31 octobre 2010

Exercice pratique numéro 143

Modèles


« Il n’y a pas de sots métiers, il n’y a que des sottes gens. » – Proverbe

« Il n'y a pas de faits, il n'y a que des interprétations. » – Nietzsche

« Il n'y a pas de mauvais mariages, il n'y a que de mauvais époux. » – Rachilde

« Il n'y a pas de petits rôles, il n'y a que de petits acteurs. » – Constantin Stanislavski

« Il n'y a pas de gens inutiles, il n'y a que des gens nuisibles. » – Maxime Gorki

« Il n'y a pas de problème, il n'y a que des solutions. » – André Gide

« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » – Paul Éluard

« Il n'y a pas de précurseurs, il n'y a que des retardataires. » – Jean Cocteau

« Il n'y a pas de choses avec lesquelles on ne plaisante pas, il n'y a que des gens qui ne comprennent pas la plaisanterie. » – Boris Vian


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Structure


Il n’y a pas de __________, il n’y a que des __________.


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1- Axiomatiques


Il n’y a pas de règle, il n’y a que des règlements.

Il n’y a pas de destin, il n’y a que des coïncidences.

Il n’y a pas de rêves, il n’y a que des projets à accomplir.

Il n’y a pas de fin, il n’y a que des moyens.

Il n’y a pas de magie, il n’y a que des prestidigitateurs.


*

2- Poétiques


Il n’y a pas de dimanches après-midi, il n’y a que des lundis qui veillent.

Il n’y a pas de sens profond, il n’y a que des mots qui surnagent.

Il n’y a pas de mélancolie, il n’y a que des souvenirs troubles.

Il n’y a pas de canicule, il n’y a que des baisers enfiévrés.

Il n’y a pas de guérison, il n’y a que des cicatrices.


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3- Aléatoires


Il n’y a pas de lampisterie, il n’y a que des cartes.

Il n’y a pas de bravos, il n’y a que des tyrans.

Il n’y a pas de voies, il n’y a que des déclinaisons.

Il n’y a pas de blennorragie, il n’y a que des choix.

Il n’y a pas de surveillants, il n’y a que des manteaux.


*

Exercice pratique


Composez trois phrases se conformant à la structure syntaxique proposée. Une première exprimant un principe pour vous fondamental (axiomatique), une deuxième évoquant une image poétique (poétique), et enfin une troisième formée en utilisant deux substantifs tirés au hasard dans le dictionnaire (aléatoire). Relisez à haute voix. Allez vous préparer un thé ou un café et profitez de votre dimanche après-midi pour relaxer un peu.




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30 octobre 2010

Pause pub

Le site de l’Institut de twittérature comparée (section Québec) me fait l’honneur d’un bref topo sur les activités du Machin à écrire dans Twitter (@machinaecrire et @nanopoesie). On peut lire ça ici.

29 octobre 2010

De l’offre et de la demande

Imaginez un univers théorique. Un monde dans lequel il existerait un aliment gras et salé qui agirait de façon très efficace sur les centres du plaisir du cerveau humain. Cet aliment ne coûterait presque rien à produire, procurerait beaucoup de plaisir à celui ou celle qui le consomme, mais n’apporterait pas vraiment d’autres nutriments que des sucres lents et des gras. Et il serait très salé. On commencerait à manger de cet aliment et, inévitablement, comme il procurerait beaucoup de plaisir, on voudrait en manger encore et encore. Ce pourrait être, disons, des pommes de terre en fines tranches, qu’on ferait frire dans de l’huile végétale, puis qu’on salerait abondamment. Vous voyez le genre.

Or, imaginez que cet aliment soit vendu en sacs de 40 grammes. Imaginez que cette quantité ne représenterait qu’une petite, toute petite portion. Mais puisque ça serait très savoureux et que ça donnerait le goût d’en manger encore et encore, on arriverait au fond du sac et on serait frustré. On en aurait voulu d’avantage. On se trouverait alors dans un état de manque. Cette situation ne serait-elle pas cruelle? L’univers permettant un tel système – un aliment qui provoque une envie d’en consommer beaucoup, la vente en portion très petite, la frustration du consommateur – cet univers ne serait-il pas par définition vicieux?

