29 juin 2020

Domotique

        Le monde est un peu vide. C’est que tout a été numérisé. Enfin, presque tout. Pas le lave-vaisselle, bien entendu. Ni la table et les chaises de la cuisine ou le divan du salon. Les meubles de rangement remplis de livres et de musique ont été numérisés. Les horloges — murales, grand-père, à coucou, etc. — ont été numérisées. Mon réveil-matin a été numérisé. L’âme de mon chien a été numérisée. Les images, les photos, les écrits, les sons, la musique, les films ont été numérisés. Toute information pouvant être transmise, stockée ou transformée a été numérisée; l’information ancienne — enfin, celle qui méritait de l’être — et la nouvelle. Tous les appareils domestiques qui servaient à obtenir de l’information ont disparu. Mon appartement est presque vide, sauf pour les meubles. Il est possible de parler à mon appartement comme s’il s’agissait d’une entité dotée de raison, il vous répond. On peut aussi lui écrire; c’est plus long, mais ça comporte un je-ne-sais-quoi de désuet qui me plaît bien. Il paraît qu’à une époque, il y avait des boutons, des commutateurs et des rhéostats partout. On contrôlait chaque dispositif, chaque objet individuellement à l’aide de ces boutons. Chaque appareil était aussi doté de voyants lumineux de diverses couleurs — rouge, vert, jaune, bleu — et de petits écrans qui affichaient son état de fonctionnement, un code, un mot, de petits pictogrammes, l’heure. L’idée de ces boutons et de ces voyants semble maintenant farfelue. Comment pouvait-on endurer de vivre dans une espèce de décoration de Noël ? L’appartement est vide et nu et pas du tout doté de raison. Il ne faut pas croire que parce qu’il comprend le français et optimise le chauffage, l’appartement peut, par exemple, disserter sur l’œuvre de George Orwell. En fait, il pourrait le faire si vous le lui demandiez, mais le discours que vous devriez alors subir n’aurait rien d’une conversation. Disons que je ne sortirais pas boire un verre avec mon appartement. 

28 juin 2020

Poème sale — Le futur

(Source: Poème sale)



Depuis le mois de mars dernier, le feuilleton quotidien de la Covid-19, en attirant toute notre attention, a occulté bien des manifestations artistiques, lesquelles sont restées, pour reprendre l’expression consacrée, dans l’angle mort de la pandémie. C’est dans ce contexte que le site Poème sale a mis en ligne au mois de mars dernier une série de textes sur le thème du futur. Comme le spécifiait l’appel de texte, la série propose des textes d’au plus 250 mots « portant sur la représentation du futur que se font les auteur.trices de notre époque ». Ce sont 34 textes (si mes calculs sont bons) qui ont été publiés du 22 mars au 8 avril 2020, autant dire pile au moment où la psychose coronavirale était à son comble. On peut croire que le projet n’a sans doute pas eu la résonance qu’il aurait mérité (à l’échelle d’un projet littéraire underground numérique, il va sans dire).

Si je vous parle de tout ça, c’est parce que j’ai contribué au projet avec un texte en prose intitulé Carpe diem que vous pouvez lire par ici. En faisant un peu de ménage, je me suis rendu compte que je n’avais pas fait mention ici de cette parution. Mon texte est l’adaptation d’un fragment d’un (fragile) projet en cours. J’ai bien l’impression d’avoir été le seul hurluberlu du groupe à soumettre un texte en prose. Bin coudon.

Puisqu’il n’est jamais trop tard pour bien faire et parce que nous sommes manifestement toujours en vie trois mois plus tard, allez donc lire toute la série sur le site de Poème sale.

