27 juin 2022

Scène locale

Quand le groupe hachait son rock à contretemps, approximatif 
Le chanteur suait, susurrait, zozotait entre ses dents
Puis postillonnait le refrain sur un parterre à peu près vide
Accroché au pied de micro comme le capitaine à la rambarde d’un Titanic qui coule
Il ouvrait des yeux grands comme ça, faisait la moue, posait
Bougeait mal, tressautait, tel un condamné sur la chaise électrique
Son style mystérieux, emprunté, limite malaisant
Faisait, pensait-il, craquer les nanas, les nunuches et les lolitas
La basse était trop forte, mais la barmaid n’allait pas ajuster les curseurs de la console
Trop occupée qu’elle était à laver des verres, à torcher son comptoir
Le regard absent comme la clientèle
C’est ainsi que, de baguettes de drum échappées en cordes de guitare cassées
D’enchaînements oubliés en silences pénibles entre les chansons
Le spectacle s’est enfargé, a titubé, a poursuivi son chemin de croix
Jusqu’au rappel trop long applaudi de main morte
Plus tard, aux petites heures, on gardera ses verres fumés, son attitude et ses fringues de scène
On parlera trop fort dans un boui-boui vide
En avalant une poutine roborative
Pendant que dans le coffre des voitures les amplis tiédissent

12 juin 2022

Effervescence de saison

Ce printemps, des merles ont construit leur nid dans le pin qui se dresse devant le chalet. Le nid, un petit tapon coincé dans une fourche des branches, surplombe le toit. Les merles sont très présents dans les environs. On les voit ratisser le petit bout de gazon devant la maison, ils sautillent, ils picorent, ils se tiennent la tête bien droite, un insecte coincé dans le bec. Ils se disputent la pelouse avec les quiscales et les étourneaux. Ça joue du coude. Je présume que d’ici quelques semaines, quand les jeunes merles sortiront du nid, il y aura encore plus de trafic.


*


C’est la période de la floraison du pin blanc, qui produit un abondant pollen jaune fluo. Quand il vente, ça fait comme un brouillard ou une tempête de sable. Jour après jour, on découvre sur toutes les surfaces autour du chalet — la terrasse, la table et les chaises de jardin, le barbecue, la voiture — une fine poudre jaune. On balaie, on essuie, mais ça revient vite, poussière invisible qui se dépose sur les touches de mon clavier pendant que j’écris ces mots.


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Des bourdons ont bel et bien fait leur nid sous la terrasse. Les cuisses chargées de pollen, ils se glissent dans l’interstice entre les planches de la terrasse et le mur mitoyen de la voisine. C’est encore tôt en saison et on suppose que le choix de fleurs à butiner est encore limité. Le rosier sauvage est en fleur, mais pas encore les hémérocalles ni les hydrangées. Sinon, il y a toujours les bons vieux pissenlits. Si on se donne la peine de voler un peu plus loin, le bord des routes et les champs sont déjà constellés de fleurs multicolores offertes aux butineurs.


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La belle saison est courte, il faut faire vite, mettre en branle les préparatifs pour perpétuer l’espèce : on construit des nids, on déploie ses étamines, on chante dès le lever du jour, il faut s’activer, bientôt l’été, bientôt l’automne, puis la saison froide. Et moi qui suis là à écrire inutilement du texte sur mon ordinateur ; il faudrait bien que je vaque à des activités plus productives, n’est-ce pas ?


11 juin 2022

Le vrai du faux











Ce n’est pas parce que ça ressemble à une pipe
Que c’est une pipe
Ce n’est pas parce que ça ressemble à un poème
Que c’est un poème
Ce n’est pas parce que ça ressemble à de l’art
Que c’est de l’art
La preuve











31 mai 2022

Passif-agressif

 

Un extrait dudit manuscrit



« Ce qui m’a jeté à terre surtout, dans ce temps-là, c’est d’imaginer toutes les grandes personnes qui avaient travaillé après ça, l’imprimeur pis le dessinateur, c’était toute du monde sérieux, l’éditeur, la correctrice : des adultes qui travaillaient sur les cossins que j’écrivais en bobette chez nous. »

François Blais dans Le mystère François Blais, entrevue à Télé-Québec (29 janvier 2018)



J’étais rendu à ce stade où il faut lâcher prise et déclarer la chose montrable, lisible, potable, à défaut qu’elle n’atteigne jamais une ô combien impossible perfection. J’ai donc pris mon courage et mon clavier à deux mains et j’ai envoyé le manuscrit de mon énième Grand projet ambitieux (GPA) à une première série d’éditeurs. Les pauvres : Dieu sait qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour s’éviter ces soumissions. Et voilà qu’ils en reçoivent une de plus par ma faute.

J’ai beau croire à certains mérites de mon manuscrit, je n’en suis pas moins terrorisé à l’idée de déranger des grandes personnes, du monde sérieux, avec mes élucubrations littéraires.

