16 février 2019

Flocons (2)

J’ai acheté ce roman écrit par un auteur muet et qui s’intitule Moleskine. Bien qu’il fasse 240 pages, j’ai mis à peine cinq minutes pour le lire. Ensuite, plutôt que de le laisser ramasser la poussière dans les rayons de ma bibliothèque, je lui ai donné une deuxième vie en l’utilisant comme calepin.


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Scène du quotidien

Je croise un voisin, je lui dis « Bonjour », il me répond « Bonsoir », je constate en mon for intérieur qu’en effet, il est dix-huit heures trente, c’est le soir et le soleil est couché, et je me trouve un peu con.


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La preuve que la Terre n’est pas plate, en tout cas pas parfaitement plate, c’est que si je pose une bille sur le plancher de ma salle à manger, elle va rouler jusqu’à mon salon.


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C’est lors de l’autopsie qu’on découvrit que son éternel manque de confiance en soi avait fini par faire pousser en son sein un gigantesque for inférieur.


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L’idée du calepin, ce petit livre aux pages blanches dans lequel je noterais des pensées et des poèmes avec une belle plume fontaine, le potentiel que ce calepin représente, le plaisir d’écrire et — surtout — celui d’avoir écrit, l’image romantique qu’il dégage, moi qui deviens écrivain grâce à lui : tout ça ne change rien au fait que chaque fois que j’achète un calepin, je barbouille quelques lignes sur les trois ou quatre premières pages avant de l’abandonner pour de bon et de revenir à mon téléphone, à ma tablette, à mon ordinateur, à des bouts de papier épars.

14 février 2019

Flocons

L’expression écureuil volant est le nom vernaculaire de diverses espèces de rongeurs volants de petite taille. L’écureuil volant est caractérisé par sa queue touffue en forme de panache et ses ailes imposantes. Attiré par l’odeur des ordures, l’écureuil volant a la fâcheuse habitude de gruger le couvercle des poubelles volantes. Les touristes volants s’émeuvent volontiers à la vue des écureuils volants si mignons et les nourrissent de cacahuètes, au grand dam des autorités municipales qui tentent d’en endiguer la population toujours croissante. À la brunante, il n’est pas rare de voir une volée d’écureuils volants traverser le ciel de la ville dans sa caractéristique formation en V.


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Évitez d’exposer vos plantes artificielles à la lumière naturelle directe.


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On est sur un vin. On est sur un terroir mythique. On est sur un Saint-Émilion Grand Cru. On est sur des tannins. On est sur des arômes de fenouil, d’anis et de fraîcheur. On est sur quelque chose de floral. On est sur le croquant du fruit. On est sur la groseille. On est sur le cépage chardonnay. On est sur une dominante de grenache. On est sur la finesse. On est sur une finale aromatique. On est sur un éventail gustatif élaboré. On est sur un style classique. On est sur un accord original. On est sur des prix accessibles.

Le vocabulaire des œnologues flotte. On est sur le point de trouver ça ridicule.


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Exposez vos plantes artificielles à la lumière idoine.


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La multiplication des drones et l’absence de réglementation entourant leur utilisation rendent de plus en plus vulnérable la population d’écureuils volants qui voit son espace aérien envahi. Ainsi, il n’est pas rare d’assister au-dessus des espaces publics montréalais à des collisions souvent mortelles pour les pauvres rongeurs volants. L’été dernier seulement, neuf personnes ont été blessées par la chute inopinée de sciuridés volants charcutés par les pales d’hélicoptères téléguidés. Pour tenter d’endiguer ce fléau, le ministère des Transports du Canada a promulgué de nouvelles règles interdisant aux écureuils volants de s’approcher à moins de vingt mètres de tout véhicule aérien télécommandé.

5 février 2019

Gravitons

Le fait que les humains se parlent de la pluie et du beau temps depuis toujours et quotidiennement, qu’ils inventent constamment de nouvelles façons d’en parler est la preuve qu’il est impossible d’épuiser complètement un sujet. Voilà une très bonne nouvelle pour les écrivains et autres conteurs d’histoires.


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Pour atteindre le sommet du snobisme, l’Everest du raffinement et de l’exclusivité, il faut glorifier l’underground de l’underground, les artistes des abysses, ceux que personne n’a découverts et que les autres ont oubliés, ceux qu’on est sans doute — en tout cas on l’espère — la seule personne à connaître.


