19 mai 2019

Vive le printemps

Les prévisions de la météo disent qu’en ce moment, il y a 80 pour cent de probabilité de pluie intermittente. Pas de chance, on est tombé pile dans le 20 pour cent restant : de la pluie en continu. Il ne fait que huit degrés, il pleut à verse. Vive le printemps. Aujourd’hui, il faut que je trouve le courage de sortir courir une heure et quart. Que je le trouve ou non, je dois y aller. Ce n’est pas le moment d’abandonner mon entraînement, la course est dans une semaine.

Le soleil fait la grève. Ça pousse quand même dans les plates-bandes et dans le sous-bois. Le gazon est vert tendre, les pissenlits, abondants. La nature s’est mise en mode printemps, aussi merdique soit-il. Un printemps lancinant. Bientôt juin et le chauffage fonctionne encore.

Plus tard, la pluie se calme un peu. Peut-être progresse-t-elle vers l’intermittence et de l’intermittence à l’absence? Dans tous les cas, avant que cette journée ne se termine, je vais devoir aller geler dehors pendant soixante-quinze minutes. Seule bonne nouvelle : les corvées extérieures du jour ont été annulées pour cause de mauvais temps. Je procrastine donc la conscience tranquille. Effoiré dans le divan, les jambes sous une couverture, je lis, je cogne des clous; comme on dit souvent au printemps : on ne s’ennuie pas de l’hiver.

Plus tard, les prévisions de la météo se ravisent : à 14 heures, il fera 13 degrés et ce sera généralement nuageux. Je le prends comme une bonne nouvelle. Je courrai donc au sec. Vive le printemps.




11 mai 2019

Le grand complot




Je ne passerai pas par quatre chemins : courir un marathon est une des choses les plus inutiles qu’un humain puisse entreprendre, à part peut-être grimper au sommet du Kilimandjaro ou fabriquer son propre vin. Ceci dit, courir est un sport fantastique et il y a tout plein de bonnes raisons de le pratiquer. Le problème avec le marathon est qu'il s'agit d'une distance bien trop longue : courir 42,2 kilomètres sans s’arrêter prend un temps considérable (plus de quatre heures pour le commun des mortels) et, par conséquent, ne constitue pas une activité particulièrement bonne pour la santé. En effet, dans les jours suivants l’épreuve, le coureur souffrira notamment d’insuffisance rénale et d’arythmie cardiaque. Sans parler du fait que l’entraînement requis pour y arriver est si intense qu'il fera du futur marathonien un être monomaniaque, donc socialement répulsif.

Courir le marathon consiste surtout à s’entraîner à courir un marathon. C’est la préparation qui est bénéfique, l'épreuve elle-même n’en est que l’aboutissement. Cet entraînement signifie cinq mois de discipline, cinq mois à faire de l’exercice plusieurs fois par semaine, à porter attention à ce qu’on mange et à ce qu’on boit. On devient un guépard, un lévrier, une version à haute performance de soi-même, on accomplit des exploits dont on ne se savait pas capable, comme courir à moins vingt degrés ou boire une bière sans alcool.

Durant les trois mois qui précèdent l’épreuve, l’entraînement devient particulièrement intense et requiert un dévouement presque quotidien. C’est la période la plus difficile pour le marathonien en devenir : celle où il doit combattre le grand complot visant à l’empêcher d’arriver à son but.

Car, en effet, complot il y a.

L’hiver. La météo. Les froids polaires. Les tempêtes de neige et de verglas. Les trottoirs glacés. La pluie. Le stress du boulot. Les journées de travail qui finissent tard. Les pannes de métro. La vie sociale qui s’emballe. Les partys et les 5 à 7 qui se multiplient. L’ami qui vous sert un autre verre de vin. Les corvées. Le quotidien. L’entretien de la voiture. Le toit qu’il faut pelleter. Le manque de volonté et le pouvoir d’attraction du divan. La procrastination. Le blogue. Les projets d’écriture inutiles. La douceur du foyer, doux foyer. La fatigue. L’épuisement. Le système immunitaire bientôt affaibli et le rétrovirus taquin qui frappe. La blessure sournoise qui guette: le genou diva, le nerf sciatique qui tique, le tendon d’Achille architendu.

Tout concourt à empêcher le coureur de suivre son programme d’entraînement à la lettre et toutes les personnes de son entourage font partie du complot sans le savoir.

On tente de composer avec ces mille et une contraintes, on devient un cheval dans une course à obstacle, on adapte le programme à la volée, on remplace un mardi soir par un mercredi soir, un jeudi soir par un vendredi matin, on se lève aussi tôt que possible la fin de semaine, tout ça en tentant de ne pas rogner sur le précieux temps de sommeil, primordial pour la récupération. Toutes ces considérations et tous ces aléas induisent de l’angoisse, on tente de sauver la chèvre et le chou, mais chaque fois qu’on se voit obligé de sacrifier une séance, on sent bien qu’on compromet le résultat de tous ces efforts, on constate avec amertume que ce plan d’entraînement n’est au fond qu’un château de carte qu’on essaie de construire en plein vent.

Le grand complot opère. On tente de l’ignorer. On reste dans sa bulle et on suit son programme autant que possible: on court, on mange, on dort. Il n’y a pas d’autre solution, il n’y a pas d’autre issue possible. Plus que deux semaines. Les jeux sont presque faits. Il faut maintenir la discipline jusqu’à la fin, éviter de trop se goinfrer et dormir, dormir autant que possible.

Il faut tenir tête au grand complot.

