23 décembre 2017

Pis, ton manuscrit? (5) — Un roman québécois

(Au dépanneur du coin.)

        — Pis, ton manuscrit?
        — Pardon?
        — Ton manuscrit, comment il va?
        — Pourquoi tu me demandes ça, je ne t’ai jamais parlé de mon manuscrit.
        — Bien sûr que tu m’en as parlé. Plusieurs fois.
        — Fuck.
        — Ça doit bien faire dix ans que tu viens ici.
        — Oui, et plusieurs fois par semaine. Je veux dire, tu connais ma marque de bière favorite, tu sais que je fume pas, tu sais que j’achète des chips le moins souvent possible, mais que quand je craque, je craque pour les chips au vinaigre. Tu sais que j’oublie souvent d’aller au guichet automatique de ma banque pis que je suis obligé de retirer de l’argent dans ta maudite machine qui charge trois piasses de frais. OK, ça se peut que je t’aie déjà parlé de mon manuscrit…
        — Pis?
        — Pis, genre, rien. Rien pantoute. Ça avance, ça recule. En ce moment, ça fait du sur-place.
        — Oui. Je comprends comment tu te sens.
        — Qu’est-ce que tu veux dire?
        — Des fois, je suis dans la même situation. Le blocage. Dans ce temps-là, je sors prendre une grande marche. Ça génère des idées.
        — Attends, qu’est-ce que tu veux dire?
        — Bin, j’écris, moi aussi. Parce qu’en fait, j’étudie en création littéraire.
        — Wow! Excuse-moi, je tombe un peu des nues. Pour moi, tu es le garçon du dépanneur. Celui qui est là des fois à la place du monsieur…
        — Le monsieur, c’est mon père.
        — Je me doutais bien.
        — Mon père qui est fier que j’aille à l’université, mais un peu déçu que ça soit en art. Il m’imaginait plus ingénieur. Ou comptable.
        — Hum. Et tu écris un roman.
        — Oui. En fait, j’en suis à mon troisième manuscrit, mais cette fois-ci, c’est la bonne.
        — Troisième!
        — Oui. Le premier, je l’ai écrit quand j’étais au CÉGEP. C’était une horreur. Bon à jeter. Je l’ai seulement gardé en souvenir. Mais l’expérience a été très formatrice. Le deuxième, je l’ai écrit au début de mon bac. Le résultat est poche aussi, mais j’étais déjà plus assuré. Là, je suis en train de finir mon troisième. Cette fois, c’est la bonne. J’ai un éditeur qui est intéressé, basé sur les premiers chapitres.
        — Ayoye, ça va bien ton affaire. C’est-tu un truc biographique, l’immigration de ta famille, pis toute, genre Kim Thúy?
        — Non, non, ça se passe dans le bois, c’est une histoire de rédemption un peu métaphysique. Un joueur compulsif qui habite Hochelaga emprunte de l’argent à des gars de bicycle et, ne pouvant les rembourser et désirant fuir sa vie de merde, il se sauve de la grande ville. Il va se réfugier dans un coin reculé, un minuscule village où habite une ancienne blonde. Arrivé sur place, il découvre que la fille est morte l’année précédente. La maison où la fille vivait, un shack sur le bord d’un petit lac dans le fond du bois, est restée abandonnée. Le gars décide de squatter la place. Là, il prend conscience de la vacuité de sa vie d’avant et se connecte à la nature qui l’entoure. Il devient ami avec la seule autre personne qui vive à dix milles à la ronde, un Indien qui habite dans une cabane de l’autre bord du même lac. Il rencontre les animaux de la forêt — des loups, des lynx et des carcajous — qui l’aident aussi à se reconstruire, un prétexte pour faire parler des animaux, un procédé qui donne une touche de fantastique au roman. Évidemment, comme on est dans le bois et le Québec profond, il est aussi beaucoup question de pick-ups, de chainsaw et de véhicules qui fonctionnent avec des moteurs à deux temps. Dans le dernier tiers, les gars de bicycle à qui il devait de l’argent le retrouvent, ils débarquent à cinq, mais le gars réussit à les descendre un après l’autre, grâce à ses nouveaux talents de tir à l’arc et aux méthodes de chasse furtives que lui a enseignées son ami l’Indien. Il sort cependant de l’affrontement blessé à une jambe. À la fin, assis sur le balcon de sa cabane dans le bois, au bout de son sang, le gars voit apparaître son ancienne blonde, entourée de fantômes d’animaux et des esprits de la forêt.
        — Wow.
        — Ça a l’air simple, dit comme ça, mais le rythme est lent, il y a des bouts pas mal lyriques sur la nature et aussi toute une galerie de personnages secondaires. Ça devrait faire dans les sept ou huit cents pages.
        — (…)
        — Pis toi, de quoi ça parle, ton roman?
        — Ah, euh, c’est un polar. Un policier qui enquête sur des meurtres en série. S’cuse, euh, faut que j’y aille, là.
        — Oui, excuse-moi, quand on me part sur mon manuscrit, je suis pas arrêtable. Ça fait douze et vingt-cinq.
        — Voilà.
        — Tu sais, pour ton manuscrit…
        — Oui?
        — Il faut pas que tu lâches. Ça va finir par marcher.
        — Hum.