3 février 2023

Savoir se taire

L’homme ne sait plus parler, il ne sait plus quoi dire. Les mots l’ont quitté comme tant d’autres choses, avec les années. Il est muet dorénavant. Épuisé. Vide. Alors, l’homme se tait. Voilà des semaines que ses carnets jaunissent dans le silence. La vie continue, pourtant, il se passe des choses, trop peut-être, ou alors pas assez, et rien ne vient, ce n’est pas comme un tube de dentifrice qu’on presse, comme un ballon qu’on gonfle en soufflant, il n’y a pas de muscle à bander qui fasse arriver les mots. L’homme se sent vieux, parfois. Il s’active au travail un peu inutilement, il perd beaucoup de son temps à des choses futiles, il s’inquiète pour sa santé. Il s’englue dans la routine, laisse le temps rouler, il flotte, fait du sur-place. Comme le fou qui n’a pas remonté le mécanisme de sa montre depuis des lustres, il se fait accroire que le temps s’est arrêté. Ce qui ne l’empêche pas de vieillir. Et en vieillissant, sa parole usée manque de souffle, sa voix ne porte plus, ses mots sont désuets, ses idées passées de mode. Il est devenu à son corps défendant un homme d’un autre temps. Alors il se tait. D’ailleurs, personne ne l’écoute. Les courants, les marées et les vagues ont rapporté sur le rivage toutes les bouteilles qu’il avait jetées à la mer. Ces billets embouteillés représentaient tout ce qu’il avait à dire. Il croit être allé au bout du discours. Il n’a plus de mots. Ni d’énergie pour façonner du texte, le mettre en forme, le poncer, le polir. Ces gestes qu’il a cru un jour connaître, mais qu’il ne faisait que singer, ces gestes qu’il ne se sent de toute façon plus la force de reproduire. Est-ce un renoncement ? Un abandon ? La page est blanche, pourquoi la souiller ? Aucun poème ne vaut cette page immaculée. On surestime l’écriture, cette chose abstraite, statique, superflue. On ne veut pas lire, on veut regarder des images, des images animées, on veut entendre les mots. Cette activité de décodage avec les yeux de longues et trop nombreuses rangées de signes, c’est ennuyant. Personne n’espère les mots de l’homme, personne ne se rappelle son existence. Son silence est dans l’ordre des choses. Il faut parfois savoir se faire oublier. S’oublier un peu. Profiter de la fraîcheur des coins d’ombre. D’autres dans le soleil font du bruit pour dix, pour cent. Il faut savoir admettre l’inexistence. Alors, l’homme se tait.


8 janvier 2023

Absence d’hiver

L’absence d’hiver semble vouloir prendre une pause aujourd’hui. Il fait moins dix degrés ce matin et une discrète neige (faite de minuscules parachutes) tombe sous un ciel généralement bleu. Après des festivités de Noël et du Nouvel An bien arrosées (de ce que les météorologues appellent des précipitations sous forme liquide), le temps doux s’est poursuivi et nous voici le 8 janvier avec un couvert neigeux au travers duquel les brins de gazon percent (disons moins d’un centimètre au sol). Les amateurs de sports d’hiver se morfondent et les amateurs de course à pied en ont marre (d’eau (ha, ha)) d’avoir les orteils mouillés. La semaine dernière, nous avons observé un écureuil roux dérouté qui faisait des allers-retours sur le terrain en ayant l’air de chercher un printemps et des provisions inexistantes. Ce n’est pas encore cet hiver que nous allons voir la fin de notre éternelle corde de bois.

Dans mon jeune temps, il y avait des bancs de neige hauts comme ça, etc.

Sinon, sur le tronc du pin blanc en face du chalet, j’ai vu à quelques jours d’intervalle un grimpereau brun grimper la tête en haut et une sittelle à poitrine rousse descendre la tête en bas. Ces petits passereaux picossent je ne sais quoi, il n’y a évidemment aucun insecte qui grouille dans les fissures de l’écorce (absence d’hiver, d’accord, mais il ne faut pas exagérer).

Le temps des FêtesMD est bel et bien terminé. Jojo a rangé les décorations. Les visiteurs et autres touristes s’en sont retournés en ville et le quartier a retrouvé son calme. Le trafic devant le chalet se réduit maintenant aux habituels promeneurs de chien, marcheurs, coureurs et automobilistes. La cheminée de la voisine d’en face fume. La Terre a chaud, mais continue de tourner.


