26 mai 2018

Passé simple (65) — Le monde perdu (2)

(Source)



C’est un monde dans lequel, mon petit frère venu au monde, ma mère décida d’utiliser des couches en coton, non pas pour des motifs écologiques, mais plutôt, je présume, parce qu’elle répétait ainsi les gestes qu’elle avait déjà faits pour ses quatre autres enfants, qui étaient aussi les gestes de sa mère et de sa grand-mère. C’est un monde dans lequel on buvait des boissons en canette, qu’on ouvrait en tirant sur une languette de métal qui se détachait et qu’on jetait à la poubelle. Une fois vide, on jetait aussi la canette. À l’époque, on jetait beaucoup de choses à la poubelle. C’est un monde dans lequel l’expression ballet-jazz avait un sens précis, qui évoquait des gens vêtus d’un léotard. C’est un monde où, à l’école, la maîtresse écrivait sur un tableau noir. À la fin de la journée, le concierge ramassait les grandes brosses à tableau et les nettoyait à l’aide d’une machine spécialisée, un genre d’aspirateur à poussière de craie. C’est un monde étrange, primitif, que j’ai habité sans savoir qu’un jour je le considérerais comme une espèce d’âge de pierre.