24 septembre 2016

Passé simple — Seconde main



À chaque changement de saison, le même rituel se répétait. Maman sortait les boîtes de vêtements et j’étais invité à essayer les pièces de la collection mode de six ans auparavant. Six ans, c’est le nombre d’années qui me séparent de mon grand frère; ça paraît peu, c’est énorme quand on n’a que neuf ou dix ans. Comment peut-on raisonnablement porter du linge datant de plus de la moitié de notre vie? Autant dire des antiquités! Il semble me rappeler que plus je grandissais et plus je me permettais de refuser les pièces jugées trop démodées, au risque de faire de la peine à ma mère. On a beau n’être qu’un enfant, on peut avoir un minimum de sens critique. Maman ne forçait pas, mais disons que j’étais fortement encouragé. Il semble me rappeler des choses beiges ou brunes, du velours côtelé, des cols roulés de matière synthétique. Une odeur de boule à mites, aussi. Un jour, peut-être parce que les vêtements de mon frère à partir d’un certain âge furent soudain considérés comme trop personnels et ne faisant par conséquent plus partie du patrimoine familial, le rituel cessa. À l’adolescence, c’est moi qui irai fouiller dans le garde-robe de mon père à la recherche de vieux trucs, y découvrant parfois de belles pièces. J’ai longtemps porté cet imperméable gris et cette casquette plate en laine, tous deux directement sortis des années soixante. Et ce superbe noeud papillon à carreaux. Non seulement ces vêtements avaient le charme suranné et cool de ceux qu’on achète à la friperie, mais en plus, j’avais sur moi à l’insu de tous un peu du passé de mon papa.