6 mai 2019

Protons

Et le printemps survient brusquement et tout le monde se met à moitié à poil et se précipite sur les trottoirs et dans les parcs ; on fait comme si c’était l’été, on déambule, on s’assoit sur les bancs ou par terre sur des couvertures, et ce, même si le sol est encore jonché des restes de l’hiver : pierre concassée, feuilles mortes, boue, poussière, papiers et autres saletés. On fait semblant que le soleil explose, nos grosses lunettes fumées dans la face, on sourit stupidement en levant la tête vers le ciel. On a très envie que ce dimanche après-midi et ce beau temps durent toute la semaine.


*


Contrairement au vieux jazzman, le vieux rockeur ne gagne pas en crédibilité avec les années.

Le vieux rockeur oublie les paroles de ses chansons, on le voit bafouiller, comme quand il cherche le nom d’une vieille connaissance ou alors qu’il tente de se souvenir de son code postal.

Peu importe qu’il soit devenu vieux, le vieux rockeur s’en tient scrupuleusement au look qui l’a fait connaître dans ses belles années. Il est un anachronisme sur deux pattes.

Le vieux rockeur est trop orgueilleux pour porter ses lunettes sur scène. Sa chevelure est savamment sculptée pour dissimuler sa calvitie.

Le vieux rockeur n’a plus la flexibilité d’antan : il bouge les bras et les jambes comme un pantin, on s’inquiète pour ses lombaires, on a peur qu’il trébuche et se casse une hanche.


*


She was, like


« He wiggled into his jeans like a raindrop coming down the car window. »

« The white cat was lying next to me, dead asleep. He looked like a lumberjack that had taken off all his clothes and was asleep in his long johns. »

« The dog looked like a kid who has been warned not to open his mouth and complain one more time. »


Elle aligne les comparaisons comme un maçon les briques. Elle mitraille le mot like (le livre est en anglais) comme un prêtre presque par réflexe termine toutes ses phrases par un amen. La syntaxe devient prévisible comme les pannes du métro. Les comparaisons frôlent parfois le n’importe quoi comme un chimpanzé en complet veston qui mange un hot-dog. L’effet de la comparaison figurative rentrée de force dans le texte comme une oie qu’on gave. Je n’en continue pas moins à lire en ronchonnant, comme un vieux haïssable qui refuse obstinément de mourir pour pouvoir continuer à étriver le personnel du CHSLD.


[Les citations plus haut sont tirées de The Girl Who Was Saturday Night de Heather ONeill chez HarperCollins e-books.]


*


Le vieux rockeur se rend-il compte que l’expression « vieux rockeur » est un oxymore ?


*


On se souviendra de ce printemps comme celui où la neige a fondu et les bourgeons ont éclos.

28 avril 2019

Erratum



Une malencontreuse erreur s’est glissée dans une publication récente de notre vénérable feuille de chou. Peut-être l’ignoriez-vous, mais les erreurs malencontreuses sont extrêmement minces — à l’oeil, on les croirait presque bidimentionnelles —, elles peuvent ainsi se glisser aisément en divers endroits : dans la poche intérieur d’une veste, sous une porte, dans un texte. Des chercheurs de l'université du Québec à Saint-Ludger-de-Milot ont même découvert une malencontreuse erreur qui s’étaient glissées dans l’ADN de certaines cellules, c’est donc dire au niveau moléculaire. Dans le cas qui nous occupe, l’usage d’un microscope électronique ne fut point nécessaire pour découvrir que nous avons il y a peu utilisé le mot Rectificatif comme titre à un article faisant état d’une malencontreuse erreur de notre part. Nous aurions évidemment dû utiliser à la place le mot Erratum. Nous tenons à nous excuser auprès des personnes qui auraient pu être affectées par cette inadvertance.

22 avril 2019

Photons

Je ne cours pas vite, ce n’est qu’un jogging, disons, juste assez rapide pour que derrière moi le passé remplisse à la même cadence l’espace ainsi libéré; je crois voler du temps à la vie, mais le temps avance à la même vitesse que moi, sans jamais me rattraper par ailleurs. Et devant moi, la vie qui rétrécit. J’ai essayé d’accélérer, une fois, mais peu importe mon pas, le futur se dérobe et le passé me rattrape.


*


J’ai mûri cette idée longtemps, jusqu’à ce qu’elle devienne blette, puis que des drosophiles se mettent à tourner autour. J’ai fini par la jeter aux rebuts. Un peu plus de spontanéité ne me ferait pas de mal.


*


Quand la Terre se met à tourner, mon vertige s’estompe, mais la brise produite par le mouvement de rotation me fait soudain grelotter. Je ne sais pas ce qui est pire, mais, allez, autant qu’elle tourne, ça lui fait quelque chose à faire, la pauvre.


*


C’est un exercice de style. Un roman sans chapitres, sans paragraphes. C’est un roman sans dialogues, sans narration. C’est un roman sans ponctuation, sans majuscules. C’est un roman sans verbes, sans articles, sans conjonctions. C’est un roman sans épithètes, sans substantifs. Pour tout dire, c’est un roman sans texte. Un roman sans pages, sans reliure. C’est un roman sans titre. Un roman fantôme. On en dit le plus grand bien, saluant l’audace de son auteur ou de son autrice, on ne sait pas trop, puisque anonyme, bien entendu.


*


Et le printemps survient brusquement et le soleil explose et nous bombarde de photons, on plisse les yeux, abasourdis, et on cherche le couvert en panique, on n’y comprend rien, il y a vingt-quatre heures à peine on flottait, hébétés, dans une glauque dystopie météorologique.