15 septembre 2018

Passé simple (92) — Le coucou

(Source: Wikipedia)



Je ne sais plus comment cette vieille horloge à pendule s’était retrouvée à la maison. Peut-être en avait-on hérité de ma grand-mère paternelle. Il s’agissait d’un pendule à coucou en forme de petite maison et décoré d’ornements sculptés en forme de feuilles de chêne et de branches, un bel objet ancien que mon père a installé dans la salle familiale du sous-sol, entre la télé et la cheminée, sur le mur en préfini. Il était charmant de voir osciller le balancier, d’entendre le tic-tac et le cliquetis du mécanisme. Toutes les heures, un oiseau sortait d’une petite porte dans le pignon de la maisonnette pour chanter. « Coucou! Coucou! Coucou! », criait-il, par exemple. « Ah!, s’extasiait-on alors, en effet, il est trois heures. » C’est très joli les coucous, mais ça continue à fonctionner même la nuit. Bien que le pendule ait été confiné au sous-sol, les « coucou! » nocturnes réveillaient une partie de la maisonnée. Les tic-tac du mécanisme, ténus, mais persistants, finissaient de maintenir les insomniaques en état de veille jusqu’à la salve suivante. Nous avons d’abord tenté d’immobiliser le balancier pour que le mécanisme cesse de fonctionner et qu’ainsi notre foyer retrouve sa quiétude nocturne. Mais il s’est avéré que le plus petit courant d’air — si ce n’était que la simple rotation de la Terre — semblait suffisant pour remettre le balancier en mouvement, ressuscitant l’horloge et son satané volatile. Mon père a fini par sévir et a fait subir à l’appareil une opération à cœur ouvert qui neutralisa son mécanisme et immobilisa ses aiguilles à tout jamais. Quant à l’oiseau, il était bien toujours là — il suffisait d’ouvrir la petite porte pour l’apercevoir —, mais le pauvre s’est retrouvé irrémédiablement prisonnier de la maisonnette, laquelle n’était soudain plus une horloge, mais un simple objet décoratif. C’est ainsi que la mécanique infernale cessa de gâcher notre sommeil et ce fut pour toute la famille un bon débarras.