25 février 2012

Abstraction hivernale numéro 127

 

Se mettre au gris. Au noir et blanc. Taire les teintes. Liquéfier le paysage. Le rendre tragique. Impur. Ces longueurs d’ondes. Celles du bruit blanc, presque. Celles qui assourdissent les choses. Les laisser faire. Se taire. Se fermer. Se fondre. Considérer l’écart, ces quelques degrés qui séparent le solide du liquide, le blanc du gris. La différence qui fait et défait la normalité des choses. Il n’y a plus de saison. Il n’y a jamais eu de saison, en fait. C’est soit trop normal ou trop divergent. C’est toujours trop. On campe dans l’écart-type. Ces tiraillements nous marquent, font partie de nous. Mais ces degrés-là, on les perçoit à peine. La vie est trop courte pour apprécier l’évolution du climat, le mouvement des plaques tectoniques, l’abâtardissement de l’humanité. Ces nuances nous échappent. Le temps nous échappe. File. Fuit. Alors, attendre. Fermer un œil. Ou fermer l’autre. Aplatir le paysage. Le laminer. L’aplanir. Voir moins loin. Voir moins large. Se recentrer. Aller à l’essentiel. Enfin, devenir moins productif. Exister plus, peut-être. Écrire des mots. Fonder un univers. Sans raison. Pour soi. Inutile. Anonyme. Subir l’hiver. Provoquer un printemps.

21 février 2012

La sortie, c’est première porte à droite

(Notes liminaires :

J’ai toujours eu la bosse des maths (bon, j’ai conscience que ce genre de déclaration ne fasse pas très sexy dans un blogue de création littéraire, mais c’est comme ça). Et peut-être cela contribue-t-il à ce que je possède une conscience aigue des règles de la probabilité et de la signification d’une (im)probabilité qui avoisine le zéro. C’est pourquoi par exemple je n’achète jamais de billet de loterie. Pour moi, le fait d’avoir une chance sur un million (disons) de gagner un prix, c’est comme n’en avoir aucune. Le corollaire de ce trait de caractère, c’est que je ne suis pas très porté sur les concours. Beaucoup d’appelés, peu d’élus (en général un seul, en fait). Un concours, c’est un peu une loterie subtilement teintée d’éléments subjectifs. Comme si la madame à la télé tirait un à un les numéros et décidait à chaque fois si le numéro lui plaît; « Tiens, non, pas le 32, je déteste ce nombre, j’en tire donc un autre ». Vous voyez le genre.

Ainsi, j’évite à tout prix les concours d’écriture parce que pour moi, écrire est un acte qui, bien que jouissif, n’en demeure pas moins extrêmement exigeant et je préfère toujours mettre mon énergie dans mes projets personnels (cette expression pédante inclut notamment les niaiseries que je publie dans mes fils Twitter) que dans un texte dont le thème est imposé, qui ne sera souvent pas très satisfaisant malgré tout les efforts déployés, que je soumettrai quand même au concours un peu par dépit et tout ça pour qu’il passe totalement inaperçu aux yeux du jury. Ce n’est pas que je doute de mes capacités, mais je doute surtout de celles que j’ai de frapper dans le mille des attentes d’un comité de sélection. C’est a priori trop aléatoire pour que je m’y investisse. La vie est si courte!

C’est donc en dépit de ces scrupules (sur)naturels que je pris sur moi la semaine dernière, comme ça, parce que ça ne coûtait rien et que ça n’impliquait pas un très grand effort, que je pris sur moi, donc, de soumettre ma participation dans le cadre d’un petit concours intitulé « Ne me twitte pas », lancé par le blogue Zone d’écriture de Radio-Canada, blogue dont la mission ne me paraît pas très nette, le truc s’avérant surtout être, contrairement à ce que laisse supposer son nom, une zone de lecture, dont la mission semble surtout de promouvoir les émissions littéraires de Radio-Canada, qui met en scène des auteurs publiés, dont certains nous affligent malheureusement de ridicules « conseils d’écriture » que je m’amuse parfois à caricaturer dans mon fil Twitter, bref, une espèce de plogue déguisée en blogue, qui, par ailleurs, amuse à l’occasion ses lecteurs par le biais d’un défi d’écriture comme celui-là. Ici, on proposait de rédiger un tweet de rupture, sur le thème « comment rompre en 140 caractères » (ou plutôt en 125 caractères ou moins, pour être plus précis). Et puisque, je l’ai dit plus haut, je ne crois pas aux concours (et peut-être aussi parce que je suis un peu paresseux), je décidai de poser ma candidature par le biais de deux tweets qui n’étaient rien de moins que du recyclage d’extraits du brouillon avancé d’un truc que j’avais écrit il y a un ou deux siècles, à l’époque où je faisais du rock avec les copains, un texte qui n’a finalement jamais vraiment vu le jour sous forme de chanson. Il s’avérait que le thème du texte en question collait parfaitement au thème imposé, soit une déclaration de rupture, par opposition à une déclaration d’amour. Et ainsi dans le cadre de ce concours soumis-je sous mon alias @nanopoesie deux nanotextes. Et, ciel!, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que je faisais partie d’une liste de cinquante finalistes (sur 1500 si j’ai bien compris), ce qui eut l’heur d’ébranler un moment mes convictions probabilistes. Mais samedi dernier, jour du dévoilement du grand(e) gagnant(e), tout rentrait dans l’ordre et c’est avec un soupir de soulagement que j’appris que quelqu’un d’autre que moi remportait la palme.