Bon. Imaginez maintenant que dans ce monde théorique, puisque l’aliment hyper-savoureux serait vendu en portion très petite et que les consommateurs en seraient frustrés, imaginez que cet univers possèderait une certaine logique (ou en tout cas se conformerait au principe de l’offre et de la demande) et qu’on y offrirait par conséquent aussi cet aliment en portion plus grande. Disons, une portion familiale, un sac de 220 grammes, ou même 320 grammes. Au passage, précisons que cet aliment, tout jouissif que soit son ingestion, finirait quand même tôt ou tard par faire ressentir au consommateur une sensation de satiété. Si 40 grammes sembleraient insuffisant, qu’en serait-il de 220, voire 320 grammes? Eh bien, dans cet univers, un humain normalement constitué serait tout à fait en mesure de consommer une telle quantité de cet aliment avant de ressentir la satiété au point de devoir cesser de manger. Par contre, du point de vue de son métabolisme, cette quantité représenterait trop de nutriments. On voit donc que quiconque ouvrirait un gros sac (200 ou 320 g) de cet aliment et commencerait à en manger serait tôt ou tard confronté au besoin de tenter de créer un équilibre entre (a) le plaisir qu’il ressentirait encore et toujours à ingérer l’aliment et (b) le sentiment de satiété qu’entraînerait son ingestion. On pose toutefois l’hypothèse que la plupart des humains de cet univers théorique auraient la volonté d’arrêter de manger avant de se rendre malade. Cependant, la plupart de ces humains, s’ils ouvraient un gros sac de cet aliment, pourraient en manger tout le contenu, soit 220 ou 320 grammes, sans grand problème.

Or, à ce point de notre analyse, il faut préciser une caractéristique importante de notre univers théorique. L’aliment dont il est question, puisqu’il serait gras et salé, puisqu’il ne possèderait que peu de nutriments, puisqu’il n’apporterait à l’organisme que de l’énergie, eh bien, cet aliment n’aurait que très peu d’intérêt d’un point de vue diététique. En fait, si on en mangeait trop, il deviendrait carrément délétère. Voilà qui ajoute un élément de complexité! Car en effet, le consommateur devrait alors tenir compte d’une considération supplémentaire : en plus de la satiété, il devrait tenir compte que s’il mange de cet aliment en trop grande quantité, il pourrait y avoir des conséquences négatives sur sa santé. Pour compliquer les choses, les effets néfastes en question ne seraient pas immédiats. Par exemple, manger beaucoup de cet aliment ne causerait pas instantanément la pousse de verrues vertes dans le visage du consommateur. Non. La conséquence serait plutôt l’augmentation de la probabilité que le sujet soit frappé de divers maux de santé (obésité, hypertension, prévalence de troubles cardiaques, etc.) dans un avenir plus ou moins éloigné.

D’aucuns dirons que l’univers théorique que nous décrivons ici n’est rien de moins que pervers! Pourtant, puisque notre imagination est sans limite, ce n’est pas tout! En effet, l’opposition d’une part de la stimulation des centres du plaisir par l’ingestion de l’aliment dont il est question ici et d’autre part de la conscience des effets néfastes de l’aliment sur l’organisme, ferait se développer chez le sujet qui en consommerait un fort sentiment de mauvaise conscience. Parce qu’en effet, celui-ci saurait que s’il dépasse certaines limites (ces limites étant totalement inconnues), il pourrait en subir (selon une probabilité inconnue) les conséquences néfastes (conséquences dont la nature exacte demeurerait également inconnue).

