26 mai 2018

Passé simple (65) — Le monde perdu (2)

(Source)



C’est un monde dans lequel, mon petit frère venu au monde, ma mère décida d’utiliser des couches en coton, non pas pour des motifs écologiques, mais plutôt, je présume, parce qu’elle répétait ainsi les gestes qu’elle avait déjà faits pour ses quatre autres enfants, qui étaient aussi les gestes de sa mère et de sa grand-mère. C’est un monde dans lequel on buvait des boissons en canette, qu’on ouvrait en tirant sur une languette de métal qui se détachait et qu’on jetait à la poubelle. Une fois vide, on jetait aussi la canette. À l’époque, on jetait beaucoup de choses à la poubelle. C’est un monde dans lequel l’expression ballet-jazz avait un sens précis, qui évoquait des gens vêtus d’un léotard. C’est un monde où, à l’école, la maîtresse écrivait sur un tableau noir. À la fin de la journée, le concierge ramassait les grandes brosses à tableau et les nettoyait à l’aide d’une machine spécialisée, un genre d’aspirateur à poussière de craie. C’est un monde étrange, primitif, que j’ai habité sans savoir qu’un jour je le considérerais comme une espèce d’âge de pierre.

23 mai 2018

Mise à jour importante concernant notre Politique relative à la vie privée

Vous êtes nu et
Vous acceptez cette Politique
Relative à votre vie privée
Avez-vous le choix?
Nous savons tout de vous
Nous respectons votre vie privée
Et la monnayons à nos partenaires
Soyez sans crainte
Notre mémoire est longue
Nous enregistrons toutes vos interactions
Dans leur menu détail
Nous vous connaissons mieux
Que votre propre mère
Par exemple:
Sait-elle à la milliseconde près
Le temps que vous passerez
À lire ce texte?
De plus
Nous connaissons parfaitement
Vos faits et gestes hors de notre application
(Dans la vraie vie)
Grâce à des ententes avec nos partenaires
Des détaillants
Des institutions financières
Des bureaux de crédit
Des firmes de recherche en marketing
Votre compagnie d’assurance
Votre employeur
Vos parents et amis
Votre chien
Nous recoupons ces données
Avec celles que nous accumulons nous-mêmes
N’est-ce pas extraordinaire?
Sans parler des possibilités offertes
Par l’intelligence artificielle
Vous êtes une base de données
Vous êtes une vraie mine d’or
Notre politique est simple
Votre vie privée est relative
Et crée de la valeur
Pour nos actionnaires

Résumons:
Vous êtes nu
Et votre vie privée est le prix à payer
Pour utiliser notre service

En parcourant du regard
Ne serait-ce que
Le premier mot de cette Politique
Vous en acceptez les termes
Dans leur totalité
Ainsi que les mises à jour
Que nous y effectuons de temps à autre
Et sans préavis
Et tout cela
Pour les siècles des siècles
Amen

21 mai 2018

Passé simple (64) — Le fantôme de Gérard Vermette (2)

(Source)



Certaines personnes prétendent avoir vu une soucoupe volante. Moi, c’est Gérard Vermette. C’est le matin et je suis avec ma mère à l’Exposition agricole de Saint-Hyacinthe. J’ai quatre ou cinq ans. Il fait beau et chaud, c’est l’été, nous déambulons sur le site. Disons que je porte mes shorts et mon t-shirt de ratine jaune orange. On entend s’approcher une musique amplifiée, avant de voir surgir un drôle de char allégorique : un camion ou un tracteur roulant à basse vitesse tire une plateforme sur laquelle un puissant système de sonorisation crache à pleins poumons une musique pop. En contre-plongée et à contre-jour, comme une apparition divine dans la lumière du soleil de juillet, apparaît un gros homme rond qui chante et danse sur cette scène mobile; il est habillé comme un enfant : shorts à bretelles, t-shirt et casquette. C’est Gérard Vermette, le « comédien et fantaisiste » (dixit Wikipédia). « Gogo-Punch! Ça, c’est l’fun! », répète-t-il, hilare. Dans la version originale de ce souvenir, tout en chantant et en se dandinant, Gérard Vermette joue au bolo, ce « jeu constitué d’une palette à laquelle est attachée par un élastique une balle de caoutchouc qu’il s’agit de faire rebondir » (dixit Antidote). Le camion — c’était peut-être aussi une simple voiture — et sa remorque avancent lentement, fendent la foule, Gérard Vermette interprète sa ritournelle, le cortège passe, la foule se referme sur lui, la musique s’éloigne, le spectacle est terminé et nous continuons notre chemin. Fin du souvenir. Cette histoire est si ancienne qu’elle ne peut qu’être suspecte : j’ai donc fait quelques recherches. Gérard Vermette — certains se souviendront de lui pour ses publicités des Habits Saint-Eustache et le slogan « Je l’aime ma bedaine! » — a effectivement interprété la chanson Gogo-Punch : le 45 tours de cette chanson (Face A, la version française et Face B, la version anglaise) a été pressé en 1971, l’année de mes quatre ans. Grâce aux archives nationales du Québec, j’apprends que cette chanson s’inscrivait dans une manœuvre publicitaire visant à mousser les ventes d’un jouet stupide appelé Gogo-Punch : à la page 14 du journal à potins Télé-Radiomonde du 4 septembre 1971 (Volume XXXII, No 42) se déployait sur une pleine page un reportage de fond sur le lancement du Gogo-Punch, dont le protagoniste principal était bel et bien ce cher Gérard. Cependant, mon souvenir était erroné sur un point important : le Gogo Punch n’est pas la même chose que le bolo, tel que nous l’explique l’article : le joueur se met « une lanière de caoutchouc autour de la tête [à laquelle est attachée une balle par un élastique], la balle se trouvant alors à la hauteur de la taille, et [il emploie] des palettes de bois de 6” par 5 1/2” [pour] balancer la balle au bout de son élastique et de la frapper avec l’une ou l’autre des palettes de bois ». On donne également des précisions sur la tournée promotionnelle entourant ce lancement : « CKVL, en collaboration avec la compagnie GOGOPUNCH ENRG., distribuera des gogo-punchs et des ensembles gogo-punchs comprenant : un tricot de coton Gogo-Punch, un gogo-punch, une lunette gogo-Punch, un disque Gogo-Punch et une affiche géante Gogo-Punch, dans les endroits publics et les centres d’achats. » D’accord, ça semble concorder avec mon souvenir, mais quelques détails posent quand même problème. Cette visite à l’Expo seul avec maman est inhabituelle. Pire, les dates ne concordent pas tout à fait : l’Expo est en juillet, alors que la tournée promotionnelle du Gogo-Punch semble avoir eu lieu à partir de septembre. Un doute subsiste. Maudit rasoir d’Ockham. Je devrai continuer à vivre le reste de mes jours hanté par le fantôme de Gérard Vermette.

