21 décembre 2017

Pis, ton manuscrit? (3) — Des nouvelles de Saint-Gédéon

(Au téléphone.)

        — Pis, ton manuscrit?
        — Maman! Lâche-moi donc avec ça! Avoir su, je t’en aurais pas parlé. Ça prend du temps, écrire un roman. Plusieurs années.
        — Ça fait plusieurs années que tu m’en parles, aussi. T’en es où?
        — Euh, bin, ça avance, mais comme je te dis, ça prend du temps. Pis après, il faut qu’un éditeur le choisisse, accepte de le publier. Je l’ai soumis à quelques maisons d’édition, mais jusqu’à maintenant ça n’a rien donné.
        — Qu’est-ce que tu veux dire?
        — Bin, à date, ils l’ont refusé. Faque, je continue à l’améliorer, à le peaufiner.
        — Il faut pas que tu lâches. Ça va finir par marcher.
        — Hm, hm. On dit ça.
        — De quoi ça parle, déjà?
        — Maman, j’ai pas le goût de te parler de mon manuscrit. On en reparlera quand ce sera devenu un livre.
        — Me semble que c’est normal qu’une mère s’intéresse à ce que fait son garçon. En tout cas… Toujours pas de petite blonde?
        — Non.
        — Voyons, me semble que ça fait un bout de temps que t’es plus avec la belle Geneviève. Elle était tellement fine, cette Geneviève-là.
        — Reviens-en, maman, ça fait trois ans que je suis plus avec elle.
        — C’est parce que ça fait trois ans que tu ne m’as pas parlé de quelqu’un d’autre. Bon, je suis pas folle, je me doute bien que tu dois batifoler à gauche pis à droite.
        — Seigneur, maman…
        — Je veux dire, t’es jeune, t’es célibataire, t’es à Montréal, j’imagine bien que tu passes pas tes samedis soir à écouter la Soirée du hockey tout seul chez vous.
        — Ça existe plus, la Soirée du hockey.
        — Tu comprends ce que je veux dire.
        — Écoute, quand j’aurai une blonde steady, je monte au Lac te la présenter, promis. Sinon, il fait-tu beau à Saint-Gédéon?
        — Y a pas encore de neige, si c’est ça que tu veux dire. Madame Simard a encore changé de voiture. Elle est rendue avec un gros pick-up. Ça se peux-tu : une petite vieille, elle mesure à peine cinq pieds pis elle roule dans un gros camion géant. Il est rouge, en plus. Qu’est-ce que tu veux, depuis que monsieur Simard est mort, elle fait des folleries. Y a le fils des Tremblay, je parle des Tremblay-Ti-Pit-à-Garlot de la rue Gagnon — tu sais, là, le p’tit Jeannot? — bin, il s’est fait arrêter. Une histoire de pédophilie. Ils ont saisi son ordinateur; il paraît que dedans, il y avait des gigatonnes de photos de p’tit gars. Ça se peux-tu! Ça prend toutes sortes de monde pour faire un monde, comme on dit, mais de cette sorte-là, on pourrait s’en passer. T’as pas entendu parler de cette histoire-là? Ç’a passé dans le Journal de Québec.
        — Euh, non. Je lis pas vraiment le Journal de Québec.
        — Y a monsieur Bouchard, tu sais, celui qui habitait en biais, sa femme était sourde pis son fils pas fin, fin? Bin, il est mort la semaine passée. Crise du cœur. Il descendait à Chicoutimi, il roulait sur l’autoroute quand son cœur a lâché. Je te dis qu’il a pris le clos sur un moyen temps. Pauvre monsieur Bouchard, il était tellement magané qu’ils l’ont même pas exposé au salon. Cercueil fermé.
        — Ah. Oui, euh, pis papa, comment il va?
        — Depuis qu’il a arrêté de travailler, ton père tourne en rond dans la maison pis sur le terrain. Il passe pas mal de temps dans son atelier, dans la cave. J’espère qu’il est pas en train de me taper une dépression. Pour le moment, il fait toutes sortes de petites réparations, mais à un moment donné, il va arriver au bout de ce qu’on peut réparer dans un bungalow de trois chambres. Des fois, je me dis qu’il faudrait qu’il se trouve un hobby, quelque chose pour l’occuper, je sais pas, peut-être écrire des histoires, comme tu fais?
        — (Soupir.)