09 août 2022

Plancton

Il se désolait que sa vie ne soit pas instagrammable. En tout cas, ç’aurait pris un méchant filtre.


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Après deux ans de recherche de pointe en apprentissage profond qui avaient englouti des dizaines de millions en capital de risque, on avait enfin réussi à dresser le robot barman pour qu’il prépare un dry martini parfait. Hélas, la mode du dry martini était déjà passée et il fallut tout recommencer avec le Bloody Mary.


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En Europe, on dit « se pisser dessus ». Je retiens plutôt de mon enfance l’expression « pisser dans ses culottes », qui me semble illustrer de façon plus explicite ce dont il est question.


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Et un jour, les robots prirent le pouvoir afin d’asservir l’humanité, mais comme ils n’avaient pas été programmés dans ce but, ils se retrouvèrent désemparés. Alors, ils continuèrent à produire des biens de consommation avec entêtement, jusqu’à ce que la Terre soit submergée de produits inutiles, causant l’extinction de toute forme de vie. FIN.


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« On manque d’ambition, dit-elle. Comment ça se fait qu’on n’a pas encore un Ski-doo ? Tout le monde a un Ski-doo pis un quatre roues, dans le coin. »


17 juillet 2022

Le savoir perdu

(Source)


C’est ainsi qu’un jour, les goûts évoluèrent et la mode des bières de type India pale ale (IPA) à l’américaine prit fin. Or, cela faisait deux générations que les brasseurs n’élaboraient plus que ce type de bières ; ils ne savaient plus comment fabriquer autre chose que des IPA. À la recherche d’alternatives, ils eurent beau faire des essais — par exemple en diminuant les quantités de houblon ou de levure, en modifiant les malts et la température de brassage —, les résultats s’avérèrent toujours médiocres. Un savoir immémorial s’était ainsi perdu : l’humain devrait reprendre à zéro le lent apprentissage des techniques brassicoles. Et pendant de longues années encore, les consommateurs, écoeurés, durent se résoudre à continuer à boire des bières au fort goût de bile.


16 juillet 2022

Vos clubs privés

(Source)


Qu’ils reposent en paix, tous ces textes que vous publiez dans Facebook, vos photos dans Instagram. Peut-être ne réalisez-vous plus qu’il faut un mot de passe pour y accéder ; ça fait si longtemps que vous n’avez pas eu à taper le vôtre, et puisque plusieurs de vos amis proches sont aussi membres de ces clubs privés, vous présumez qu’il en est de même pour l’humanité entière. Vous pouvez continuer à écrire vos secrets dans Facebook et Instagram, ils demeureront bien protégés derrière une page de connexion pour moi infranchissable. Vous persistez à écrire sur un babillard qui m’est inaccessible, à classer vos photographies dans un album que je ne peux pas ouvrir. Lorsque vous relayez vos publications, je reconnais l’URL familière de ces réseaux. Je ne clique même plus sur ces liens qui ne mènent nulle part et je passe mon chemin.



Votre contenu est coincé dans un monde parallèle dont les paysages me seront à jamais étrangers. 

Les plateformes vont et viennent ; celles-là ne feront pas exception. Toutes ces constructions virtuelles sont vouées à disparaître. Les applications, les formats de fichiers, les supports informatiques sont de constitution fragile. La technologie a la mémoire courte. Les traces numériques de l’humanité s’effacent à mesure que le temps passe. Nos données sont en voie d’extinction. C’est pourquoi je ne me fais aucune illusion : mon obsolescence est elle aussi inévitable et ce blogue et mes écrits ne sont pas plus pérennes que le cri du ptérodactyle ou que l’odeur du mammouth.


13 juillet 2022

Foglia, proto-blogueur

[J’ai vu passer le nom de Foglia aujourd’hui dans Twitter et ça m’a rappelé ce brouillon de texte écrit en novembre dernier, mais que je n’avais finalement pas publié dans mon blogue. Après relecture, je me suis dit (en toute humilité) que ce n’était pas si mal, et qu’en cette période estivale de slow blogging (je viens d’inventer le concept), il n’était pas trop tard pour bien (?) faire.]



Marc-François Bernier, Foglia, l’insolent, Édito, 2015.


Je viens de terminer de lire un essai sur l’œuvre de Pierre Foglia — j’ai failli écrire Foglia tout court, comme on écrit Céline ou Martineau. Ça s’intitule Foglia l’insolent, c’est signé Marc-François Bernier et ça a été publié par Édito en 2015, soit quelques mois à peine après la parution de la dernière chronique de Foglia dans La Presse. Foglia est parti alors que La Presse vivait une époque charnière : l’application pour tablettes La Presse Plusse (1) existait depuis 2013 et la version en papier du journal allait disparaître au début de 2016. Tout ça est à la fois récent et si lointain, c’en est un peu troublant.

J’ai commencé à fréquenter Foglia quand j’ai appris à lire ; à lire le journal, disons. Je l’ai lu religieusement jusqu’à sa retraite, bien qu’il m’ait fait plus d’une fois rouler des yeux.

