29 janvier 2012

Le destin extraordinaire de Madame Paillé

L’histoire commence le 13 avril 2011. Ce soir-là, la télévision publique présentait un débat entre les chefs des quatre partis politiques fédéraux canadiens. La campagne électorale faisait rage en vue des élections du 2 mai suivant et, selon la tradition, cette émission d’information permettrait aux chefs des partis de présenter leur programme, mais surtout de se livrer à une joute verbale en forme de concours de charisme. Comme le voulait la tradition, un journaliste jouait le rôle de modérateur des débats, mais également de caution journalistique à cette émission qui tenait davantage du jeu télévisé que de l’émission d’information. Puisque c’était déjà incontournable à l’époque, on avait aussi greffé au format classique de cette émission quelques questions issues du public, sous forme de capsules vidéo mettant en scène des quidams proposant chacun une problématique aux candidats. Bref, du vrai monde qui aborderaient à n’en pas douter les vraies questions concernant les vraies affaires.

La première question du public fut donc posée par une certaine Madame Muguette Paillé, chômeuse de 53 ans et citoyenne du sans doute très pittoresque village de Sainte-Angèle-de-Prémont, en Mauricie. Son intervention portait sur le marché de l’emploi mauricien en général et sur la situation de chômeuse de Madame Paillé en particulier. Réagissant à ses propos à tour de rôle, les chefs exprimèrent toute la compassion qu’ils ressentaient pour Madame Paillé, faisant miroiter de vagues promesses de création d’emploi tirées de leur programme électoral respectif. Ce faisant, ils répétèrent le nom de Madame Paillé plusieurs fois, cherchant sans doute à mettre un visage humain sur leurs propos autrement peu passionnés. Ainsi scandèrent-ils « Madame Paillé » par-ci et « Madame Paillé » par-là, ce qui eut tôt fait d’attirer l’attention de la meute des internautes qui, au même moment, commentaient l’émission en direct sur Twitter et Facebook. Une belle atmosphère de party régnait ce soir-là dans les réseaux sociaux et ceux-ci s’emparèrent instantanément de Madame Paillé comme s’il se fut agit d’un jeune garçon qui s’était filmé en train de mimer un Jedi. Peu importait la question de Madame Paillé, peu importaient les réponses des chefs de parti. Muguette Paillé était soudain à la fois le Star Wars Kid, Susan Boyle et le hashtag #ThingsIDoAfterSex : un super running gag, aussi puissant qu’éphémère, un autre de ces phénomènes de masse si courant dans les réseaux sociaux. Certains mirent Google à contribution pour traquer Muguette Paillé dans les racoins de l’internet. On découvrit notamment que Madame Paillé soumettait parfois des recettes dans le site Web d’une chaîne de supermarché, par exemple sa fameuse Poutine aux fraises, « aimée » par plus de 330 utilisateurs de Facebook. On se mit à modifier des titres de chanson ou de film à l’aide de son nom, juste pour déconner. On répétait « Madame Paillé » à toutes les sauces, espérant faire de l’expression un Trending Topic de Twitter, sans arrière-pensée contre cette femme, sans égard pour quelque considération politique que ce fut. Bref, les internautes passèrent une bien belle soirée de délire.

Le lendemain, les journalistes, à l’époque encore peu familiers avec les médias sociaux, interprétèrent le phénomène au premier degré et furent convaincus que si Madame Paillé avait connu un tel engouement dans Twitter, c’est qu’elle avait « touché les gens », qu’elle représentait « tous les chômeurs » et que les internautes n’étaient pas restés insensibles à son « témoignage poignant concernant la situation du marché du travail en Mauricie ». On ne manqua pas de faire le parallèle entre Madame Paillé et Joe the Plumber, cet homme du peuple qui avait tant fait parler de lui durant la dernière campagne électorale aux États-Unis. Les utilisateurs de Twitter croyaient halluciner en entendant ces journalistes parler de phénomène Madame Paillé, ces journalistes qui semblaient totalement inconscients de s’être fait mené en bateau par la twittosphère. Les jours suivants, Madame Paillé fut l’invitée de toutes les émissions d’affaires publiques; son téléphone ne dérougissait pas. On présentait la femme comme l’archétype des chômeurs, voire de tous les électeurs et de leur beau-frère. Les entrevues se terminaient invariablement de la même façon : on espère tous que vous allez bientôt vous trouver un travail, Madame Paillé, bonne chance, Madame Paillé.

Plus tard durant la campagne électorale, Madame Paillé donna officiellement son appui au Bloc Québécois lors d’une conférence de presse. Mais malheureusement pour elle, le Parti Conservateur remporta les élections et Madame Paillé, toujours au chômage, tomba dans l’oubli. Tout au plus la revit-on ressurgir de loin en loin, par exemple lorsqu’il était question dans l’actualité de la condition des chômeurs ou de la Mauricie ou des chômeurs de la Mauricie. Puis, en janvier 2012, coup de théâtre, on apprend que Madame Paillé songe à être candidate pour le Parti Québécois lors des prochaines élections provinciales.

La suite appartient à l’histoire : les guerres intestines au Parti Québécois qui ont raison de Pauline Marois, la course à la chefferie, remportée haut la main par Madame Paillé, le PQ qui rafle une majorité aux élections provinciales du printemps 2012. Et Madame Paillé qui devient ainsi la première femme à occuper le poste de premier ministre du Québec. De son règne qui durera huit ans, on retiendra surtout le déménagement des bureaux du Ministère du Travail à Sainte-Angèle-de-Prémont, le scandale des téléréalités subventionnées et la nationalisation du Quartier Dix30. À l’automne 2020, après la défaite de son parti, elle-même battue dans son comté, elle quitte la politique, désirant, dit-elle « prendre du temps pour me ressourcer et réfléchir à mon avenir ». Mais la pause ne sera que de courte durée. Malgré ses allégeances politiques nationalistes québécoises, le gouvernement canadien la nomme ambassadrice du Canada à l’UNESCO. Quatre ans plus tard, s’étant fait un nom dans les arcanes de la diplomatie onusienne, elle est nommée secrétaire générale des Nations Unies.

Maintenant à la retraite, Madame Paillé est une habituée du circuit des conférences internationales. On la voit souvent à Washington, Bruxelles ou Shawinigan. Elle est malgré tout demeurée une femme simple, continuant par exemple à soumettre des recettes dans les blogues culinaires. Et depuis quelques mois, le nom de Madame Paillé est régulièrement évoqué pour le Nobel de la paix. Oui, celle qui n’était jadis qu’une anonyme chômeuse sera peut-être bientôt récipiendaire d’un Nobel. Tout cela grâce à ces milliers d’internautes qui, par une soirée d’avril 2011, auront reconnu en elle une personne d’exception. Voilà en un mot le destin extraordinaire de Madame Paillé.