Puisqu’on a titillé mon orgueil, je ne peux réfréner l’envie de publier ici la source de ce tweet qui faillit faire de moi une nanocélébrité instantanée (et très éphémère). Voici donc le texte complet, une simple ébauche à vrai dire, tel que fraîchement extirpé du fond de son tiroir. Son titre : La sortie, c’est première porte à droite. À lire à voix haute, pour un maximum de plaisir.)


* * *

T'as perdu la cote
T'as fait ta dernière fausse note
C'est fini le bâton, la carotte
J'éjecte le copilote
J'opte pour le boycott
De la mascotte despote
OK, j'ai passé au vote
C'est aujourd'hui que tu prends la porte

Faut-il que j'en rajoute
La vie est beaucoup trop courte
Avant que nos cœurs s'encroûtent
Il faut les libérer coûte que coûte
Écoute, ça ne fait plus de doute
Nos amours sont en banqueroute
Allez, t'as perdu la joute
C'est ici que se séparent nos routes

Même si tu me flattes les omoplates
Même si tu me supplies à quatre pattes
Ma sentence est immédiate:
Tu déménages tes pénates
Suis-je assez diplomate:
Rends-moi les clés de mon appart'
Tu peux te trouver un autre squat
La sortie, c'est première porte à droite

7 février 2012

Pourquoi la twittérature remplacera bientôt toute littérature

C’est l’époque qui le veut : nous vivons à tombeau ouvert. À cent quarante à l’heure. Métro, boulot, dodo : et que ça saute! Nous n’avons pas le temps. Nous n’avons plus le temps. Faut que ça opère. C’est l’ère de la petite vite. Optimisation, maximisation et efficacité : voilà les clés d’un quotidien réussi. Nous nous levons le matin, nous avons à peine cligné des yeux que déjà, c’est l’heure de nous mettre au lit. Et dans l’intervalle, nous aurons accumulé trois ou quatre nouvelles tâches s’ajoutant à cette liste mentale des choses à faire, cette liste qui ne fait que s’allonger et dont nous ne verrons manifestement jamais la fin. Les activités qui composent notre vie sont réduites à l’essentiel, perdent toute profondeur et nous surnageons dans la superficialité. On ne lit plus, on parcourt en diagonale. On n’écrit plus, on pitonne. On ne se touche plus, on caresse des écrans tactiles. C’est un feu roulant. Allons! Vivons! L’existence est si courte!

Notre vie moderne n’admet plus les activités non productives. Nos loisirs deviennent des projets réglés au quart de tour. De toute manière, nos vacances ne peuvent qu’être gâchées par notre mauvaise conscience. Complètement brûlé, nous nous assoyons sur un fauteuil Adirondack au bord d’un lac, frustré que notre téléphone portable ne capte pas l’Internet dans ce bled perdu. Nous nous demandons si nous n’aurions pas reçu un courriel important, si Facebook ne serait pas en train d’avoir du plaisir sans nous. Et nous regardons distraitement le coucher de soleil – mais qu’est-ce que ça peut être long pour qu’il atteigne enfin la crête de la montagne! – et nous nous impatientons en tentant de calculer si nous n’aurions pas le temps d’aller nous chercher une nouvelle bière dans le chalet avant que le spectacle ne soit terminé. Abandonné à nos pieds dans l’herbe, le dernier best-seller à la mode que nous n’avons même pas eu le courage d’entamer.

Car, en effet, qui peut encore se permettre de se farcir des briques de cinq, six cent pages?

Oubliez les romans-fleuves : de nos jours, il faut faire bref. La mode est aux sushis et aux tapas. Exit, les repas sept services! L’art se consomme maintenant comme du McDo : on roule à bonne vitesse sur l’autoroute du quotidien, on a soudain un petit creux culturel, il fallait de toute façon s’arrêter pour aller pisser, alors on prend la prochaine sortie, on suit les indications, on se gare, on entre, on s’approche du comptoir, la jeune fille nous demande ce qu’on veut, on regarde le menu et on prend la même chose que d’habitude : un best-seller, un blockbuster et un spectacle d’humour. Quinze minutes plus tard, on a repris la route, on a des crampes à l’estomac et on sait que dans une heure on aura encore faim.