Foglia était un proto-blogueur : je me suis fait cette réflexion au moment de charger le bouquin sur ma tablette (vive le service de prêt numérique de BAnQ) ; alors que j’en termine la lecture, je suis conforté dans cette impression.

Au-delà de l’humeur et de l’opinion, Foglia s’est raconté et s’est mis en scène dans ses chroniques pendant plus de 40 ans. Chez lui, la chronique tenait souvent du carnet. Il était aussi beaucoup question de ses chats, ce qui, avouons-le, est vachement web-deux-point-zéro. Il a volontiers joué à l’influenceur, nous disant quoi lire, ce qui est certes généreux, mais il nous a aussi beaucoup dit quoi penser. Lorsqu’il pratiquait les gros mots, l’irrévérence, voire l’injure, Foglia faisait aussi un parfait troll (il avait d’ailleurs ses têtes de mot en T).

Quand j’ai été assez vieux pour comprendre, j’en suis venu à réagir au snobisme de Foglia, celui du gars qui se croit moralement au-dessus de son lecteur, celui du gars qui rejette par réflexe ce que le nombre — pas nécessairement une majorité, mais une masse critique, disons — apprécie. Foglia cultivait l’art d’être à contre-courant et d’être un électron libre, ce qui est de nos jours l’attitude normale (et attendue) du chroniqueur d’opinion, du polémiste, de l’antisystème.

J’ai pensé à Foglia pendant la pandémie. Je me suis rappelé sa haine des règlements et des délateurs. Je l’ai imaginé écrire une chronique vomissant la police du masque. Je me le suis aussi imaginé en antimasques, voire en antivaccin. Or, si cette pandémie a mis quelque chose en lumière, c’est bien que l’esprit critique n’est pas la même chose que l’esprit de contradiction (2). J’ai le souvenir que Foglia s’est adonné à ces deux disciplines avec le même zèle.

Dans les années 2000 et 2010, quand les journaux se sont mis à chercher une manière d’occuper le web, ils ont lancé une multitude de blogues signés par des personnalités et des semi-personnalités — des journalistes, des commentateurs, d’ex-politiciens, etc. Cyberpresse, le Huffington Post, le Devoir, le Journal de Montréal : tout le monde s’y est mis. Ma théorie est que cette abondance de blogueurs professionnels, et ensuite le bulldozer Facebook (ce succédané du web), ont fini par tuer la blogosphère et le concept même du blogue comme espace d’expression personnel, voire littéraire.

Foglia n’a jamais tenu de blogue, lui qui fustigeait (bien entendu) tout ce qui était technologique et numérique.

De nos jours, alors que l’actualité est partout et gratuite dans l’univers numérique, les journaux définissent leur personnalité par le biais de leur équipe de commentateurs. Résultat : il n’y a jamais autant eu de chroniqueurs dans les journaux (3). L’humeur et l’opinion sont si omniprésentes qu’on se demande quel espace pourrait aujourd’hui occuper un Foglia dans ce brouhaha.

Tout bien considéré, la fin de sa carrière est peut-être survenue au bon moment.


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Notes :

(1) OK, c’est La Presse+, mais c’est plus fort que moi.

(2) Si je peux me permettre cet aparté, la pandémie a aussi rappelé que tout n’est pas qu’opinion, et que, à moins d’être une sommité, moult principes, disons, — je choisis au hasard — de biochimie et de statistiques ne peuvent pas sérieusement faire l’objet de débat.

(3) Évidemment, cette phrase à l’emporte-pièce n’est étayée par aucune donnée probante. 


27 juin 2022

Scène locale

Quand le groupe hachait son rock à contretemps, approximatif 
Le chanteur suait, susurrait, zozotait entre ses dents
Puis postillonnait le refrain sur un parterre à peu près vide
Accroché au pied de micro comme le capitaine à la rambarde d’un Titanic qui coule
Il ouvrait des yeux grands comme ça, faisait la moue, posait
Bougeait mal, tressautait, tel un condamné sur la chaise électrique
Son style mystérieux, emprunté, limite malaisant
Faisait, pensait-il, craquer les nanas, les nunuches et les lolitas
La basse était trop forte, mais la barmaid n’allait pas ajuster les curseurs de la console
Trop occupée qu’elle était à laver des verres, à torcher son comptoir
Le regard absent comme la clientèle
C’est ainsi que, de baguettes de drum échappées en cordes de guitare cassées
D’enchaînements oubliés en silences pénibles entre les chansons
Le spectacle s’est enfargé, a titubé, a poursuivi son chemin de croix
Jusqu’au rappel trop long applaudi de main morte
Plus tard, aux petites heures, on gardera ses verres fumés, son attitude et ses fringues de scène
On parlera trop fort dans un boui-boui vide
En avalant une poutine roborative
Pendant que dans le coffre des voitures les amplis tiédissent