10 août 2018

Une grosse tortue

En revenant à pied par le chemin, on traverse le ponceau et on regarde couler le ruisseau. Son débit est plus fort qu’à l’habitude à cause des orages de l’avant veille et de toute l’eau qui descend de la montagne. Sur une saillie de la structure de béton de l’ouvrage, J*** remarque une grosse tortue sur le dos. La pauvre remue une patte, comme en un battement au ralenti, puis demeure immobile, cachée dans sa carapace. Elle se trouve trop loin de nous et la pente est trop abrupte pour qu’on puisse l’atteindre et la remettre sur pied. On s’explique la situation en s’imaginant qu’elle a glissé du haut de la butte et qu’elle est tombée à la renverse, atterrissant sur le dos. On s’inquiète de son sort : depuis combien de temps est-elle coincée ainsi? Est-elle déjà à l’agonie? Jamais elle ne pourra se retourner. La voilà vouée à une mort certaine. On l’observe un moment, elle ne bouge pas, une patte arrière à moitié sortie de sa carapace. Je propose d’aller chercher le manche télescopique de la pelle qu’on utilise pour déneiger le toit, l’hiver; avec cet instrument, je pourrai atteindre la tortue et la pousser dans le ruisseau, la délivrant ainsi de son triste sort.

Ça nous prend peut-être dix minutes pour faire l’aller-retour et revenir avec la perche. Je dis, pour rire : « On va arriver et elle va avoir disparu. » On arrive au ponceau, je suis armé du manche télescopique, on se penche pour regarder et la tortue a disparu. On se dit qu’elle a sans doute réussi, à force de contorsion, à se remettre sur pied. On se dit que les tortues ne peuvent pas être à ce point vulnérables aux accidents qui les feraient tomber sur le dos. Je dis, pour rire : « Un rapace l’a peut-être ramassée. » Ce n’est pas drôle. On observe un moment, mais pas de trace de la grosse tortue.

Alors, on s’en retourne, en s’imaginant notre tortue qui continue sa vie de tortue un peu plus loin dans l’étang, heureuse, on l’espère, en tout cas aussi heureuse qu’une tortue puisse l’être.