9 septembre 2013

« Une langue à soi » : trois mots qui m'appartiennent

Dans un billet récent de son blogue L’oreille tendue, Benoît Melançon évoque les mots qui nous transportent dans le passé et font surgir en nous souvenirs et émotion. Il terminait son billet avec cette belle phrase : « Chacun a une langue à soi, plus ou moins profondément enfouie dans les couches de sa mémoire. » (En passant, si vous aimez les mots et la langue québécoise contemporaine, ce blogue est un incontournable).

Ce texte m’a trotté dans la tête un moment et m’a fait réfléchir sur les mots qui seraient pour moi chargés de souvenirs. En voici trois, les trois premiers qui me sont venus en tête, ayant tous une origine familiale et me rapprochant linguistiquement et émotionnellement de ma mère et de mon père.

C’est pas méchant

Litote signifiant qu’un aliment a bon goût. (Je n’ai entendu cette expression que dans un contexte culinaire).

Ex. : « Ah bin, finalement, c’est pas méchant, cette petite recette-là. »

Je présume qu’il s’agit d’une traduction littérale de l’anglais not bad.

Il m’arrive de dire cette expression spontanément et à chaque fois, j’entends ma mère. Je m’imagine petit, ma mère qui essaie pour la première fois une recette. Après une première bouchée, elle déclare : « C’est pas méchant », comme pour valider que la recette fonctionne, comme une façon très humble de se complimenter elle-même.

Siméquére

Juron d’une nature assez bénigne.

Ex. : « Le chat du voisin est encore venu chier dans nos plates-bandes. Il aurait pas fallu que je le pogne, le petit siméquére ! »

Mon expérience de ce mot se limite à l’oral. Je dois par conséquent en inventer l’orthographe. Je suis incapable d’en confirmer l’étymologie, tout au plus puis-je avancer qu’il s’agit de la déformation du mot cimetière.

La seule personne que j’aie jamais entendue dire ce mot est mon père. Il l’utilise d’aussi loin que je me souvienne (quoiqu’assez rarement). La prononciation évoque le parler campagnard et ce mot est probablement issu de sa famille ou en tout cas de son enfance (mon père a été élevé sur une ferme). Mon père raconte en effet que mon grand-père paternel ne sacrait jamais, bien qu’il avait un caractère bouillant ; on peut imaginer dans ce contexte qu’il possédait un beau catalogue de gros mots édulcorés, tel que ce cimetière.

Il y a quelques semaines seulement, alors que je dînais avec mes parents, mon père a laissé échapper un « siméquére ! » dans la conversation, ce qui m’a soudain ramené loin dans le passé, alors que je n’étais qu’un enfant, mon père à la table familiale qui passe un commentaire péjoratif sur quelqu’un et ajoute pour qu’il n’y ait aucun doute sur le sens de ses propos : « Le siméquére ! ».

Mon noir (Ma noire)

Nom affectueux qu’on donne à un jeune enfant.

Ex. : « Viens ici, mon noir, grand-maman va de donner un beau bec. »

Je suppose que l’expression tire son origine de la couleur des cheveux (je n’ose imaginer qu’il s’agisse d’une référence à la couleur de la peau).

Il semble me rappeler avoir entendu ma grand-mère maternelle utiliser cette expression lorsque j’étais petit, soit à mon endroit, soit à propos de mon frère cadet. Peut-être ma mère l’a-t-elle utilisée aussi, du moins à une certaine époque. En tout cas, que mes souvenirs soient fondés ou non, lorsque cette expression me vient à l’esprit, je revois ma grand-mère maternelle à l’époque où elle habitait la maison voisine de la nôtre ; ce souvenir est aussitôt accompagné de celui de gros becs mouillés.