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Nouveaux sports olympiques en démonstration :
  • Le lancer de l’alerte en longueur
  • Le port du signe religieux sur gazon
  • L’appropriation culturelle gréco-romaine
  • Le gros bon sens de table
  • Le commentaire haineux courte piste
  • Le réchauffement climatique artistique
  • La cyberintimidation à la perche
  • Le populisme à relais 4 x 100 m


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        — T’sais le groupe, là, dans les années quatre-vingt, ils jouaient la toune, c’était spécial. Avec des guitares, pis un beat.
        — Je vois pas trop.
        — La chanteuse avait de cheveux comme de même. Leur toune connue, c’était : da-di da-da-di di-di da-da.
        — Non, je sais pas.
        — C’était comme un mélange des Factory, des Miro Morons et de Deja Voodoo.
        — Euh.
        — J’écoutais leurs disques non-stop, à l’époque. Il fallait que j’aille chez Dutchy’s pour les acheter en importation. Ça me coûtait une beurrée.
        — Dutchy’s?
        — En tout cas, c’était toute une époque.
        — Non, ça me dit rien. Moi, j’étais un gros fan du groupe The Smiths.
        — The Smiths? Ha! Ha! Oublie ça! C’est bin trop mainstream!


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        — Salut, ça va?
        — Pas pire, toi?
        — Pas trop de misère avec le verglas à matin?
        — J’ai pas pris de chance, j’ai pris le bus. Pis toi?
        — C’est censé se transformer en neige cet après-midi à ce qu’il paraît.
        — Ouin, à ce qu’il paraît.
        — Bonne journée, là.
        — C’est ça, toi aussi.

29 janvier 2019

Le coq et l'âne

        — C’est ce livre que je suis en train de lire.
        — Je suis parti tôt de la maison parce que je n’avais rien d’autre à faire.
        — Ce livre, ces dialogues.
        — C’est-à-dire, rien d’autre que de venir te rejoindre ici. J’étais seul.
        — Ce bar, cette clientèle jeune et assoiffée.
        — Quand je suis seul, je m’ennuie. On prend un autre verre ?
        — J’ai parfois l’impression que le temps.
        — J’aime bien cette bière amère et très à la mode.
        — Le temps me manque, le temps file.
        — Les noms à trois lettres sont toujours un succès. C’est vrai des marques de commerce à trois lettres, c’est vrai des personnalités dont les initiales ont trois lettres, c’est vrai de cette sorte de bière. IPA. Ça ne pouvait que cartonner.
        — Je veux bien prendre une autre pinte.
        La serveuse débarrassait des tables, plus loin. Elle se rendit ensuite jusqu’au bar porter les verres vides. La musique d’ambiance semblait provenir d’une autre décennie.
        — Dans ce roman que je suis en train de lire, les personnages se parlent drôlement.
        — Ma blonde suit des cours de yoga.
        — On dirait des monologues, personne ne s’écoute.
        — Quand je suis parti de la maison, ma blonde était déjà sortie.
        — Je suis déchiré.
        La serveuse se déhanchait entre les tables, son plateau sous le coude. Sa ronde la mènerait bientôt dans leur secteur, près de l’entrée du bar.
        — Je ressens un tiraillement entre la constatation qu’il s’agit d’un effet de style propre à l’époque de la parution du roman ou alors.
        — Ce qui me dérange en fait, c’est que son prof de yoga soit un homme.
        — C’est un roman publié dans les années cinquante.
        — Un homme professeur de yoga, tu t’imagines ?
        — Oui, je m’imagine.
        — Depuis que je sais que c’est un homme, un gars très viril, assez jeune, barbu, musclé, mais leste, je.
        — Tout ça a peut-être à voir avec les manières de ce temps-là, une certaine avant-garde, le nouveau roman ou je ne sais trop.
        Elle apparut. La serveuse. Son t-shirt laissait voir des ribambelles de tatouages qui dégringolaient avec ostentation le long de ses bras. Elle prit leur commande et s’éloigna.
        — Merde, ce garçon est la parfaite incarnation des rêves concupiscents des filles comme ma blonde. Tu vois, elle ne fait pas dans le joueur de hockey ou dans le culturiste gonflé à la testostérone. Son truc, c’est les gars comme ça.
        — Je n’y connais rien à la littérature. Je me dis : c’est soit un effet de style jadis éminemment novateur, soit la mise en œuvre d’un procédé qui était dans l’air du temps à l’époque. Mais qu’est-ce que j’en sais : je n’y connais rien.
        — Parce qu’on ne sait jamais, n’est-ce pas ? Tout ça est si fragile.
        Il avait dit cette dernière phrase d’une voix froissée, comme une plainte.
        — Peut-être que ta blonde fait juste suivre un cours de yoga qui s’adonne à être donné par un homme. Peut-être que tout ça est seulement dans ta tête.
        — Ha ! Ha ! T’es drôle, toi.
        — Bref, ce roman est intéressant, mais ces dialogues alambiqués et artificiels me laissent de glace.
        Il soupira, en fixant le vide par-dessus l’épaule de son ami, qui se pencha sur la table pour dire sèchement :
        — Depuis quand y a-t-il des coachs de yoga masculin ? Je veux pas avoir l’air vieux jeu, mais.
        — Cette chanson qui joue, elle se croit indémodable, mais ce qu’elle peut être ringarde.
        La serveuse revint avec leurs verres. Deux pintes d’India Pale Ale. Sans porter de toast, ils prirent d’un même geste une première gorgée.
        — Qu’elle passe deux heures à observer ce type, ce bellâtre, à boire ses paroles, à tenter de reproduire ses poses.
        — La musique pop est vouée à disparaître. Et de plus en plus vite. Comme tous les phénomènes culturels. Tout est si éphémère.
        — Quand il ne la touche pas. Comme ceci le coude, plus haut. Oh, mais vous êtes trop tendue. Respirez. La main dans son dos. Merde, la main sur son ventre.
        — La culture est devenue un enchaînement de mèmes. De feux de paille.
        — Qui me dit qu’elle va réellement à ce cours de yoga ? J’ai envie de la suivre, un bon jour, pour en avoir le cœur net.
        — La culture occidentale est dorénavant aux mains des influenceurs, tu te rends compte ?
        — Est-ce de la jalousie maladive ? Tu peux me traiter de fou, si tu veux.
        — Pas surprenant que les gens ne lisent plus de romans.




