7 avril 2012

Le mur de briques


Rien n'y fait. Sur ma table de chevet, la pile de livres ne fait que grossir. Le problème vient du fait que j’achète des bouquins régulièrement mais ne lis pas assez – pas assez souvent, pas de façon assez soutenue – pour venir à bout de l’accumulation. Il y a aussi que je passe trop de temps dans l’Internet; j’y lis, d’accord, mais j’y lis des articles de magazines ou de journaux ou les écrits de chroniqueurs Ti-Joe Connaissant ou bien les clips, les je-me-moi et les rots produits par les médias sociaux. Je boude mes livres et mes livres me boudent. Sur ma table de chevet, deux ou trois de ces bouquins ramassent même la poussière depuis l’été, les pauvres ayant été doublés par d’autres plus appétissants, et ces livres oubliés passent peu à peu du statut de livre espéré à celui de livre négligé, à celui de livre oublié pour finalement être mis au rancart dans une bibliothèque.

Ma vie de lecteur patauge. J’ai depuis quelques mois survécu à des romans très modérément passionnants, dont certains avaient même été encensés par la critique, quand ils n’avaient pas carrément gagné des prix (par exemple, le Renaudot), des livres dont je suis venu à bout de peine et de misère, un peu par entêtement, moi qui n’ai pourtant aucun scrupule à laisser tomber un livre qui m’ennuie. Ces romans primés qu’on abandonne vous font douter de ne pas avoir la même sensibilité que vos contemporains, d’être devenu trop vieux, d’avoir peut-être trop lu et d’être devenu blasé ou alors hyper sensible aux tics, aux trucs et au toc.

Ce qui n’arrange rien, c’est que le roman moderne est souvent très épais. C’est, il me semble, la tendance depuis la généralisation du traitement de texte informatique, lequel permet aux verbomoteurs de battre des records de productivité. Le gros roman est parfois valorisé par des commentateurs comme étant plus pur, plus intelligent, plus littéraire que les autres. S’il est vrai qu’un bon roman volumineux est sublimé par la profondeur qu’il permet d’atteindre, je suis par ailleurs persuadé qu’un mauvais livre est encore plus mauvais s’il est long et qu’un livre ordinaire demeurera digeste s’il est bref, alors qu’il deviendra insupportable s’il s’étire. Et moi qui ne lis que quelques pages par soir, je ne peux qu’angoisser à voir ces gros bouquins qui continuent de s’empiler sur ma table de chevet, y formant un mur de briques.

Mais il y a pire. C’est qu’autour de mon lit, s’élèvent d’autres piles de livres. Des livres potentiels, ceux-là. Ce sont ces livres que je n’ai pas lu et que je devrais lire : les classiques, les œuvres étrangères dans toutes les langues et de toutes les cultures, les livres savants et les essais dans tous les domaines, ainsi que les nouveautés, ces innombrables nouveautés, ces incontournables de la rentrée, de toutes les rentrées, depuis toujours. À chaque année, il se publie plus d’incontournables que je n’aurai jamais le temps de consommer, y consacrerais-je tout mon temps. Ainsi, autour de mon lit s’empilent ces livres fantômes, que je rêve ou projette d’acquérir, qui existent, lectures potentielles, dont j’ignore souvent même l’existence.

Et pour couronner le tout, il y a ces bouquins que j’ai lu par le passé, des dizaines et des dizaines de livres que j’ai traversés d’une couverture à l’autre, mais dont j’ai complètement oublié le propos, les personnages et l’histoire. Ceux-là sont les pires. On peut espérer secrètement que de ces lectures subsistent en nous des traces subliminales, dans notre sensibilité à la littérature et à la langue française, dans notre perception de la vie. Mais rien n’est moins sûr. Toutes ces heures de lecture envolées, Tous ces classiques que je peux m’enorgueillir d’avoir lu, qui devraient en principe former une partie de mes fondations intellectuelles et culturelles, mais dont je ne pourrais même pas résumer l’intrigue...

Le mur de briques se referme sur moi comme une voûte et j’ai l’impression d’être couché dans un iglou de papier.

Mais je persiste. Presque tous les soirs, couché dans mon lit, dominé par ces livres réels ou imaginaires, j’ajoute deux pages au compteur de mon gros bouquin qui en contient mille, avant de le poser sur ma table de chevet et d’éteindre la lumière. Je ferme alors les yeux et, pour m’endormir, je compte les briques dans le mur, ce mur qui témoigne de la vitesse du temps qui passe et de la profondeur de mon ignorance.