28 juin 2016

Passé simple — Cultiver sa chance

[Ce texte s'inscrit dans la série Passé simple.]

(Image honteusement plagiée de ce site)


En rétrospective, je me demande parfois si, dans mon jeune âge, je n’ai pas développé certaines dispositions qu’on attribue de nos jours au spectre de l’autisme. Il me semble en effet avoir passé bien des heures en occupations solitaires et contemplatives, par exemple à débusquer des insectes sous les dalles du patio, à jouer avec des voitures miniatures, à faire de la sculpture moderne avec des briques Lego ou à lire des bandes dessinées. Ainsi, je ne sais plus si c’est mon frère aîné ou une de mes sœurs qui m’a montré qu’en cherchant dans les talles de trèfle se mêlant au gazon qui poussait autour de la maison familiale, il était possible de trouver des trèfles à quatre feuilles. Fasciné par cette découverte, je me rappelle avoir ensuite passé quelques heures à ratisser la pelouse à la recherche de spécimens mutants. J’en ai récolté plusieurs possédant quatre feuilles et quelques-uns cinq, voire six ou sept feuilles, suffisamment en tout cas pour devenir blasé du concept. Manifestement, la fréquence d’apparition dans la population de trèfle blanc d’individus comportant un nombre de folioles plus grand que trois était telle qu’on ne pouvait certes pas parler d’un phénomène rarissime (on se doute bien que dans ma tête d’enfant, le concept fut formulé plus simplement). Peut-être cette expérience contribua-t-elle aussi à ma propension au scepticisme : si le trèfle à quatre feuilles a été élevé au statut d’amulette sur la base de son extrême rareté, la motivation de cette superstition me semblait soudain largement exagérée. J’avais quand même conservé quelques spécimens pour la postérité, les insérant entre les pages d’un gros livre pour les y faire sécher, où ils ont été oubliés à jamais.