3 janvier 2023

Ducharme révélé

 




Je me suis plongé hier dans le chapitre Vie & œuvre du livre Réjean Ducharme. Romans (Collection Quarto, Gallimard, 2022). Cette chronologie signée par Monique Bertrand et Monique Jean est passionnante, malgré un bouquin trop lourd (presque deux mille pages), à la reliure trop molle et aux caractères bien trop minuscules (il est aussi possible que la prescription de mes verres correcteurs ait besoin d’une mise à niveau). « Le monstre sacré », « le géant de la littérature », « l’écrivain invisible », « l’auteur fantôme », « l’insaisissable personnage » : voilà le genre de périphrases que vous aurez le bonheur de ne pas retrouver dans ces notes biographiques, dont on apprécie l’approche factuelle, sobre et documentée.

La vie de Ducharme forme un récit à la fois familier et plein de surprises ; Ducharme a tellement été scruté (de loin) par les paparazzis des lettres (et autres potineux en manque de sujet), qu’il est possible que le lecteur connaisse déjà les (des) grandes lignes de son existence. La nouveauté se retrouvera alors dans les détails, dans le quotidien et, surtout, dans les écrits intimes de Ducharme (lettres et journal). On développe vite de l’empathie pour le personnage, cet écrivain autodidacte, qui frappe très jeune un coup de circuit (ou peut-être devrais-je parler de tour du chapeau), mais qui veut avoir la paix, qui écrit avec compulsion, qui cherche à atteindre un absolu, qui souffre, pauvre, paumé, agité, intense, qui vit sur le fil du rasoir ou de fer ou sur le bord d’un précipice, en tout cas toujours sur le bord de quelque chose. Et on s’étonne de l’abondante correspondance : c’est pas possible les missives que les gens de lettres (hum) s’envoyaient l’un l’autre à une époque pourtant pas si lointaine.

L’aspect le moins intéressant de la biographie de Réjean Ducharme est la fixation des journalistes à briser son anonymat, les suspicions de canular, les conjectures récurrentes, lancinantes et inutiles au sujet de sa réalité, de son authenticité. Les autrices n’ont pas le choix d’en parler : le phénomène aura occupé une partie sa vie, hélas.

J’ai été amusé d’apprendre que Réjean Ducharme (qui ne tenait pas en place et déménageait sans cesse) a brièvement occupé en 1967 une chambre sur la rue Drolet — une adresse aujourd’hui disparue, devenue un petit parc — située à 300 mètres de notre (ma tendre moitié et moi) ancienne maison de l’avenue Laval. Puis, en 1968, un appartement à 700 mètres de là, sur l’avenue de l’Esplanade (lieu qu’on devine être le décor de l’Hiver de force).

Dans sa correspondance et ses cahiers, Ducharme l’angoissé a généreusement pratiqué les jérémiades, ce qui me console de ma propre propension à faire de même dans mon blogue. Sauf que monsieur était publié, lui. Et chez Gallimard en plus.

Comme tous les textes biographiques, ça finit mal. Beaucoup de cadavres dans la dernière partie (parents, amis, animaux domestiques), jusqu’à ce que, fort magané, le personnage principal meure à son tour.

La lecture de ce chapitre liminaire complétée, je n’ai pas pour projet de me lancer tête baissée dans l’intégrale de l’œuvre romanesque de Ducharme, que je n’ai fait que survoler dans ma pourtant pas pire longue vie de lecteur. J’ai le temps. Il n’y a pas le feu. Je sais maintenant que j’ai tous ses romans à portée de la main, dans un rayon de ma bibliothèque, en un seul volume. Je pourrai les parcourir à loisir, dans l’ordre ou dans le désordre, en tout ou en partie, ils resteront là, bien sages, disponibles, dans leurs pages nombreuses, sous leur reliure trop molle, avec leurs caractères bien trop minuscules.


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(En guise de post-scriptum pour les curieux : à la faveur d’une recherche dans le Web, je suis tombé sur l’ouvrage Présences de Ducharme (Éditions Nota bene, 2009), un collectif dont les chapitres Éditer Ducharme (de Roger Grenier des Éditions Gallimard) et Le fonds Réjean Ducharme (de Monique Ostiguy de Bibliothèque et Archives Canada), notamment, forment à mon avis un excellent complément à Vie & œuvre.)


29 décembre 2022

L’art de la soumission

(Source)



Pour l’écriveron anonyme, transformer son manuscrit en soumission de manuscrit demande des nerfs d’acier et beaucoup de patience.

Je n’y connais rien, mais permettez-moi de conjecturer : je présume que, contrairement à l’écriveron anonyme, l’auteur établi, déjà à tu et à toi avec l’éditeur, a le privilège d’envoyer (pas soumettre, envoyer) son manuscrit sous forme d’un tapuscrit lourdement annoté, ou alors de cahiers remplis de pattes de mouche, voire d’un amas de feuilles volantes couvertes de gribouillages presque illisibles. On a tous vu des images de ce genre de manuscrit d’auteurs célèbres en se disant : coudonc, pourquoi pas envoyer sa poubelle de recyclage à l’éditeur tant qu’à faire. J’imagine les réviseur·zeuse·s travaillant à partir de ce matériau, disons, brut devoir carrément (re)composer le texte, récrire le truc, inventer des passages de toute pièce, bref, traduire ce torchon en un vrai manuscrit prêt pour le travail d’édition.

