25 décembre 2017

Pis, ton manuscrit? (7) — Fadeli fadelo

(Chez Marie-Saturne.)

        — Pis, ton manuscrit?
        — Je l’ai abandonné.
        — Il faut pas que tu lâches. Ça va finir par marcher.
        — Non, tu ne comprends pas : j’ai décidé de laisser tomber. J’ai pris du recul et je me suis rendu compte que mon manuscrit, c’est de la marde.
        — Bon, bon, bon.
        — Un bon soir, je me suis servi un verre de scotch, j’ai allumé l’ordinateur, j’ai sélectionné le fichier de mon manuscrit et j’ai cliqué sur « Placer dans la corbeille ». Le fichier est disparu de l’écran et j’ai fait cul sec. Tout ça après en avoir fait quatre copies de sécurité, évidemment.
        — Ce défaitisme ne te ressemble pas. Tu es plus d’attaque, d’habitude.
        — Mais je suis d’attaque! J’ai décidé d’abandonner mes very vaines velléités d’écrivain pour pleinement me consacrer à ma profession, d’y exceller en tout : je veux devenir le meilleur comptable qui soit. C’est pas de l’ambition, ça? Je veux être reconnu par mes semblables comme étant le roi des comptables!
        — Voyons, ça se peut pas, ça. Un comptable, c’est un comptable. Ça fait pas déplacer les foules, ça gagne pas un prix du Gouverneur général, un comptable.
        — Ton snobisme ne t’honore pas. Il y a une vie en dehors de ton petit monde artistique. Que Guy A Lepage te connaisse par ton petit nom n’est pas la seule façon de se réaliser dans la vie.
        — C’est pas ça que je dis. Ce que je te dis, c’est que je trouve dommage que tu laisses tomber ton manuscrit alors que d’une part, ça semblait important pour toi et que d’autre part, il y avait sûrement un roman qui se cachait en quelque part là-dedans. Tu m’en as fait lire des bouts à l’occasion et j’ai aimé ça, bon, c’était pas de la grande littérature, c’était pas de la graine de roman de la rentrée, encore moins un ovni littéraire, mais, ça avait du potentiel, il me semble, dans le genre polar de tueur en série.
        — Continue, ça m’encourage.
        — Au fond, tu as l’âme d’un artiste sous tes dehors de comptable.
        — Mais pas du tout, ma chère. What you see is what you get. J’ai l’air d’un comptable et j’en suis un.
        — Ne nie pas que tu aurais voulu être un artiste.
        — Pour pouvoir dire pourquoi j’exiiiiiiste! Fadeli, fadelo!
        — T’es con. Tiens, j’y pense : l’auteur de la minisérie que je suis en train de tourner est un bon copain. Il connaît le monde de l’édition; il a lui-même publié quelques livres.
        — Et?
        — Il est ami avec les gars qui dirigent cette maison d’édition dans le vent, celle dont tout le monde parle, tu sais, Le Casanier. En plus, j’y pense : ils ont lancé cette année une nouvelle collection spécialisée dans le polar.
        — Et?
        — Bin, je pourrais lui parler, à mon ami auteur. Je pourrais lui demander de faire suivre ton manuscrit à ses amis du Casanier. Sur recommandation. Tu vois le genre.
        — Es-tu folle? De toute façon, Le Casanier a déjà refusé mon manuscrit.
        — Attends. Tu ne sais pas à quel point les plogues sont importantes dans le milieu artistique. En fait, c’est facile à comprendre, c’est comme ça dans toutes les sphères de l’activité humaine. Pour les comptables, c’est sûrement pareil.
        — En effet. Je te confirme que tous mes clients m’ont été recommandés par des connaissances.
        — Tu vois? Bref, je te pistonne, ils lisent ton manuscrit avec un regard neuf et tes chances d’être publié décuplent.
        — Et pourquoi tu me sors ça aujourd’hui, alors que je suis ton comptable et ton, euh, ton…
        — Tu peux dire amant.
        — Bref, pourquoi maintenant?
        — Peu importe. Mettons que je viens d’allumer. Et puis, je ne veux pas du roi des comptables dans mon lit. Je ne couche qu’avec des membres de l’UDA ou de l’UNEQ.
        — Bin coudonc.
        — C’est une joke! Viens ici.
        — Non.
        — Viens donc ici, épais. J’accepte aussi de coucher avec les membres de l’Ordre des comptables agréés.
        — Me semblait aussi.