18 juin 2017

La langue française

La langue française n’est pas qu’une langue. Ce n’est pas qu’un code conventionnel permettant à un groupe d’humains qui en a la maîtrise — par le hasard de leur naissance ou de leur existence — de communiquer entre eux. Ce n’est pas qu’une des très nombreuses façons qu’ont inventées les humains de s’exprimer et donc de construire des cultures. Le français est bien autre chose que cela.


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Le français est un petit animal mignon et sans défense. Il se tient à nos pieds et nous regarde avec ses yeux tristes. Il a l’air si vulnérable; pour qu’il survive, il faut en prendre soin, il faut le cajoler et lui dire qu’on l’aime. La langue française est un tamagotchi. Laissez-la une heure sans attention, elle se met à dépérir; au bout d’une journée, elle est bel et bien morte. La pauvre petite chose.


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La langue française est une espèce en voie d’extinction. C’est ce poisson un peu laid qui foisonnait jadis dans les rivières et dont il n’existe plus que quelques rares individus. On nous répète que cette espèce de poisson périclite; on se sent impuissants, on a mauvaise conscience, on se dit qu’il n’est peut-être pas trop tard pour organiser une manifestation pour la sauver.


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La langue française est une violette africaine délicate. Il faut la conserver dans une atmosphère contrôlée — une température dans une fourchette très précise, un taux d’humidité idéal, un environnement ni trop ensoleillé, ni trop ombragé — sous peine de la voir se faner et mourir. C’est une fleur si fragile, on se demande comment elle fait pour vivre dans la nature, sans notre attention continuelle.


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La langue française est une eau qui jaillit des tréfonds de la terre et qui a été filtrée pendant des siècles par diverses formations géologiques. Elle coule, cristalline, mais sitôt surgie du roc, abandonnée aux éléments, la voilà qui se corrompt. C’est en effet une fatalité : une eau si pure ne peut que perdre de sa pureté. Il faut donc continuellement traiter la langue française, la faire passer dans des filtres, lui faire subir des traitements d’ozonation, la faire bouillir au besoin. Par tous les moyens, on doit tenter de redonner à la langue française sa pureté originelle.


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La langue française est une personne d’exception. C’est le petit dernier de votre couple d’amis, cet enfant qui, selon leurs dires, est de la graine de Nobel : ses mots d’enfant ont tant d’esprit, c’est le meilleur de son équipe de soccer, il joue du piano comme Mozart, il sait résoudre des intégrales triples alors qu’il est encore à la maternelle; en toute chose, il surpasse les autres enfants de son âge. Pour votre couple d’amis, il ne peut pas en être autrement : c’est leur enfant.


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La langue française est une science extraordinairement complexe et pointue. Rares sont les savants qui connaissent les équations qui règlent notre univers; de même, seuls quelques érudits peuvent se vanter de maîtriser les rouages subtils et abscons qui régissent la langue française. La langue française est une secte d’élus, une société secrète de personnes de qualité qui jamais ne s’abaissent à parler les langues vulgaires du petit peuple.


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La langue française est un tombeau dans lequel repose une reine autrefois puissante. L’iconographie nous présente cette reine comme une jeune femme d’une grande beauté, les légendes parlent d’une souveraine forte et brave, sage et juste. Encore aujourd’hui, on vient se recueillir devant ce monument. Un jour, peut-être, des archéologues ouvriront cette sépulture. Ils n’y trouveront qu’un squelette disloqué, quelques fibres de tissus et un tas de poussière.


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Et si la langue française se déconstipait, descendait de sa tour d’ivoire et sortait un peu de chez elle? Découvrirait-elle que la vie n’est pas aussi épeurante et compliquée qu’elle l’imagine? Pourrait-elle envisager la modernité comme quelque chose de positif? Considérerait-elle de s’abandonner à évoluer, à défaut de se réformer? Qui sait, à chiller un peu, peut-être développerait-elle une certaine coolitude?