Ce n’est pas exactement le même processus pour l’écriveron anonyme. Les consignes de l’éditeur sont strictes et nombreuses ; on est prié de n’en déroger d’aucune manière au risque de voir son manuscrit rejeté sans ménagement ni lettre de refus. N’ayez pas le malheur de planter un adverbe dans le premier paragraphe ou d’utiliser par mégarde un interligne de 1,9 : il n’en faut pas plus pour que votre manuscrit longuement bichonné ne finisse avalé par une déchiqueteuse. Il faut donc s’appliquer.

Or, peut-être votre logiciel de traitement de texte favori n’est point l’omniprésent Word de l’hégémonique Microsoft ? Dommage. Vous devrez convertir votre manuscrit en format Word : c’est que les éditeurs semblent aussi accros à Microsoft qu’à la police Times 12 points. Mais voilà que votre logiciel de traitement de texte de prédilection ne sait pas créer un fichier Word selon les règles de l’art. D’accord, sous le menu Fichier, il y a bien une fonction d’exportation qui fait semblant de sauvegarder votre texte en format Word, mais celle-ci ne sait que produire un pudding typographique sans queue ni tête. Vous aurez d’autre choix que de vous farcir un travail de moine consistant à copier, puis à coller le texte dans un document vierge, puis à réappliquer à la mitaine tous les formats gossés avec amour au long des nombreux mois de rédaction et de révision de votre bébé. Ne désirant pas revivre ce fastidieux calvaire, vous devrez ensuite vous résigner à abandonner le fichier original de votre manuscrit et par le fait même l’utilisation de votre logiciel de traitement de texte favori, et vous vous retrouverez otage de Microsoft Word pour tout changement à venir. Contre votre volonté, votre manuscrit est soudain devenu ce fichier Word, dont il existera de nombreuses déclinaisons se conformant chacune aux caprices particuliers d’un éditeur.

Bien entendu, vous pouvez aussi choisir d’envoyer votre manuscrit à ces éditeurs de la vieille école qui exigent de le recevoir par courrier postal, imprimé sur des feuillets de papier. Il va sans dire que ce format vous obligera à vous plier à toute une série de nouvelles exigences spécifiques : dimension des pages, absence de reliure, pagination, etc. Mais quelle peut bien être la motivation d’un maillon de la chaîne du livre à refuser en 2022 les avancées technologiques qui permettent dorénavant — plus précisément depuis une bonne génération — l’expédition d’un document de texte, même de plusieurs dizaines de milliers de mots, par courriel en format numérique ? Vous imaginez volontiers un directeur de collection portant un veston de velours côtelé brun, des lunettes de cornes et des favoris, installé dans un cabinet de travail sombre et poussiéreux, aux murs tapissés de rayons ployant sous les volumes. Assis derrière un grand bureau de bois massif jonché de paperasse, il feuillette nerveusement un manuscrit dans le rai jaunâtre d’une lampe articulée. Il écrase le mégot de sa cigarette dans un cendrier débordant, soupire et, dans un geste théâtral, jette le manuscrit à la corbeille en s’écriant : «  Soyez plutôt maçon, si c’est votre talent, ouvrier estimé dans un art nécessaire, qu’écrivain du commun, et poète vulgaire. » Peut-être aussi choisirez-vous — par souci écologique ou par paresse — de vous en tenir à la soumission de manuscrits par courriel. À vous de voir.

Dans tous les cas, conformément aux règles du jeu établies par chaque maison d’édition, vous attendrez ensuite patiemment une réponse, positive ou négative, dans les trois à six mois, ou alors, passé ce délai, l’absence d’une réponse qui équivaut par défaut à un refus (à moins que le comité de lecture ait égaré votre manuscrit, vous n’en saurez jamais rien).

Puisque les probabilités jouent contre l’écriveron, puisque la maison d’édition a déjà un catalogue à promouvoir et qu’elle est déjà liée par contrat à une cohorte d’auteurs (voire de bons amis), pourquoi l’un et l’autre se donnent-ils tout ce mal ? Pourquoi tout ce cirque ?

La soumission de manuscrits est une loterie réciproque et les probabilités sont infinitésimales : il y a bien peu d’appelés et encore moins d’élus. L’écriveron s’y résout avec un mélange à parts égales de doute et de conviction, d’espoir et d’entêtement, un état étrange qui n’est pas répertorié dans le DSM, mais qui tient du masochisme et de l’état de contemplation de la sœur cloîtrée. Il est grand, le mystère de la foi.