14 juillet 2018

Passé simple (76) — Lips synch

(Source Wikipedia)



Madame Desrosiers est professeure de musique à l’école primaire. Elle adore le chant choral; peut-être parce que cela la repose d’entendre la cacophonie d’une classe de petits monstres qui tente de jouer du glockenspiel à l’unisson. Elle nous fait apprendre des chansons populaires (je me rappelle en particulier Gilles Vigneault et Michel Fugain, des cantiques de Noël). Évidemment, nous ne sommes que de jeunes enfants sans compétence particulière pour la musique, les arrangements sont donc minimalistes : il n’y a pas d’harmonies et tout le monde chante la mélodie principale. Réussir à ce que la classe mémorise le texte et chante à peu près juste et à peu près en même temps est pour Madame Desrosiers un défi suffisant. À l’occasion, disons une fois par année, il y a à l’école primaire un grand spectacle. On regroupe tous les élèves dans le gymnase, qui devient aussi un auditorium grâce à son estrade rétractable. Ces spectacles sont l’occasion de mettre en lumière les efforts déployés par Madame Desrosiers pour faire de ses morveux des choristes. Elle dirige la classe avec beaucoup trop d’enthousiasme, pendant qu’on entonne Jack Monoloy avec hésitation. Je ne répugne pas à chanter, le répertoire ne m’est pas totalement inconnu : je me prête donc au jeu avec plaisir. Il y a cependant dans le groupe quelques enfants qui n’ont aucune oreille ou qui sont incapables de contrôler leurs cordes vocales. Lors des spectacles, Madame Desrosiers exige que ces pauvres petits, debout en rang parmi les autres, fassent du lips synch, c’est-à-dire qu’ils miment les paroles avec leur bouche sans produire de son. J’y repense et je ne suis pas certain que les méthodes de Madame Desrosiers aient été conformes au programme pédagogique du Ministère de l’Éducation de l’époque.

11 juillet 2018

Passé simple (75) — Cinéma

(Source)



D’abord, il y a la pénombre, ensuite, ces lumières animées sur l’écran, puis ces voix amplifiées et étrangement détachées de l’image, le son qui réverbère dans la pièce; on regarde autour et on voit les autres spectateurs, tous tournés dans la même direction, les yeux brillants, la face blanche, la bouche entrouverte. La découverte du cinéma marque l’esprit d’un enfant. Le cinéma, ce n’est pas la télé : la télé est intime, le cinéma, spectaculaire. Quel a été mon premier film? Il est arrivé à l’occasion qu’on nous projette un film à l’école primaire : la classe assise par terre dans la salle commune, le gros projecteur — probablement un seize millimètres — posé sur un chariot à roulettes, le rituel de l’installation de la bobine et du chargement de la pellicule, procédé qui semblait toujours laborieux, et l’image projetée directement sur le mur de la pièce; le problème, voyez-vous, c’est que je me rappelle de tous ces détails, le lieu, les préparatifs, l’atmosphère, mais je ne garde aucun souvenir des films qu’on nous a présentés. Sinon, au vrai cinéma, dans l’unique salle de l’unique cinéma qu’il y avait alors à Saint-Hyacinthe et qui était située dans le bas de la ville, où, à moins que je me trompe, on présentait le week-end des programmes doubles (mais peut-être que je me trompe), il me semble avoir vu quelques films américains niaiseux, dont plusieurs éminemment oubliables et d’autres plus connus, par exemple King Kong (1976), son gorille mécanique géant et, surtout, Jessica Lange qui a fait frémir mon petit cœur d’enfant de neuf ans très prépubère, ainsi que Rencontre du troisième type (1977) et ses effets spéciaux renversants (pour l’époque). Et, non, je n’ai pas vu Star Wars (1977) lors de sa sortie originale. J’ajouterai que cela ne m’a pas causé de traumatisme particulier.

7 juillet 2018

Grenailles

Il pondait des hits sur demande : il suffisait de lui tirer les vers d’oreille du nez.


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Chaque fois que quelqu’un déclare qu’il n’a plus confiance dans le système de justice, j’entends au loin la foule qui appelle au lynchage.


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Il avait une de ces voix gutturales qu’on entend dans les publicités de pick-up.


