22 janvier 2022

Immobilité



Sous un ciel clair et un soleil oblique, le paysage est immobile, figé dans l’air glacial. Tente-trois sous zéro, selon Environnement Canada, que je crois sur parole, je ne suis pas allé vérifier en personne. On devine que la neige a cette texture craquante et sèche, comme de la meringue. Les voitures des voisins d’en face sont en hibernation. On ne perçoit même pas leur respiration. Pas d’oiseaux, pas d’écureuil, pas de propriétaires de chiens en promenade : pas un chat.

Le chauffage du chalet claque, mais à ces températures, il ne fournit pas. Il faut sortir les chandails et les chaussettes de laine. Selon Environnement Canada toujours, il y a un « Avertissement de smog », inscrit dans un dramatique bandeau rouge. Je présume que cela n’est pas étranger au chauffage au bois, fort populaire en ces contrées. Après vérification, en effet, dans le détail de l’avertissement en question, on indique que « au Québec, le chauffage au bois est la principale source de particules fines qui contribue au smog l’hiver. »

D’ailleurs, je m’inquiète pour la voisine d’en face. Sa cheminée ne boucane pas. La pauvre vieille est-elle morte gelée dans son lit ?

Les chroniques de l’immobile ont tendance à s’essouffler vite. Et c’est l’heure d’un café. 


15 janvier 2022

31 décembre 2021

Actualité imaginaire — Ça s’est aussi passé en 2021 (ou pas)

(Source)



Encore cette année, la pandémie mondiale a fait ombrage à plusieurs histoires qui méritent d’être soulignées alors que l’année 2021 s’achève. Reprenant une vieille tradition de notre blogue consistant à faire une rétrospective de l’actualité imaginaire, nous vous présentons ici quelques-unes de ces (fausses) nouvelles oubliées.

Un nouveau record au marathon

L’Éthiopien Eliud Kipchoge est devenu le premier athlète à compléter un marathon en moins d’une heure trente, réduisant le précédent record par près de trente minutes. La course non officielle, commanditée par une marque d’équipement sportif, a été réalisée en circuit fermé dans une pente négative, par une température fraîche et avec un vent de dos. L’athlète était en outre équipé de chaussures expérimentales, ainsi que d’un exosquelette.

La résolution d’un problème mathématique datant de l’Antiquité

Pendant que tous les journalistes scientifiques avaient les yeux tournés vers la covid-19, une équipe de mathématiciens du Midwest Institute of Theocracy (MIT) réussissait l’impossible : la résolution de la quadrature du cercle et le calcul de la toute dernière décimale de pi. Un long et très aride article publié en mars dernier dans le journal Proceedings in Advanced Mathematics énumère d’ailleurs l’intégralité des décimales de cette constante fondamentale.

La découverte de la première exoplanète habitée

Une première exoplanète habitée, située à environ 10 années-lumière de la Terre, a été découverte à l’observatoire de rayons X Chandra de la NASA. L’équipe d’astronomes a réussi à établir une communication avec les habitants de cette planète, dont voici la transcription. 
LA TERRE : « Ceci est un message de paix en provenance de la Terre. »
EXOPLANÈTE : « À l’aide ! Notre atmosphère se réchauffe à cause de l’effet de serre ! Venez nous aider ! »

Un humoriste n’est visé par aucune allégation

Dave Duguay, humoriste de la relève d’origine lavalloise, a été bien embêté lorsque le Journal de Montréal a révélé qu’il n’était visé par aucune allégation. « En effet, a-t-il déclaré, je ne me suis livré à aucun attouchement et n’ai fait de blagues aux dépens d’aucun groupe de personnes persécutées ou défavorisées. » Dave Duguay jure que son prochain one-man-show saura enfin créer la controverse. « J’ai même prévu quelques blagues de Newfie », explique, plein d’espoir, le jeune humoriste de la relève. 

Céline Dion se remarie

Il s’agit sans doute du plus important non-événement mondain de l’année. En effet, l’union de Céline Dion et de Justin Bieber dans un Las Vegas en confinement a complètement passé sous le radar. Dans la foulée, la diva et son nouvel époux de 26 ans son cadet ont annoncé un contrat de cinq ans avec l’hôtel Flamingo, où ils donneront un grand spectacle en duo intitulé Has Been in Love with You.

Mort de la doyenne de l’humanité

La doyenne de l’humanité, Huguette Vieuzeau, est décédée de causes naturelles à l’âge de 121 ans dans un Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) de la région Pyrénées-Atlantiques, en France. Rappelons qu’on donne le titre de doyenne de l’humanité à une très vieille femme dont l’acte de naissance a depuis longtemps été égaré. Aussitôt décédée, madame Vieuzeau a été supplantée par une nouvelle doyenne de l’humanité, la Japonaise Kane Tanaka, qui soufflera dans quelques jours ses 119 bougies.

30 décembre 2021

Pis, ton manuscrit ? (S03E05) — Épilogue


(Au garage.)