En fin de compte, on obtient un système théorique dans lequel le sujet qui prendrait la funeste décision d’entamer un sac de cet aliment extrêmement satisfaisant aurait sans doute choisi un sac de format familial pour ne pas vivre la frustration suprême de ne pouvoir qu’en manger un tout petit peu (40 grammes), mais ce faisant, il mangerait une quantité importante du produit à ses risques et périls, en sachant parfaitement que l’aliment est néfaste si ingéré en grande quantité, mais que sa capacité à limiter sa consommation, et donc les risques reliés à cet aliment, serait en quelque sorte dépendante du degré de mauvaise conscience que cette consommation induit en lui.

À tout coup, le résultat serait le suivant : (a) le sujet aurait mangé une bonne quantité du produit; (b) le sujet aurait mauvaise conscient et (c) l’expérience générale laisserait au sujet un sentiment de dégoût de lui-même, plutôt que de plaisir (soit l’excitation des centres du plaisir du cerveau) ou même plus simplement de satiété (soit de ne plus avoir faim). Cette situation ne serait-elle pas horrible? Cet univers ne serait-il pas épouvantable?

Heureusement, cher lecteur, cet univers théorique n’est que le fruit de notre imagination. Nous pouvons donc vaquer à nos occupations quotidiennes sans nous soucier de toutes ces funestes considérations.

27 octobre 2010

La revanche des haïkus

Je sais, je sais, c'est presque devenu une mauvaise blague. Un running gag douteux. Mais, bon, ça m'amuse. Alors, voici encore un lot de haïkus. D'accord, j'avoue que ce n'est pas ma meilleure fournée. Mais, allez, il y en aura d'autres! (Promesse ou menace?)

* * *


La revanche des haïkus

Aïe, encore le coup
De ces satanés poèmes
Appelés haïkus


Haïku en -i

Et c’est reparti:
Fast-food de la poésie
Trois vers, c’est fini


Haïku résigné

Ainsi soit-il et
Bien qu’on ne sache pas pourquoi
C’est ça qui est ça


Haïku à l’huile

C’est pas difficile
Les haïkus; c’est bien moins beau
Qu’la peinture à l’eau


Haïku d’automne

La nature en berne
Ce doux spleen que je trimbale
Mes humeurs hibernent


Haïku nanopoétique

Un haïku surgit
Génération spontanée
Nanopoétique

25 octobre 2010

Twittérature de seconde main

Voici les moins pires twittreries que j’ai publiées sur mon fil Twitter depuis août dernier, pour fins d’archivage ou bien au cas où, cher lecteur, vous ne fréquentiez pas vous-même Twitter. Depuis quelques temps, j’ai décidé de n’écrire dans Twitter que des messages de 140 caractères tout juste, le maximum permis. Ça donne ce que ça donne.

(Notes : Si vous êtes nouveaux ici et que vous êtes intéressés à lire les autres segments de ce
bestov Twitter, je vous invite à cliquer sur la catégorie « Twittérature » dans le menu à droite. Si vous n’êtes pas utilisateur de Twitter et que la lecture de ce florilège vous fait douter de l’intérêt de ce médium, sachez qu’il permet également de faire du clavardage de groupe en direct pendant les émissions de télévision, ce qui permet par exemple de dire tout le mal qu’on pense de la couleur de la robe de l’animatrice.) 

* * * 

– Pardon, madame, je ne suis pas Belge. Je suis Québécois. – Mais si, bien sûr, j'aurais dû deviner, avec vos airs de bûcheron mal dégrossi!

Elle dissertait sur la liberté de l’homme. J’étais pour lui demander de préciser si le h était majuscule lorsque les déménageurs arrivèrent.

La créature rampait vers moi, grognant et bavant. J’étais acculé au mur, terrifié. Puis, me rappelant la consigne, je lui tendis son hochet.

Il publia un essai intitulé "La fin de l’Histoire", qui devint un best-seller. Ça fit sa fortune. Puis, il eut un cancer. Fin de l’histoire.

À l’écran, le premier ministre Harper déambulait dans ses pantalons en Fortrel beige, bien trop grand pour lui. "Vive le Canada", me dis-je.

