mettent en scène les habitants de l’endroit, je vais utiliser un parler vernaculaire en partie imaginaire et exagéré qui va les mettre mal à l’aise, je vais créer de toute pièce des légendes, je vais rouler mes R, je vais devenir très populaire et je vais détourner la mission du bureau du tourisme local pour en faire un organe de promotion à mon profit. Je vais devenir la mascotte du village. C’est alors que je vais dénicher des promoteurs pour construire dans ce village un parc d’attraction: ce sera une annexe au village faite de fausses maisons, où on trouvera une source de divertissement pour toute la famille, où le public pourra rencontrer les personnages de mes contes, où il pourra surtout acheter des produits dérivés, des t-shirts, des figurines, des livres et des disques, où il pourra manger des hamburgers thématiques et de la barbe à papa du terroir, où il pourra faire des tours de manèges — la grande roue enchantée, la pitoune du bon vieux temps, le labyrinthe des farfadets. Au départ, se sera comme une grosse blague, mais bientôt, le succès aidant, ça deviendra ma raison d’être et la source de ma fortune personnelle. À la fin, ce sera devenu mon Disney World.


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Tu es terroir et tu redeviendras terroir.

4 juillet 2019

Tranche de vie au buvard

Je ne relis presque jamais les livres lus. Je les accumule pourtant dans la bibliothèque du salon, peut-être pour me rassurer que je sais lire, peut-être à des fins décoratives, allez savoir.

Il y a quelques jours, je venais de terminer le roman en cours (De synthèse de Karoline Georges, prix du Gouverneur général 2018, dont je ne sais toujours pas quoi penser) et, étant à la veille d’un court voyage et désirant mettre un livre dans mes bagages, je me suis planté devant la bibliothèque à la recherche de quelque chose. J’ai d’abord jeté un œil à une petite pile de livres achetés plus ou moins récemment par ma blonde, mais rien de tout ça ne me tentait. J’avais vraiment besoin de lecture, alors je me suis résigné à passer en revue le stock des vieux livres lus et, basé sur un processus de sélection aussi complexe que subjectif dont je vous ferai grâce, j’ai jeté mon dévolu sur Les choses de Georges Perec (prix Renaudot 1965). Il me semble que j’avais acheté et lu ce livre au début des années 1990, époque à laquelle j’ai beaucoup fréquenté l’œuvre de Perec. Il s’agissait d’une édition de poche publiée chez 10/18. Les pages en étaient passablement jaunies.




Ouvrant le livre, j’ai découvert entre ses pages un objet qui m’a fait faire un voyage dans le passé: un buvard publicitaire ancien que j’utilisais jadis comme signet.

À une époque, bien avant ma naissance, le papier buvard était un article de bureau commun. Le stylographe était alors peu répandu et on utilisait la plume pour écrire. On trempait la pointe de la plume dans un encrier, ce qui donnait une courte réserve d’encre permettant de tracer quelques mots. De façon à éviter en écrivant d’étendre l’encre encore humide avec sa main, on tamponnait régulièrement le texte à l’aide d’un petit rectangle de papier poreux, le buvard.

Je crois me rappeler que lorsque j’étais adolescent, j’ai découvert ce buvard-là qui traînait à la maison. J’aime les vieilleries et cette image ancienne m’a tout de suite plu. Comme il était parfois d’usage dans la maison familiale avec des objets sans grande valeur, je me suis illico approprié cet objet, que j’ai commencé à utiliser comme signet.




Lorsqu’on observe le buvard que j’ai découvert entre les pages du roman Les choses de Perec, on remarque plusieurs détails. Tout d’abord, il s’agit d’un article promotionnel de la compagnie de transformation alimentaire Canada Packers et en particulier de sa marque Maple Leaf, laquelle existe encore aujourd’hui. Les cochons de l’image sont donc destinés à devenir du jambon et de la charcuterie. Le verso de l’image, le côté buvard, est d’un beau rose qui fait d’ailleurs un joli rappel sur le thème du jambon — ajoutons que sa surface est aussi exempte de toute trace d’encre. Le message de cette publicité vante les activités d’exportation de l’entreprise : « Un seul petit cochon reste à la maison. 4 sur 5 s’en vont outre-mer. » On en déduit que 80 % de la production de la marque Maple Leaf est destinée à l’exportation. De plus, la formulation n’est pas fortuite. Le « petit cochon qui reste à la maison » fait référence à une comptine anglophone intitulée This Little Piggy dont il existe également des traductions françaises. Quand on déclame cette comptine, les orteils de l’enfant jouent le rôle des cinq petits cochons.

This little piggy went to market,
This little piggy stayed home,
This little piggy had roast beef,
This little piggy had none,
And this little piggy cried "wee wee wee" all the way home.



Or, un détail vient préciser le contexte de cette publicité: à la proue du navire transportant les quatre petits cochons outre-mer, on aperçoit une pièce d’artillerie. On comprend qu’il s’agit d’un navire de guerre. Ce message publicitaire prend soudain un sens patriotique; on en vient à se demander si ce buvard n’a pas connu les années de la deuxième guerre mondiale.

J’ai pu confirmer cette hypothèse après une courte recherche dans le Web. Mon buvard — exactement le même — est en effet répertorié dans le site Wartime Canada qui se présente comme « Une fenêtre ouverte sur l’expérience canadienne des deux guerres mondiales. » Dans ce site, la datation de l’objet est approximative — 1943 suivi d’un point d’interrogation —, mais coïncide bel et bien avec la deuxième guerre mondiale. À cette époque, la propagande concernant l’effort de guerre était commune en publicité. Pour Canada Packers, souligner sa contribution à nourrir les civils et les troupes alliées en Europe était surtout une façon de renforcer sa marque de commerce auprès des consommateurs canadiens.

Après avoir brièvement hésité, j’ai décidé d’utiliser de nouveau ce buvard ancien comme signet pour ma deuxième lecture des Choses, non sans avoir pris le temps de le prendre en photo pour en garder un souvenir — on ne sait jamais, je pourrais l’abîmer ou le perdre. En prenant le cliché, je me suis aussi dit que cette trouvaille pourrait peut-être faire l’objet d’un article dans mon blogue. Le lendemain, je partais pour mon bref voyage.

Or, voilà que pendant ce voyage, dû à des circonstances aussi stupides que mystérieuses — je vous fais grâce des détails —, j’ai égaré mon sac à dos. Disons que ces circonstances sont telles que je me suis vite résigné à ne jamais retrouver mon sac. Dans ce sac, il y avait mon livre et dans ce livre, le buvard que j’utilisais comme signet. Pour une fois que je choisissais de relire un livre, voilà que je le perds. De retour à la maison, je me suis dit « Tant pis pour Perec » et je me suis lancé dans un roman policier qui faisait partie de la pile des livres achetés par ma blonde et que j’avais négligés quelques jours auparavant (l’édition en poche d’une traduction (poche aussi — « au jour d’aujourd’hui », pouvez-vous croire) d’un livre de Michael Connelly). J’essaierai un de ces jours de me trouver une copie du Perec dans une bouquinerie; comme ça je pourrai le remplacer dans ma bibliothèque, où il finira ses jours sans que jamais je n’y retouche.

Le plus triste dans cette histoire, c’est que si quelqu’un trouve mon sac, il tentera sans doute de réinitialiser ma tablette électronique pour se l’approprier, mais négligera le roman de Perec et, surtout, le magnifique buvard antique inséré vers le tiers du livre.



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[J’ai piqué l’image de la couverture du livre de Perec ici.]