11 octobre 2016

Lancement virtuel




Vous entrez dans la librairie indépendante de quartier et constatez que c’est pas mal tranquille pour un soir de lancement. Il n’y a pas un chat. Enfin, oui, il y a une libraire qui discute avec une cliente, sinon, c’est désert. Vous aimeriez bien demander à la libraire si c’est bien ici et si c’est bien ce soir, le lancement, mais elle est occupée. Vous prenez donc sur vous de patienter en faisant semblant de bouquiner. Mais vous tendez l’oreille.

— Je cherche le dernier livre de cette auteure, là, vous savez, elle est super sympathique. Elle rit beaucoup. Elle fait de la cuisine, aussi. En tout cas, il me semble qu’elle a déjà eu un restaurant.

— Les livres de recettes, c’est par là. Comme on fait surtout dans la littérature et la bande dessinée, pour les livres de recettes, je suis désolée, nous n’avons pas grand-chose.

— Non, non, le livre que je cherche n’est pas un livre de recettes, c’est un roman. Voyons, l’auteure est d’origine vietnamienne, on la voit partout, à la télé, dans les journaux, les magazines…

La libraire comprend tout de suite de qui il s’agit et vous aussi, d’ailleurs. Elle dit tout haut le nom de l’auteure en question.

— Oui, c’est ça! s’exclame la cliente.

La libraire marche jusqu’à un rayon, on imagine la section Littérature québécoise. Elle cherche un moment.

— On dirait qu’il ne nous en reste plus, laissez-moi vérifier.

Elle retourne au comptoir et se met à taper à l’ordinateur. Au bout d’un moment, elle s’excuse:

— Je suis désolée, mais nous ne l’avons plus en magasin. On a tout vendu. Je peux vous le commander, si vous voulez.

La cliente accepte et donne son nom et son numéro de téléphone. Vous vous dites que voilà une cliente sacrément fidèle à cette librairie indépendante de quartier, quand on sait qu’il y a probablement des piles de ce roman dans n’importe quelle librairie à grande surface, voire au Jean Coutu. La transaction terminée, la cliente sort. Vous vous approchez de la libraire.

— Bonjour, euh, je croyais qu’il y avait un lancement ici, ce soir, mais manifestement, il semble que je me sois trompé.

— Ah, non, il n’y a pas de lancement.

— Euh, c’est pour le livre La vie secrète du commis comptable de cet auteur inconnu…

— Ah, oui, je vois. Il s’agit en fait d’un lancement virtuel. Ce n’est pas exactement ici, mais laissez-moi vous aider.

Elle se dirige vers le fond de la librairie. Vous la suivez. C’est probablement le coin des livres usagés parce que les éditions ont l’air anciennes, le dos des livres sont élimés et poussiéreux. Elle parcourt les rayons du bout de l’index, à la recherche d’un volume en particulier. Elle finit par s’arrêter sur un gros bouquin relié de cuir dont le dos présente le titre de l’ouvrage en lettres dorées : Nouveau Traité de Comptabilité Générale. Elle tire sur le volume et, à votre grand étonnement, l’étagère pivote et s’ouvre comme une porte, laissant découvrir un passage sombre, exactement comme dans la littérature jeunesse et les mauvais films d’aventure. La libraire vous invite d’un geste.

— C’est par là, dit-elle.

Vous hésitez un moment en vous disant « Cibole, c’est pas dans les librairies à grande surface qu’on vous ferait apparaître un tel passage secret », mais, malgré le bizarre de la situation, vous tenez absolument à assister à ce lancement; et puis, cette libraire vous semble plutôt gentille, d’autant plus qu’elle est indépendante et de quartier et pas du tout à grande surface, alors vous vous engagez dans le passage.

C’est un couloir obscur et humide fait de vieilles pierres. Au loin, un rai de lumière vous attire. Vous vous dirigez vers cette issue, parcourant la distance le cœur battant. Vous sentez sur votre visage ce que vous espérez n’être que des toiles d’araignées. Ah, ce qu’on ne ferait pas pour l’amour des livres, même virtuels! Vous atteignez une porte tout juste entrouverte, par l’embrasure de laquelle fuit une lumière chaude et le son d’une voix. Vous poussez le battant et vous vous retrouvez dans une librairie, dans la réplique exacte de la librairie indépendante de quartier de tout à l’heure.

Il y a du monde. Dans l’espace au milieu des rayons, on a enlevé quelques présentoirs pour faire de la place et une foule compacte, une petite trentaine de personnes tout au plus, fait cercle autour d’un grand type. Vous le reconnaissez, c’est l’auteur; il ressemble vaguement à son avatar, en plus magané.

Vous êtes arrivé en retard, il est en train de conclure son allocution.

— ...et pour terminer, je voudrais remercier mes lecteurs bêta pour leurs correctifs et commentaires. J’ai écrit un meilleur livre grâce à vous. Merci.

Le public applaudit mollement. Regardant à la ronde, vous êtes déçu de ne reconnaître aucune vedette. Il semble que les auteurs anonymes attirent un public antonyme.

— Merci à tous d’être venu célébrer avec moi ce lancement. Je vous invite à demeurer des nôtres et à profiter du cocktail dînatoire. Merci et bonne fin de soirée!

Nouveaux applaudissements. L’auteur serre quelques mains, donne quelques bises. Sorti d’on ne sait où, un serveur apparaît, offrant sur un plateau des coupes de champagne. Vous en attrapez une. C’est peut-être du champagne virtuel, constatez-vous, mais il n’est pas mal du tout.


*


Plus tard, vous marchez vers le métro, un livre dédicacé à la main et un doute à l’esprit : peut-être aurait-il fallu reprendre le passage secret plutôt que sortir directement de cette librairie virtuelle? Qui sait quelle réalité virtuelle vous attend à la maison? Vous chassez ces considérations philosophiques et pressez le pas. C’est que demain, vous avez une grosse journée au bureau : la mise à jour budgétaire trimestrielle doit être complétée sans faute et votre patron est un homme qui ne souffre aucun retard. Vous soupirez. C’est pas toujours reposant, la vie de commis comptable.


* * *


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