L’an dernier, c’était le Trac 12. Un flop. Et les affaires stagnent. Je ne vois donc qu’une seule solution: lancer le rasoir à treize lames.

Depuis qu’il était devenu télépathe, il découvrait la bêtise de son chien. Les rêveries de son fils. Ah oui, et les infidélités de sa femme.

J'avais un chat vert. OK, il était bizarre, mais je l'aimais bien. Jusqu'au jour où une soucoupe volante s'immobilisa au-dessus de chez moi.

Tous les matins, il disait avoir mal aux cheveux. Son médecin le somma d'arrêter de boire. Il prit plutôt la résolution de se raser la tête.

Elle: Tu ne me prends jamais au sérieux. Lui: Mais non, viens te coucher. Elle: Et tu ne penses qu’au sexe. Lui: Alors ça, je ne le nie pas.

L’outil glissa de sa main ganté. Merde. Il se retourna et vit le tournevis dériver à bonne vitesse puis se perdre dans le vide intersidéral.

Lucy avait peur des vampires, donc détestait les bécots dans le cou. Mais c’était plus fort que lui: Vlad adorait lui mordiller la carotide.

Dans le contexte de ce party, danser en caleçon semblait une idée hilarante. Aujourd’hui, il se demande qui a bien pu mettre ça sur YouTube.

Culture : Yann Martel travaille à un nouveau roman; le dialogue passionnant d’un lémurien et d’un opossum au sujet de la condition féminine.

Peut-être un jour dira-t-on que la solitude et les angoisses de l’homme des années 2010 se résument parfaitement en 6 caractères : "SVP RT".

Il ouvrit les yeux. Un homme le regardait. L'homme dit: "Robert, va faire la vaisselle." Et le robot sut que son existence serait misérable.

Dans la ruelle, la corde à linge révèle les dessous de madame Soares. Mais rien d'affriolant: culottes et soutiens-gorges pour forte taille.

L'égo tonitruant, celui qui pile sur les pieds, le gros moi bouffi, qui se suffit à lui-même, narcissique et clinquant: vous voyez le genre.

À bord du vol d'Air Transat, les agents de bord, tout sourire, distribuent les plateaux-repas. Leurs "Bon appétit" sonnent comme une menace.

L'agent des douanes canadiennes insiste pour savoir si je rapporte quelque chose de l'étranger. Je réponds: Le contenu de mon tube digestif.

L'agent des douanes canadiennes n'apprécie pas mon humour. On me contraint à une fouille à nu. Bon. Ça m'apprendra à vouloir être spirituel.

Luís explique comment rejoindre l'autoroute. C'est compliqué. "Follow your instinct", conclue-t-il. Ça y est, nous sommes perdus, me dis-je.

Au magasin, la dame me tend le terminal de paiement en me demandant de "pianoter mon NIP". Inspiré, je lui joue la 1ère Gnossienne de Satie.

À la une, cette nouvelles: Mario Vargas Llosa remporte le prix Nobel de littérature. Je me dis: Tiens, c’était pas supposé être Houellebecq?

À quand le prix Nobel de la connerie? Le Goncourt du meilleur marketing littéraire? L’Oscar des effets spécieux, à l’actrice la plus liftée?

Avertissement: Lorsque présenté en boucle à des souris de laboratoire, ce film induit le cancer du pancréas. Nous préférons vous en avertir.

Selon certaines sources, Hubert Reeves souffrirait d’une grave dépression; son prochain essai s’intitulerait: "Pourquoi la terre est plate."

L’inventeur de l’outil qui permet de rédiger des tweets de plus de 140 caractères plancherait sur une machine promettant 25 heures par jour.

On disait de cet homme-canon que ses cascades tenaient du miracle. Entendant cela, Benoît 16 ne fit ni une ni deux et, boum, il le canonisa.

Des acides aminés flottent dans la soupe primordiale. Quelques siècles plus tard, un adolescent se tue en faisant du car surfing. (À suivre)

Le pauvre avait besoin d'un peu d'argent pour toucher un héritage. Et prenait la peine de m'écrire du Nigeria. Comment aurais-je pu refuser?