Il s’agit de lire la section Soumission de manuscrit de leurs sites pour apprécier l’espèce de stratagème passif-agressif auquel se livrent les éditeurs envers les aspirants auteurs, cette façon qu’ils ont de les inviter à envoyer leur manuscrit malgré que, à condition que, quoique, mais seulement si, et encore. À force de lire ces complaintes («  notre modeste comité de lecture qui croule sous un déluge continu de manuscrits poches »), ces recommandations étranges (« assurez-vous d’avoir lu l’entièreté de notre catalogue »), ces consignes techniques monomaniaques (nombre de mots par page, largeur des marges) et ces fausses promesses (« soyez patient : vous recevrez de nos nouvelles dans les six mois, voire jamais »), après avoir ratissé ces sites, donc, j’ai développé une étrange compassion pour les comités de lecture, constitués de pauvres volontaires qui doivent se farcir quotidiennement les textes médiocres soumis par des quidams qui ne savent pas faire la différence entre Arial 11 points et Times 12 points ou entre un livre de recettes et un roman. Le lecteur moyen ne soupçonne pas les efforts déployés par les éditeurs pour séparer le grain de l’ivraie, ces montagnes d’ivraie qu’ils épluchent sans déceler le moindre grain qui vaille. Ému, j’ai composé une étrange lettre de présentation qui s’excusait de créer quelque dérangement plutôt que de vanter la qualité de ma prose. (D’accord, j’avoue être nul dans les lettres de présentation.)

Jusqu’à maintenant, j’ai eu droit à plusieurs accusés de réception, ce qui est déjà beaucoup. On dira ce qu’on voudra, mais quand vous achetez un billet de loterie, Loto-Québec ne vous envoie pas un accusé de réception. Je salue la délicatesse du geste (et j’écris cela sans aucune ironie).

Je hais les concours, on dirait que j’ai rien pour. J’ai jamais rien gagné, ça m’a rien donné. Mais je n’ai pas le choix de jouer le jeu : je ne suis qu’un écriveron anonyme. Je soumets et me soumets. Je me plie aux exigences avec docilité. Times 12 points : pourquoi pas ? En parcourant son catalogue tel qu’on me le recommandait, j’ai découvert que cette maison ne publie que des membres de l’UDA. J’ai envoyé mon manuscrit quand même. Ça me donne six mois pour me trouver une figuration ou m’inscrire à l’École de l’humour. Ailleurs, je constate que mon absence de postdoctorat en création littéraire pourrait être remarquée. Tant pis, les analphabètes fonctionnels ont aussi le droit de raconter leurs histoires.

Ma stratégie est implacable : les avoir à l’usure.


15 mai 2022

Canicule de mai

Puisque le climat se détraque, la météo se détraque. À moins que ce ne soit l’inverse. Allez savoir. En attendant, on sue. Il y a peu, il neigeait ; ces derniers jours, il fait chaud sans bon sens, ce qui nous vaut un épisode de canicule en mai, phénomène pour le moins inhabituel. Il semble qu’on soit rendu là. Heureusement que l’essence est à plus de deux dollars le litre, sinon les gens continueraient à rouler en pick-up et on continuerait à construire des autoroutes et des ponts électoralistes. Et cætera.

La météo aidant, les tulipes de la voisine d’en face ont carrément explosé : en 48 heures, elles sont passées du stade de vagues pousses vertes à celui de fleurs aux pistils offerts aux quatre vents. Le printemps capote et se prend pour l’été.

Je ne sais pas s’il y a un lien avec le temps qu’il fait, mais il me semble qu’il n’y a jamais eu autant de mouches noires en Estrie. On peut à peine profiter de la terrasse en fin d’après-midi que des escadrons de ces petites maudites fatigantes viennent bourdonner, tournoyer et gosser autour de notre tête et de nos chairs offertes. Ça suscite moult sacres. Cette semaine, en faisant mon jogging, j’ai d’ailleurs avalé un insecte. Je l’ai recraché tant bien que mal en vouant ces satanées bestioles aux gémonies (je paraphrase). Ça m’apprendra à respirer par la bouche quand je fais du sport.

Selon mes observations, encore cette année, des bourdons ont établi leurs quartiers sous la terrasse. Il y a deux ans, c’était près du cabanon, cette année, ils semblent avoir choisi un interstice derrière le BBQ. Grand bien leur fasse. Malgré leur gabarit imposant et leur vrombissement de B-52, ces insectes sont tout à fait inoffensifs. L’été, j’aime les observer butiner les grappes de fleurs qui poussent à l’orée du petit boisé derrière le chalet. Je trouve que les abeilles profitent d’une campagne de relation publique trop efficace. On en vient à oublier qu’il existe de nombreuses espèces de bibittes butineuses. Les bourdons sont de celles-là. Les bourdons sont industrieux et placides. Aimons-les.

Aujourd’hui, il y a risque d’orages toute la journée. Une tornade ne nous surprendrait pas outre mesure. Pour le moment, il pleut. Le temps est tout croche et la nature doit s’adapter. Par exemple, alors que j’écris ces lignes, la voisine d’en face fait du jardinage sous la pluie, vêtue d’un imperméable et de bottes de caoutchouc. Voilà où en est rendu le monde.