        — Laissez-moi vous expliquer ce qui s’est passé. Je me rends à un rendez-vous important. Je roule sur Papineau. Il y a du trafic. Je ne veux pas arriver en retard. Un indicateur s’allume sur le tableau de bord, mais je ne peux pas m’arrêter, je suis déjà engagé dans la bretelle qui mène au pont Jacques-Cartier. Tout en roulant, je tente de décoder la signification, la cause du voyant lumineux et je finis par me rendre compte que le moteur chauffe.
        — Comme je vous ai dit, votre radiateur avait une fuite. C’est pourquoi votre moteur chauffait. Il aurait fallu s’arrêter.
        — Mais, déjà, je me trouve sur le pont, dans la pente ascendante. Il n’y a pas d’accotement, beaucoup de trafic. On est pare-chocs à pare-chocs. Impossible de m’arrêter. Je vois bien que plus je pousse le moteur, plus la température augmente. Je ralentis, j’essaie de profiter de mon erre d’aller, malgré la gravité qui joue contre moi. La voiture derrière me talonne. Je continue de perdre de la vitesse.
        — Je comprends le stress que vous avez pu ressentir, mais il me semble qu’aucun rendez-vous n’est assez important pour brûler un moteur.
        — Dans le feu de l’action, je ne me rends pas compte. C’est une situation désespérée. J’active les feux de détresse et je poursuis ma route. Sur le tableau de bord, l’aiguille de la température est carrément dans le rouge. Je serre les dents et prie que le froid hivernal fasse une différence.
        — Même à moins vingt, ça n’aurait pas été suffisant.
        — Malgré tout, ça ne boucane pas, ça ne sent pas le Prestone, j’espère que je vais réussir à me rendre à cet endroit du pont où la pente s’inverse et où on se met à descendre vers la Rive-Sud. Je me dis que si j’atteins ce point, il ne me restera plus qu’à débrayer, à me laisser aller, puis à m’arrêter sur la voie de service à la sortie du pont.
        — J’entends tout ce que vous racontez, mais je le répète: il ne fallait pas continuer à rouler. Vous avez cassé le moteur.
        — Je ne cherche pas quelque absolution, mais je souligne au passage que je me rendais à un rendez-vous de la plus haute importance. Cela vous paraîtra peut-être frivole, mais il s’agissait d’un rendez-vous galant. Je, euh, je vis seul, voyez-vous, et avec cette pandémie, il est devenu très difficile de rencontrer, euh, du monde. C’était le premier rendez-vous avec cette femme rencontrée par le biais d’une application de…
        — N’en dites pas plus. Je comprends. Je suis moi-même majeur et vacciné, mais célibataire et confiné. Je suis sensible à l’aspect psychologique de votre récit, ainsi qu’à la perspective, disons, purement animale : les hormones, l’appel du rut, tout ça. Sachez que je compatis sans réserve. Mais n’empêche : vous avez de votre propre chef prolongé la surchauffe du moteur de votre voiture, ce qui en a fait se fissurer le bloc moteur. Je suis désolé de vous dire les choses aussi crûment. Résultat : comme je vous l’ai expliqué au téléphone, considérant son âge et sa valeur résiduelle, il ne fait aucun doute que votre véhicule est bon pour la casse. Perte totale.
        — Bon. Ainsi soit-il.
        — Les pneus sont pas mal finis, mais je vais peut-être pouvoir récupérer quelques pièces. En échange, je vous propose de ne rien vous charger pour le remorquage ni pour le temps de mes gars. On serait quitte.
        — OK.
        — Si vous voulez récupérer des articles personnels avant de partir, votre auto est stationnée sur le côté du garage.
        — Ah, oui, j’ai sûrement quelques trucs dans le coffre à gant. Et mes câbles à booster.
        — Les portes ne sont pas barrées.
        — Ce sera tout ?
        — Oui.
        — Attendez. Vous ne me demandez pas comment va mon manuscrit ?
        — Pardon ?
        — Mon manuscrit. Vous ne me demandez pas comment il va ?
        — Quel manuscrit ? Je ne comprends pas de quoi vous parlez.
        — Je ne vous ai jamais parlé de mon manuscrit de roman ?
        — Euh, non.
        — Je suis pourtant un vieux client. Et je passe vous voir pour l’entretien et le changement des pneus deux fois par année.
        — Ça fait un an que je travaille ici. Il me semble qu’on s’est déjà vus, mais vous n’avez jamais fait allusion à ça.
        — Et ça ne vous intéresse pas d’entendre parler de mon manuscrit ?
        — Euh, pas vraiment, non.
        — Oh, merci, merci. S’il n’y avait pas ce plexiglas entre nous, je vous prendrais dans mes bras.
        — Je vous en prie, monsieur.
        — Je suis touché, vraiment. Je, je…
        — Ne pleurez pas, monsieur, ça va bien aller.


(Fin de la saison 3.)

28 décembre 2021

Pis, ton manuscrit ? (S03E04) — Se réinventer

[Retourner à l’index de la saison 3.]


(En vidéoconférence avec Marie-Saturne, cliente, vedette et maîtresse.)