19 mai 2018

Passé simple (63) — Le fantôme de Gérard Vermette (1)

(Source)



J’y étais ou je n’y étais pas. Ce souvenir n’est qu’une vague impression, une vignette un peu floutée, comme lorsqu’on fait arrêt sur image d’un film de huit millimètres. Pourtant, il me semble que ce moment flotte dans mon cerveau depuis toujours. Un souvenir bizarre, de ceux-là qui sont trop étranges pour être de faux souvenirs (« ça ne s’invente pas ») ou alors si étranges qu’on n’ose les considérer d’emblée comme authentiques (appliquant ainsi intuitivement le principe de simplicité). C’est un souvenir très ancien, qui remonte à mes quatre ou cinq ans. La scène se passe à l’Exposition agricole de Saint-Hyacinthe. Cet événement annuel, qu’on appelait simplement l’Expo (à ne pas confondre avec Expo 67) est une foire agricole régionale, quoique assez importante parce que Saint-Hyacinthe est, dit-on à Saint-Hyacinthe, la capitale agroalimentaire du Québec. En partie foire commerciale — les tracteurs! les sarcleuses buteuses! les moissonneuses batteuses! —, concours agricole — la plus belle vache! le plus beau mouton! la plus belle poule! — et parc d’attractions — les autos tamponneuses! la maison hantée! le Zipper! —, l’Expo se déroule chaque été pendant deux semaines sur les vastes terrains jouxtant les infrastructures municipales sportives et de loisirs. L’Expo, c’est un mélange d’odeur de patates frites, de foin et de fumier. L’Expo, c’est une brochette d’événements culturels, allant des matchs de balle molle mettant en vedettes les Chevaliers Molson aux concours de tir de tracteurs. L’Expo, c’est l’endroit idéal pour perdre dix piasses à tenter de lancer un anneau autour du goulot d’une bouteille de Coke pour gagner un horrible toutou en peluche ou une affiche reproduisant un dessin de Crumb — Keep on truckin’ — en couleurs fluorescentes et en velours noir. D’emblée, l’Expo n’évoque pas tant mon enfance que d’autres moments de ma vie, en particulier lorsque, adolescents, on sautait par-dessus la clôture ceinturant le site pour économiser le prix d’entrée. Mais pour le moment, j’ai quatre ou cinq ans, je suis (ou bien j’aurais été) à l’Expo avec ma mère et je suis témoin d’une spectaculaire apparition de Gérard Vermette qui interprète la chanson Gogo-Punch. Pourquoi aurais-je inventé un truc pareil?

16 mai 2018

Passé simple (62) — Gros mots




C’est connu, les jurons québécois sont très souvent dérivés du lexique religieux (catholique). Parmi les plus répandus on trouve : baptême, câlice, calvaire, christ, ciboire, hostie, sacrament et tabarnac. Les enfants ont leur vocabulaire. Lorsqu’il est question de jurons, ils connaissent les interdits : leurs parents leur ont bien dit qu’il ne faut pas sacrer. Alors, les petits malins s’inventent des versions édulcorées des sacres. Il s’agit de tordre une syllabe pour mettre un gros mot à la diète. Ainsi sont-ils persuadés de leurrer les adultes lorsqu’ils lancent : bateau, câline, câlique, caltore, crime, cibole, hostic, sacrifice, tabarnane, tabarouette, taboire et le classique christie, qui est à la fois la fusion de christ et hostie, mais aussi une marque de biscuits bien connue à l’époque. Mais les enfants font généralement mieux d’utiliser certains de ces euphémismes entre eux parce que s’ils s’échappent devant leurs parents, ça peut leur valoir une claque en arrière de la tête.