[Dans le même genre et à tout hasard, on pourra aussi lire ceci ou cela.]

26 janvier 2019

Muons

[Des fragments, encore des fragments. Après Bosons et Gluons, voici Muons. Y a-t-il quelque chose à comprendre? Nous ne le croyons pas.]



        — Je m’appelle Marie.
        — Marie quoi ? Marie-Josée ? Marie-Ève ? Marie-Lune ?
        — Non, Marie. Marie tout court.
        — Bin voyons. Ça existe pas, ça, Marie tout court. Moi, est-ce que je m’appelle Joseph ?
        — Je sais pas. Comment tu t’appelles ?
        — Yann. Je m’appelle Yann. Avec deux N.


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        — Tu viens de Montréal ?
        — Non, je ne viens pas d’ici.
        — Tu viens de quel coin ?
        — D’aucun. C’est comme dans les contes : je suis née dans une ville imaginaire située dans une région éloignée, mais imprécise. Saint-Kévinne, mettons.
        — Saint-Kévinne ? Si tu le dis. Moi, je viens de Sherbrooke.


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        — Qu’est-ce qui t’a amenée à Montréal ?
        — Les études. L’université. Après mon bac, j’ai trouvé un emploi en ville. Je me suis fait de nouveaux amis. J’ai acheté ma carte de la STM à chaque mois. Je suis devenue une habituée du Festival de jazz et des Francofolies. Ensuite, j’ai rencontré un gars, on s’est acheté un condo et on a déménagé ensemble. Ensuite, j’ai fait une fausse couche. Ensuite, notre couple n’allait pas très bien. Ensuite, on a rompu et vendu le condo. Ensuite, je me suis loué un appartement trop cher. Ensuite, j’ai rencontré un autre gars. Ensuite, je l’ai laissé parce qu’il manquait de franchise et ne méritait pas ma confiance. Ensuite, j’ai vendu mon auto et je me suis mise au vélo. J’adore la ville. Je me considère maintenant comme Montréalaise.
        — Euh, OK. Moi, mes parents ont déménagé à Pointe-aux-Trembles quand j’avais cinq ans. Asteure, j’habite à Laval.


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        — Je t’offre un verre ?
        — Non, merci, je bois pas.
        — Une eau gazeuse ? Un jus de fruits ? Un virgin-quelque-chose ?
        — Non, c’est beau, j’ai pas soif.
        — Euh, mais qu’est-ce que tu fais dans un bar, si tu bois pas ?
        — J’attends le printemps.
        — Si ça te dérange pas, je vais me commander une autre bière.
        — Je t’en prie, fais comme si j’étais pas là.


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        — Tu me présentes pas ton amie ?
        — A priori non.
        — Salut, moi, c’est Yann.
        — Bon, si tu insistes. Jowanie, je te présente, euh, Yann.
        — Yann. Yann avec deux N.
        — Allô.
        — Alors, Jowanie, es-tu aussi sympathique que ton amie Marie ?
        — Je suis pas pire, dans le genre sympathique.
        — Je vous offre un verre ?
        — Non, c’est beau.
        — J’ai l’impression que je vous dérange.
        — On pourrait dire ça, oui.
        — Vous êtes pas des gouines, toujours ?
        — Qu’est-ce que ça changerait ?
        — Rien, je suppose. Bon bin, je vais y aller, moi.
        — C’est ça. Bonne fin de soirée, Yann avec deux N.