La culture? La pauvre, elle ne tient plus qu’à un fil! À un fil? À un fil Twitter, plus précisément.

Car voilà la twittérature : une littérature parfaitement adaptée à notre époque. Une littérature légère, portative, créée et lue en temps réel, en continu, à tout moment de la journée. La twittérature s’impose comme le service public permettant aux toxicomanes des réseaux sociaux de consommer un peu de littérature en enjolivant le flot ininterrompu de l’information, du bavardage et du marketing qui circule dans ce très branché réseau social qu’est Twitter. La twittérature est futile. C’est ce qui fait sa beauté. C’est ce qui fait sa force. On peut l’ignorer. Ou on peut la lire. On peut même s’y arrêter un moment et rêvasser. Mais un moment seulement, parce que notre vie s’enfuit et n’attend pas!

La twittérature offre toute la flexibilité requise pour permettre à l’homme moderne de consommer de la littérature. Vous commencez à lire quand ça vous voulez, vous lisez autant que vous le désirez et vous êtes libre d’abandonner la lecture à tout moment. Lecture idéale pour le métro ou l’autobus, pendant votre (trop courte) demi-heure de lunch, ou pour la salle d’attente du dentiste, voire le cabinet d’aisance. Comme le disent les experts du Web, la twittérature est du contenu. Et dans ce cas, du contenu fier d’être contraint par le contenant dans lequel il s’insère. Twitter ne permet pas d’envoyer plus de 140 caractères? Soit. La twittérature sera donc de longueur n tel que n ≤ 140. CQFD.

Mais cet article se fait long et déjà, cher lecteur, ton attention s’émousse. Des activités soi-disant plus productives t’attendent et tu piaffes d’impatience. Soit! Faisons bref et concluons en vitesse. Le monde était jadis dominé par les dinosaures, aujourd’hui par les humains et demain, par des microbes résistants aux antibiotiques. Ainsi va l’évolution : l’avenir est aux petits.

Voilà pourquoi vaincra la twittérature.


[Ce texte a été publié pour célébrer le mois de la twittérature, tel que décrété par l’Institut de twittérature comparée.]

5 février 2012

Rions un peu (intention)

On rit beaucoup dans Twitter. On rit à l’écrit. On s’esclaffe, on LOL, on rigole par émoticône interposée. Et dans toutes les langues, on utilise tous les orthographes possibles et impossibles des onomatopées du rire. Des rires omniprésents et consignés pour la postérité dans Twitter, la collection de conversations écrites la plus colossale jamais produite dans l’histoire de l’humanité. On rit beaucoup dans Twitter. On y rit en mode conversationnel, pour communiquer son hilarité à un ou quelques interlocuteurs, souvent en réaction à des propos amusants. Mais on y rit aussi à l’adresse de tous, on diffuse alors son hilarité à quiconque la lira, ce qui revient un peu à rire seul. À rire seul dans la foule. Tous ces rires, polyglottes, protéiformes, cacophoniques, hétéroclites. Comment rendre compte du rire dans Twitter? Il serait impossible et futile de tenter de les répertorier tous, cela reviendrait à répliquer une partie substantielle du texte produit à chaque instant par ses utilisateurs. Il faut plutôt plonger dans le corpus de Twitter et en pêcher quelques spécimens, pris un peu au hasard. Comme le marcheur sur la grève qui ramasse des coquillages, pas nécessairement les plus beaux de tous, mais en tout cas les plus beaux de ceux-là qu’il a aperçus sur son chemin, et qu’il choisit selon des critères de beauté qui sont les siens, à ce moment-là. De retour chez lui, il mettra le fruit de sa récolte dans un bocal et les coquillages se transformeront en un objet décoratif pas dénudé de poésie. Ou comme l’entomologiste qui capture des insectes pour les épingler ensuite par petits groupes dans des cadres; devant sa collection, ces créatures mortes parfois belles mais souvent un peu monstrueuses, le spectateur ressentira à la fois fascination et dégoût. C’est cela : constituer une galerie de rires, en montrer et en démonter l’aspect humoristique. Mettre un miroir devant l’homme hilare, lui révéler que son rire comporte sa part de poésie, mais aussi de ridicule. Rire avec le rire. En rire, aussi.

Suivez le fil Twitter @rionsunpeu, une gracieuseté du Machin à écrire.

(Image: Edvard Munch, Le cri (détail), fichier dérobé en quelque part dans le Web).

2 février 2012

Deux cent sept caractères

Quelle est la différence entre un prestidigitateur et un prêtre? L’un exécute des tours de magie devant public, alors que l’autre décrit à son public des tours de magie qui ont eu lieu il y a deux mille ans.