9 août 2015

La loi de la clarté

Il relut le message. Du charabia. Qu’était-il censé comprendre? Il n’avait jamais été question de message codé. Il filait cette femme depuis deux semaines sans savoir pourquoi. Il avait patiemment attendu les ordres pour la suite et voilà que le patron lui envoyait ce courriel incompréhensible de huit mots : « Je n’aime pas la blanquette de veau. » Mais encore? Il éteignit son téléphone en se disant que des ordres explicites, même s’ils représentent un niveau de risque plus élevé, sont beaucoup moins sujets à interprétation et donc à erreur. Je n’aime pas la blanquette de veau. Ça pouvait signifier n’importe quoi.

« Je suppose qu’il veut dire qu’il est temps de la descendre. » Il ne voyait pas d’autre possibilité; de toute façon, c’est généralement comme ça que se terminaient ses filatures. À part cette fois où il avait photographié un député en bedaine qui tenait deux escortes par la taille à une des piscines extérieures du Ceasar’s Palace, à Las Vegas. Il avait d’ailleurs dû se procurer un téléobjectif spécialement pour l’occasion. L’autre épais ne s’était aperçu de rien, jusqu’au jour où il s’était vu en première page du Journal de Montréal. Disons que ni son mariage ni sa carrière politique ne s’en étaient remis. Non, à part cette fois-là, ça finissait toujours par un assassinat. « S’il n’est pas content, bin, il n’avait qu’à être plus clair. »

Il élimina donc la femme et fit disparaître le corps. Et c'est la dernière fois que le patron a utilisé un message codé.