12 juin 2011

Bière, dialogue et typographie

Dans une taverne, deux amis discutent de littérature en buvant de la bière. Carl sépare le reste du pichet de bière dans les deux verres. Ça leur fait chacun un piteux demi-verre de mousse.
Pis toi, qu’est-ce que tu lis de bons ces-jours-ci?
Seb aspire le col de mousse de son verre avant de répondre.
Un roman québécois publié l’an dernier, mais que je n’avais pas encore lu. Un truc qui a gagné des prix.
Comment c’est?
Seb fait la moue en caressant sa barbichette.
Pas pire. Assez dense. Certains tics de l’auteur m’agacent, mais je devrais être capable de passer par-dessus.
Quoi, par exemple?
Bin, par exemple, les dialogues ne sont pas précédés de tirets. L’auteur passe de narration à dialogue sans indice typographique et les dialogues se succèdent sous forme de paragraphes ordinaires. C’est assez agaçant. Et ça diminue la lisibilité.
C’est peut-être un effet de style?
Seb vide son verre avant de répondre.
Oui, c’est sans doute l’intention. Mais il s’agit pourtant d’un roman à la forme assez classique, pas particulièrement moderne. Je dirais même un peu vieillotte sur les bords : utilisation massive de synonymes, méli-mélo de texte soutenu et de québécismes, décors clichés du Québec rural, etc. Mettons que ça ressemble davantage à un film québécois des années soixante-dix qu’à un roman expérimental.
Carl a aussi vidé son verre. Ils sont en panne. Il empoigne le pichet vide.
On se prend un autre pichet?
Il fait signe à la jeune serveuse sans attendre la réponse.
Tu ne viendras quand même pas me dire que tu n’aimes pas un roman parce que l’auteur ne met pas de tiret devant les dialogues.
Non, bien sûr. Mais je regrette ce choix esthétique. Ça pose parfois des problèmes de compréhension que la typographie, justement, a pour objectif d’éviter.
Par exemple?
La serveuse arrive.
Pourquoi tu dis : « La serveuse arrive »?
C’était un exemple. Quand il n’y a pas de tiret, on ne sait plus trop si c’est le narrateur ou un personnage qui parle. J’ai dit « La serveuse arrive » parce que je savais bien que ça créerait confusion.
La serveuse arrive.
O.K., ça va, j’ai compris.
Non, regarde, elle bien là, cette fois-ci. Mademoiselle, nous allons prendre la même chose.
C’était de la rousse?
Oui, merci.
La serveuse repart avec le pichet vide. Seb caresse sa barbichette en souriant.
Tu vois comment le procédé agace?
Oui, je suis forcé d’admettre que ce n’est pas idéal.
Le plus bizarre, c’est que c’est le deuxième roman québécois de suite que je lis et qui fait comme ça.
Un hasard, sans doute.
Sans doute.
Seb caresse sa barbichette pendant que Carl remplit leurs verres.