        — Mon chum est au centre de dépistage pour se faire tester. Un de ses amis a attrapé la covid. Il en a pour un bon deux ou trois heures à faire la file. On peut jaser tranquille : mon chat ne nous dénoncera pas. Ha ! Ha !
        — Ça te tente pas d’aller à l’hôtel vite fait ?
        — Es-tu fou. Pas question. Je sors pas de chez nous. En plus, je suis peut-être contaminée à cause de mon chum.
        — OK, OK. On va pratiquer la distanciation numérique. À part ça, quoi de neuf ?
        — La production a arrêté le tournage de notre série. J’ai passé l’automne à faire des champs contrechamps avec des mannequins pis à frencher des panneaux de plexiglas. C’était bizarre, mais au moins, je travaillais. Cette semaine, il y a eu deux cas dans l’équipe et ils ont tout stoppé.
        — Sais-tu quand ça va reprendre ?
        — Non. Remarque, on tourne dans des décors en intérieur, on pourra recommencer n’importe quand l’an prochain, ça ne posera pas de problème de raccord. Tant que je ne prends pas trop de poids, disons. Aussi, je suis la tête d’affiche dans un show en janvier, mais c’est loin d’être sûr que les théâtres vous pouvoir rouvrir.
        — En janvier ? C’est quoi la pièce ?
        — Un Tchekhov. Les trois sœurs.
        — Encore un Tchekhov !
        — Faque pour le moment, je me retrouve sur le chômage.
        — Te connaissant, tu dois trouver le temps long à tourner dans ton condo.
        — Mets-en. Mes amis se sont tous mis à la musique ou à l’humour, ou bien ils se patentent des webséries ou des balados, ou bien ils écrivent des romans.
        — Oui, j’ai remarqué une recrudescence de livres écrits par des artistes au chômage.
        — Justement, j’ai décidé de me lancer dans l’écriture de mon autobiographie.
        — Hein ?
        — Il y a deux ans, tu avais réussi à me convaincre de l’impact qu’une autobiographie pourrait avoir sur ma carrière et sur mon image. Après notre tentative avortée…
        — Avant que nous nous rendions à l’avortement, encore aurait-il fallu qu’il y ait conception. J’ai à peine réussi à écrire trois pages que tu tirais déjà la plogue.
        — Ça prenait trop de temps. J’avais pas le goût de te raconter ma vie. Tu produisais pas assez vite. Il aurait fallu que tu m’arrives avec un livre clé en main.
        — Bin oui, toi. Une biographie inventée de toute pièce.
        — Prends-le pas personnel. J’étais pas prête à m’investir à ce moment-là. Voilà qu’avec la pandémie, j’ai du temps. C’est une occasion de faire fonctionner mon muscle de la création et de me réinventer.
        — Te réinventer. Pourquoi pas. C’est ton autobiographie, après tout. Où t’en es rendue ?
        — Ça avance bien. J’ai une vingtaine de chapitres de pondus. J’ai même un contrat avec un éditeur.
        — Quoi ?
        — Il a lu les dix premières pages et il a déclaré qu’avec un peu d’édition, ce serait parfait. Il a parlé de best-seller. Il m’a même versé une avance.
        — J’ai mon voyage.
        — Pis toi, ton manuscrit ?
        — Moi ? Euh. Abandonné pour de bon. Et s’il te plaît, je ne veux plus en entendre parler.
        — Bon. Comme tu veux. C’est dommage, quand même.
        — Bof.
        — Hum.
        — Euh, ça te tente pas de te détendre un peu ? On pourrait chacun s’ouvrir une bouteille de vin et, euh, je pourrais te dire des choses cochonnes et tu pourrais me faire un petit strip-tease…
        — Quoi ?
        — Tu me manques. Pourquoi on se ferait pas une séance de sexe à distance ?
        — Ça va pas ? Imagine si un pirate réussissait à faire une copie d’écran. Je ne peux pas prendre le risque qu’une image intime de moi — encore moins une vidéo — puisse fuiter. Ma carrière serait finie.
        — Je tiens à te rappeler que tu es à moitié nue dans tous tes films.
        — C’est pas pareil. De toute façon, ce genre de truc ne m’excite pas du tout. J’ai zéro envie de jouer à l’actrice porno pour toi. Désolé, mais c’est non.
        — OK, OK, je n’insiste pas.
        — J’en reviens pas que tu me proposes ça.
        — C’est beau, j’en parle plus. À la place, on pourrait se faire une partie de bataille navale : j’ai découvert un plug-in qui permet de jouer l’un contre l’autre par vidéoconférence.
        — Sais-tu, j’ai une brassée à faire. Pis un chapitre de mon autobiographie à terminer.
        — Bon, je te laisse. Faut que tu te dépêches, ton éditeur va s’impatienter.
        — Écoute, dès que le variant Omicron se calme, on se voit, promis. Tu me manques aussi. Ça me fait penser : il faut que je t’envoie mes plus récents papiers, pour ma comptabilité.
        — Tiguidou. Envoie-moi ça. Tu sais que je suis toujours là pour toi. Et tu diras bonjour à ton chum de ma part.