Notre vie moderne n’admet plus les activités non productives. Nos loisirs deviennent des projets réglés au quart de tour. De toute manière, nos vacances ne peuvent qu’être gâchées par notre mauvaise conscience. Complètement brûlé, nous nous assoyons sur un fauteuil Adirondack au bord d’un lac, frustré que notre téléphone portable ne capte pas l’Internet dans ce bled perdu. Nous nous demandons si nous n’aurions pas reçu un courriel important, si Facebook ne serait pas en train d’avoir du plaisir sans nous. Et nous regardons distraitement le coucher de soleil – mais qu’est-ce que ça peut être long pour qu’il atteigne enfin la crête de la montagne! – et nous nous impatientons en tentant de calculer si nous n’aurions pas le temps d’aller nous chercher une nouvelle bière dans le chalet avant que le spectacle ne soit terminé. Abandonné à nos pieds dans l’herbe, le dernier best-seller à la mode que nous n’avons même pas eu le courage d’entamer.
Car, en effet, qui peut encore se permettre de se farcir des briques de cinq, six cent pages?
Oubliez les romans-fleuves : de nos jours, il faut faire bref. La mode est aux sushis et aux tapas. Exit, les repas sept services! L’art se consomme maintenant comme du McDo : on roule à bonne vitesse sur l’autoroute du quotidien, on a soudain un petit creux culturel, il fallait de toute façon s’arrêter pour aller pisser, alors on prend la prochaine sortie, on suit les indications, on se gare, on entre, on s’approche du comptoir, la jeune fille nous demande ce qu’on veut, on regarde le menu et on prend la même chose que d’habitude : un best-seller, un blockbuster et un spectacle d’humour. Quinze minutes plus tard, on a repris la route, on a des crampes à l’estomac et on sait que dans une heure on aura encore faim.
La culture? La pauvre, elle ne tient plus qu’à un fil! À un fil? À un fil Twitter, plus précisément.
Car voilà la twittérature : une littérature parfaitement adaptée à notre époque. Une littérature légère, portative, créée et lue en temps réel, en continu, à tout moment de la journée. La twittérature s’impose comme le service public permettant aux toxicomanes des réseaux sociaux de consommer un peu de littérature en enjolivant le flot ininterrompu de l’information, du bavardage et du marketing qui circule dans ce très branché réseau social qu’est Twitter. La twittérature est futile. C’est ce qui fait sa beauté. C’est ce qui fait sa force. On peut l’ignorer. Ou on peut la lire. On peut même s’y arrêter un moment et rêvasser. Mais un moment seulement, parce que notre vie s’enfuit et n’attend pas!
La twittérature offre toute la flexibilité requise pour permettre à l’homme moderne de consommer de la littérature. Vous commencez à lire quand ça vous voulez, vous lisez autant que vous le désirez et vous êtes libre d’abandonner la lecture à tout moment. Lecture idéale pour le métro ou l’autobus, pendant votre (trop courte) demi-heure de lunch, ou pour la salle d’attente du dentiste, voire le cabinet d’aisance. Comme le disent les experts du Web, la twittérature est du contenu. Et dans ce cas, du contenu fier d’être contraint par le contenant dans lequel il s’insère. Twitter ne permet pas d’envoyer plus de 140 caractères? Soit. La twittérature sera donc de longueur n tel que n ≤ 140. CQFD.
Mais cet article se fait long et déjà, cher lecteur, ton attention s’émousse. Des activités soi-disant plus productives t’attendent et tu piaffes d’impatience. Soit! Faisons bref et concluons en vitesse. Le monde était jadis dominé par les dinosaures, aujourd’hui par les humains et demain, par des microbes résistants aux antibiotiques. Ainsi va l’évolution : l’avenir est aux petits.
Voilà pourquoi vaincra la twittérature.
[Ce texte a été publié pour célébrer le mois de la twittérature,
tel que décrété par l’Institut de twittérature comparée.]
1 commentaire:
Mêmes arguments
conclusion tierce :
l'heure de la poésie
est [re]venue.
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