31 juillet 2012

L'art du polar

        – Steve Ripon, vous venez nous présenter aujourd'hui votre premier roman, qui s'intitule Dans la lumière du jour.
        – Oui.
        – Vous avez déclaré vouloir avec ce roman réinventer le polar.
        – Enfin, j'ai peut-être laissé échapper à l'occasion cette formule quelque peu pompeuse, mais…
        – C'est pourtant dans le dossier de presse.
        – Enfin. Bon. En toute humilité, j'ai, il est vrai, tenté avec ce premier roman d'amener le polar ailleurs. Il me semble en effet que le genre souffre de nombreux clichés. Ceci dit en tout respect pour les maîtres du genre, bien entendu.
        – Oui, je comprends. Et de fait, votre roman, il faut le souligner, détonne à certains égards par rapport aux canons du genre. Par exemple, l'action ne se déroule pas dans une grande métropole américaine – New-York, Chicago, L.A. – en fait, elle ne se déroule même pas aux États-Unis.
        – Ah, non, l'histoire se passe par chez nous.
        – Par ailleurs, le personnage principal n'est pas ce policier d'origine irlandaise prénommé Jack ou Larry, ayant souffert de sa relation avec son père, un homme taciturne et parfois violent; il ne s'agit pas d'un policier alcoolique, qui tente désespérément d'arrêter de fumer, qui vit seul, divorcé et père d'une jeune adolescente qui vit chez sa mère et le déteste.
        – Euh, en effet…
        – Ce n'est pas le franc-tireur qui mène ses enquêtes sans partenaire, toujours à couteaux tirés avec ses supérieurs, qui a perdu toutes ses illusions quant au métier de policier et plus généralement quant au genre humain, et qui multiplie au fil des pages les répliques cyniques.
        – Oui, je trouvais plus intéressant de mettre en scène un inspecteur bien dans sa peau, dont la vie est saine et équilibrée…
        – Hm, hm. Et votre personnage ne vit pas non plus dans le remord d'avoir peut-être causé la mort de son ancien coéquipier; il n'a pas non plus les Affaires internes sur le dos, parce qu'il aurait descendu à bout portant un truand plutôt que de lui passer les menottes. Votre personnage n'a pas ces longues méditations sur le thème de la noirceur de l'âme humaine, de la propension naturelle de l'homme à faire le mal pour de futiles questions d'argent, de pouvoir et de sexe.
        – Euh, on peut dire ça, oui…
        – Aussi, on remarque que votre roman jouit d'une météo plutôt favorable. Il ne se déroule pas continuellement la nuit, il n'y pleut pas en permanence, il n'y fait pas gris, le décor n'est pas constamment barbouillé de neige fondante ou de pluie verglaçante.
        – Oui, en effet…
        – Je n'ai pu également m'empêcher de remarquer que les crimes dont il est question dans votre roman ne sont pas particulièrement sordides. On pourrait même qualifier votre prose de pudique. En tout cas, on n'y trouve pas de descriptions de scènes de crime sanglantes : pas de cervelle sur les murs, pas de corps en décomposition, pas de junkies qui croupissent dans des appartements merdiques, pas de cadavres trouvés dans des bennes à ordure…
        – Ce genre de choses ne me branche pas particulièrement, en effet.
        – Et puis, il est peu question dans votre livre de considérations techniques : modèle d'armes à feu, calibre de munitions, travail des unités médico-légales ou de police scientifique. On n'y trouve pas non plus de détails sur les aspects administratifs du travail d'un policier, ni d'éléments légaux ou judiciaires…
        – Ces considérations, je l'avoue, m'ennuient toujours lorsque je lis des romans policiers. J'ai donc consciemment choisi de les mettre de côté.
        – Et vous qualifiez tout de même votre ouvrage de polar?
        – Euh, oui, bien sûr. Il s'agit tout de même d'un roman policier.
        – Et vous ne vous demandez pas pourquoi vous n'en vendez pas davantage?
        – Pardons?
        – Je veux dire, votre roman est complètement passé inaperçu dans les médias de masse. Vous êtes interviewé ici dans le cadre d'une médiocre émission littéraire sur un canal communautaire. Peut-être devriez-vous vous poser quelques questions.
        – Mais…
        – Peut-être que de ne pas mettre en scène un policier angoissé, d'ascendance irlandaise, prénommé Terence, enquêtant sur des crimes crapuleux dans une grande ville américaine, un policier solitaire qui boit trop et tente en vain d'arrêter de fumer, qui ne mange que dans des diners et des delis, un policier divorcé qui a maille à partir avec sa fille unique de seize ans, un flic qui entretient une relation secrète avec une prostituée, et qui traîne son âme comme un boulet, dont les aventures ont comme décor un monde post-apocalyptique, pluvieux, neigeux, fangeux, eh bien, peut-être que voilà des raisons suffisantes pour expliquer pourquoi votre roman n'a pas été cité dans la sélection Lectures d'été de votre quotidien favori, qu'il ne se vende pas et que par le fait même il constitue pour votre éditeur un embarras, votre éditeur qui planifie déjà le pilonnage des mille cinq cent exemplaires imprimés, lesquels ramassent la poussière sur les tablettes de toutes les bonnes librairies, alors qu'ils n'y sont proposés que depuis quatre mois à peine?
        – Mais…
        – De quel droit vous êtes-vous donné la mission de « réinventer le polar »? Un lecteur s'est-il déjà plaint des tics du genre? Les futurs vacanciers qui achètent le dernier polar à la mode pour le lire tranquillement sur une plage du Maine désirent-t-ils qu'on redéfinisse le genre? Non : ils veulent y retrouver tous les codes, ils veulent s'y caler comme dans de vieilles pantoufles, ils veulent du déjà vu, du déjà lu, bref, ils désirent des clichés, et à la pelle, en plus.
        – Mais, je…
        – Non, ce n'est pas un polar que vous nous avez pondu-là : il s'agit d'un roman incolore, inodore et sans saveur, un truc bâtard qui fait semblant de jouer aux bons et aux méchants, et qui, s'il prétend renouveler quelque chose, ne réussi qu'à renouveler la définition de la platitude et de l'ennui.
        – Mais, enfin…
        – Ah, mais c'est malheureusement tout le temps que nous avions. Notre invité ce soir était Steve Ripon, qui venait nous entretenir de son polar Dans la lumière du jour. Monsieur Ripon, merci.
        – Euh, c'est moi qui vous remercie.