Les étourneaux sont passés. Ils devaient être mille. Toute la journée, ils ont jacassé dans la ruelle. Puis sont repartis. L'hiver, bientôt.

Encore une émission culinaire. Un chef aux bras tatoués fait griller un quartier de boeuf au lance-flamme. Puis met des barres Mars à frire.

"Ah oui, s’exclama-t-elle, le Québec! Les grands espaces!". Il acquiesça, n’osant pas lui dire qu’il habitait en ville dans un deux et demi.

21 octobre 2010

Un sommaire exécutif

Son patron lui demanda de préparer un sommaire exécutif. « Quelque chose d’assez bref qui présente notre projet », avait-il dit. « Ça s’adresse à la haute direction. »

Olivier s’attela à la tâche. Il coucha sur papier tous les éléments qui lui semblaient nécessaires à la compréhension et surtout à l’adoption du projet en question : ce qui en avait motivé l’étude, les objectifs poursuivis, l’argumentaire justifiant le bienfondé du projet (besoins du marché, avantages stratégiques et concurrentiels, etc.), les activités requises pour sa réalisation, l’analyse de rentabilité et la recommandation d’aller de l’avant avec ce projet « porteur » et « structurant ». Il plancha sur ce texte deux jours durant, en essayant de ne rien oublier d’important, histoire que la démonstration soit magistrale, qu’elle ne laisse place à aucune critique et que le projet soit entériné rapido presto. Parce qu’au fond, c’était ça le but du document. De convaincre les patrons d’acquiescer à la suggestion d’investir un million dans ce projet qui promettait d’en générer quatre sur une période de cinq ans. Enfin, lorsqu’il fut satisfait du résultat, Olivier constata que le document faisait sept pages. « Peut-être un peu long, pour un sommaire exécutif », se dit-il. Mais il en imprima néanmoins deux copies et prit rendez-vous avec son patron pour réviser le tout. Et en effet, son patron fut catégorique : « Ah, non, sept pages, c’est trop. » Il expliqua à Olivier que la haute direction était composée de personnes extrêmement occupées, qui n’avaient pas beaucoup de temps pour lire des documents avant les réunions de direction. Il fallait faire plus court. Était-il possible de couper, de ramasser l’argumentaire? C’était un sommaire exécutif, après tout, pas une étude détaillée. Olivier acquiesça, voyant très bien les lacunes de ce premier jet. Il promit à son patron de lui envoyer une version abrégée dans les plus brefs délais.

Olivier se remit à la tâche. D’abord, il réduisit considérablement la mise en contexte. Ensuite, il se limita à survoler les objectifs et résuma l’argumentaire. Il synthétisa l’analyse financière. Enfin, il coupa un peu dans la formulation de la recommandation. À la relecture, il lui apparut que la trame s’avérait peut-être un peu vague pour le non-initié, mais qu’il avait tout de même réussi à préserver l’essentiel du document original. Par-dessus tout, il avait réussi à réduire le document à trois pages. Et le message demeurait positif, appelant les patrons à donner leur aval au projet. Fier de son travail, Olivier imprima cette nouvelle version et en remit copie à l’adjointe administrative du patron en précisant: « Pour révision par le patron.» Dès le lendemain, son patron répondit par un courriel de trois mots, envoyé de son Blackberry: « Encore trop long. »