24 juin 2020

Virus

Entendu (jadis) chez le médecin : « Votre prostate est bin belle. »



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En effet, des humains sont allés sur la Lune, mais ce n’est pas une raison pour que n’importe quel problème qui te passe par la tête ait une solution immédiate. Aller sur la Lune était un problème circonscrit, au fond. Il s’agissait de mettre en pratique des équations physiques de base (balistique, gravité, etc.). J’en conviens, ce n’était pas trivial et il fallait le faire. Néanmoins, malgré l’exploit lunaire, les choses compliquées (ou impossibles) demeurent malheureusement compliquées (ou impossibles). Faque, laisse donc faire l’argument : « On a bien déjà envoyé des hommes sur la Lune. »



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Le tamia rayé fait son numéro
Il surgit, hésite, avance
Renifle, s’inquiète, sautille
Sursaute, détale, disparaît



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Je rêve d’écrire un jour un de ces fameux textes « à lire absolument ». Tout le monde cliquera sur le lien et lira ma prose et la relayera à ses amis. Ce sera la folie. Ensuite, on l’aura tant lu, ce texte, qu’il deviendra un classique de la blogosphère québécoise. Des années passeront. Après ma mort, un comité de toponymie recommandera de donner mon nom au coin toilettes d’une bibliothèque de région. Tout cela grâce à ce texte de ma plume « à lire absolument ».



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Entendu (jadis) au théâtre : « Avec mon sciatique, je suis contente qu’il y ait un entracte. »

21 juin 2020

La déception du tamia rayé

C’est l’histoire d’un tamia rayé qui a caché des graines de tournesol dans la bande de terre derrière le cabanon. Où s’était-il procuré ces graines ? Allez savoir. Un voisin se sera peut-être fait cambrioler sa réserve de nourriture à oiseaux. Ou, plus simplement, notre ami s’est servi dans le tas de graines qui se forme invariablement sous les mangeoires.

Tout comme l’écureuil, le tamia possède un radar qui lui permet de retrouver les provisions qu’il enfouit ici et là dans les boisés et sur les terrains. Hier, probablement tenaillé par un petit creux, notre tamia est revenu chercher son butin derrière le cabanon. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver à l’endroit où il avait enterré les graines, des pousses de tournesol ! Les écales étaient encore collées sur les feuilles en formation au bout des tiges d’un vert tendre. Interloqué, le tamia s’est mis à grignoter les pousses, mais les a vite recrachées en fulminant. Je n’ose retranscrire ici les gros mots qui sont venus à mes oreilles. Il faut dire que ces petits rongeurs ne sont pas amateurs de salade.

Frustré, notre agriculteur involontaire a donc décampé, traversant la terrasse en sautillant, non sans me jeter au passage un regard vengeur.

16 juin 2020

À la poursuite du piqueupe

Piqueupe. J’ai d’abord cru à une mauvaise blague d’Antidote. 


Je lance une recherche et constate que le Wikitionnaire possède aussi un article piqueupe, lequel cite Marcel Aymé :

« On fera marcher le piqueupe. Je danserais avec le héros du jour ! » 
Marcel Aymé, La Tête des autres, Le Livre de poche, 1952, p. 25 (via Wikitionnaire).

Je continue à fouiller et repère le mot chez d’autres auteurs français.

« Il fit donc fonctionner le piqueupe qui se mit à débagouler Travadja la moukère et le Boléro de Ravel, et, lorsque des luxurieux supposant quelque danse du ventre se furent arrêtés devant l'établissement, il dégoisa son boniment. »
Queneau, Pierrot mon ami, 1942, p. 80 (via CNRTL).

« Un astucieux  a branché le piqueupe de l’auberge. Et tout le monde s’est mis à danser. »
Frédéric Dard, Le standinge selon Bérurier, Éditions Fleuve Noir, 1965, p. 141 (via Google Books).

J’en conclus que l’usage du mot est fantaisiste. Il se marie à merveille aux standinge et autres travelingue. Il est tout à son aise chez Queneau, qui affectionne les néologismes et les créations phonétiques (on se rappelera le célèbre incipit de son roman Zazie dans le métro : « Doukipudonktan »).

Je remarque aussi au passage que tous ces piqueupes sont des tourne-disques et n’ont rien de véhicules automobiles. Bref, le piqueupe d’Antidote a l’air de rouler un tantinet dans le champ.

Il ne faut pas croire tout ce qu’on lit dans les dictionnaires.