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Séduit par l’odeur des vieux livres, elle acheta ce roman chez un bouquiniste; c’est le lendemain seulement qu’elle se rendit compte que son ancien propriétaire avait laissé entre les pages une chaussette sale en guise de signet.


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Il s’en est fallu de peu; le premier jet était : « Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec la rate. »

4 juillet 2018

Passé simple (74) — Jeux

(Source: Wikipedia)



J’ai toujours trouvé niaiseuses les activités consistant à se lancer un truc : une balle de base-ball, un ballon de football, un frisbee. Ça ne m’empêchait pas de pratiquer à l’occasion ce genre de passe-temps avec un ami. Certains jeunes s’enrôlaient dans un club de base-ball ou de hockey. Pour ma part, j’ai développé très jeune une phobie des sports organisés : cela tient à la fois à mon manque de talent et à mon caractère introverti — tous ces enfants inconnus avec lesquels il fallait jouer! En plein été, avec les amis, on passait des après-midi dans une cave à jouer aux cartes (par exemple au trou de cul) ou à des jeux de société. C’était avant les jeux vidéo et les ordinateurs. Jouer impliquait souvent de se traîner par terre, à pousser des petites autos, à assembler des blocs LEGO, à pratiquer des sports inventés, dérivés du soccer ou du hockey : on usait en un rien de temps les genoux de nos pantalons de corduroy. À une époque, l’été, j’allais me baigner chez les jumeaux T***. On passait l’après-midi dans et autour de la piscine pendant que leur mère nous surveillait distraitement (bilan : aucune noyade). Je me rappelle que les jumeaux T*** possédaient un assortiment de figurines de Star Wars, qui furent mon premier contact avec l’univers de ce film-culte (non, je n’ai pas vu Star Wars à sa sortie, en 1977). Les jeux étaient parfois abstraits, des jeux de rôle improvisés consistant à s’inventer des histoires semblables à celles qu’on voyait à la télé; on se faisait des accroires, on changeait nos voix, on prenait l’accent des comédiens de doublage, ça finissait généralement en queue de poisson quand un ami moins porté sur l’art dramatique décrochait de son personnage. Enfant, il m’arrivait de m’ennuyer. On n’a vécu qu’une poignée d’années, on a l’univers entier à découvrir, mais on réussit malgré tout à se languir, on tourne dans la maison, on se plaint : « Je sais pas quoi faire ». Ça finissait par passer et je me retrouvais le nez dans une bande dessinée ou avec des crayons de couleur et du papier à dessiner des petits bonhommes ou devant la télé à regarder ce qui s’adonnait à y jouer; la bonne vieille télé, toujours là quand on a besoin de compagnie.

30 juin 2018

Passé simple (73) — Nature

(Image tirée de Peterson Field Guide, version interactive)



On entendait des chants d’oiseaux toute la journée, sans même s’en rendre compte. Les corneilles dans les pins, aux petites heures. Les merles qui chassaient des vers sur la pelouse autour de la maison. D’autres oiseaux encore dont on ne connaissait pas le nom, jusqu’à ce qu’un jour, on devienne curieux et qu’on se procure un guide Peterson. Une famille de tamias avait son terrier sous la galerie d’en avant. À quelques mètres de la maison, un champ en friche plein de fleurs et d’herbes sauvages. Plus loin, le bois du Séminaire. Le quartier avant que l’urbanisation ne le rattrape tout à fait. Pendant les vacances, on partait en camping et c’était l’occasion de vivre dans la nature. Mon père nous faisait voguer sur des lacs dans le canot de bois, une expérience rare et magique; le reste de l’année, le canot ne redevenait qu’une épave rouge et inutile sur son support dans la cour de la maison. La nature vient avec ses inconvénients, en particulier les piqûres d’insectes : maringouins, mouches noires, brûlots, mouches à chevreuil. En camping, se gratter constituait une activité en soi. On s’aspergeait de chasse-moustiques en aérosol des pieds à la tête. La nature était à hauteur d’enfant, je la découvrais avec candeur, sans intérêt encyclopédique, simplement pour ce qu’elle me donnait de formes, de couleurs, de parfums et de bruits. J’ai eu la chance de comprendre jeune que la nature se suffit à elle-même et n’a pas besoin des humains pour exister.