24 janvier 2016

Passé simple — Mystère dominical

(Image triturée à partir de cette source)


On pourrait croire que l’architecture des églises, en particulier l’espace défini par la nef, tout en hauteur et en longueur, a été spécifiquement conçue pour favoriser les effets sonores et optiques, et par le fait même créer une impression de magie. D’abord, le son : l’officiant parle, loin devant, et ses propos, relayés par un système d’amplification anémique, réverbèrent de longues secondes dans l’enceinte, sa voix désincarnée, comme descendant des cieux. L’assemblée répond et ses prières résonnent comme si elle était cent fois plus nombreuse. Ensuite, l’optique : dans cet espace immense flottent la poussière soulevée par les déplacements des fidèles et la fumée de l’encens qui brûle; la lumière du dimanche matin, colorée par les vitraux, tranche à travers cette masse d’air épais de la même façon que les rayons divins percent les nuées célestes sur les fresques du plafond. Là-bas sur l’estrade, habillé de sa chasuble blanche, éclairé par des projecteurs, tel Jésus réincarné apparaissant aux apôtres, le curé brille et nous parle d’une voix d’outre-tombe. L’ennui profond que je ressens ajoute à l’effet hypnotique. Tous les dimanches, les mêmes rituels, les mêmes gestes et les mêmes mots. Les subtiles variantes hebdomadaires, réglées sur le calendrier liturgique, ne forment qu’un autre niveau de répétition. Nous déclamons les prières à l’unisson et nous nous agenouillons pile au bon moment parce que nous connaissons tous le texte par cœur. C’est comme retourner voir la même pièce de théâtre mille fois. On peut partir dans la lune un moment, on sait toujours où est rendue l’action, quelle sera la prochaine réplique. Les enseignements sont simples, les histoires racontées sont simples, la morale est simple, tout cela est parfaitement adapté au cerveau de l’enfant que je suis. Bien sûr, il y a aussi ces paraboles incompréhensibles, ces histoires horribles — les enfants condamnés à mort, les femmes violées, les peuples décimés, les propos parfois revanchards et insensibles —, on se demande ce que ça vient faire dans le discours d’amour et d’altruisme, mais bon, on présume que ça fait partie du mystère religieux. Beaucoup moins mystérieuses sont les homélies du curé, lequel a le don de résumer avec un sens aigu du premier degré les enseignements des textes du jour, en ne se gênant pas d’y aller ici et là de quelques mesquineries bassement profanes. Pour me désennuyer, je lis le semainier paroissial d’un bout à l’autre, y compris le nom du disparu pour lequel la messe du jour est célébrée. Un dimanche, je fus surpris de découvrir que la bénéficiaire de la cérémonie était ma grand-mère maternelle, grâce, appris-je par la suite, à une commandite de mes parents. J’en fus ému un moment, je fis même pour grand-maman une courte prière, mais je n’en trouvai pas moins cette demi-heure interminable, comme tous les dimanches.