Un peu découragé, Olivier tenta de se mettre dans la peau d’un de ces directeurs exécutifs à l’agenda si chargé, victime sans doute d’un sérieux déficit d’attention, et qui devait prendre des décisions valant un million de dollars en quelques minutes à peine. Olivier ne portait pas de jugement. Il se sentait solidaire des contraintes qui étaient celles de son patron, lui qui devait affronter ces Very Important Persons armé uniquement d’un document, en vue de les convaincre de dire oui et de cracher des tonnes de fric. Il acceptait le fait que son patron savait bien mieux que lui ce qui aiderait ou nuirait à ce projet. Il faudrait donc faire plus court. Il décida d’éliminer la mise en contexte, qui ne semblait plus tout à fait nécessaire compte tenu des circonstances. En introduction, il se limita à mentionner l’objectif principal du projet. Il mitrailla ensuite une liste télégraphique des avantages, suivie d’un chiffrier financier, sans plus de commentaire. Il résuma la recommandation en une phrase. Enfin, il diminua un peu la taille de la police de caractères, question que le tout tienne sur une page. Il n’était pas particulièrement fier du résultat, qui lui semblait laconique et nébuleux, mais les messages principaux subsistaient : ce projet était bon, il fallait y aller. Il achemina le document à son patron.

Deux jours passèrent. Puis, par hasard, il croisa son patron dans l’ascenseur. Celui-ci lui indiqua qu’il avait révisé le document avec son patron à lui, un des exécutifs, et que le commentaire principal de sa part était en deux points : (a) il n’était pas certain de bien comprendre les tenants et les aboutissants de ce projet et (b) ce document était trop « dense » pour le comité de gestion; personne ne se donnerait la peine de lire une pleine page en Arial 8 points. La consigne était donc : plus de clarté, moins de texte. Olivier hocha positivement la tête, quoique dubitatif.

De retour à son bureau, il considéra les nombreuses versions du document. Il lui semblait qu’il n’était plus possible de résumer davantage. Il se rendit à la cafétéria, question de réfléchir un peu à la question en sirotant un café noir. Ce résumé du résumé du résumé représentait un défi professionnel en apparence insurmontable. Comment distiller l’essence de ce projet, sur lequel avaient planché des dizaines de collègues depuis des mois, en moins d’une page? Et de façon à ce que les grands patrons l’autorisent? Il retourna à son bureau. Réfléchit un moment. Enfin, il se résolut à résumer toute la question en un message Twitter de 140 caractères :

« Ce projet est vraiment super top. Il permet de générer des revenus de 4 millions pour un investissement de seulement un million. Oui ou non? »

Une semaine plus tard, son patron lui envoya une réponse en DM :

« Projet refusé. Argumentaire pas convainquant. »

17 octobre 2010

Aux grands maux les grandes causes

La canonisation du Frère André qui a lieu aujourd’hui ramène dans l’actualité et les conversations depuis une semaine le sujet de la religion, tout comme d’autres questions existentielles connexes qui suscitent la réflexion sur la condition humaine et les divers moyens à notre disposition pour l’améliorer. Notre époque, dit-on, a fait table rase de la religion et on la qualifie volontiers de superficielle. Or, à tous les jours et aux quatre coins du Québec, des passionnés se font les instigateurs de groupes défendant diverses causes, démontrant par le fait même que, bien loin d’être détachés des choses essentielles, nos contemporains font preuve d’une grande sensibilité et embrassent volontiers les causes les plus nobles et urgentes, dans un souci de progrès social. D’ailleurs, l’Internet aidant, il est de plus en plus facile de sensibiliser et de mobiliser ses concitoyens autour d’un sujet d’intérêt public. On crée un blogue, on s’inscrit à Facebook et Twitter, on lance des chaînes de courriels, on publie des clips promotionnels sur YouTube : les moyens de manquent pas pour promouvoir sa cause. Le plus difficile sera généralement de trouver une couleur encore disponible pour le petit ruban qui symbolisera le sujet qui vous préoccupe.

Ainsi, voici trois exemples de causes qui nous semblent fondamentales et pour lesquelles, Dieu merci, des hommes et des femmes de bonne volonté luttent de toutes leurs forces.

1. L’esthétique et la société virtuelle

Parce qu’ils n’en pouvaient tout simplement plus, des graphistes et des artistes décident de passer à l’action et lancent dans l’Internet une campagne visant à l’abolition de la police de caractères Comic Sans MS, laquelle ils jugent inesthétique. Cette police de caractère, qui ressemble vaguement à une écriture manuscrite, est offerte depuis des années avec le système d’exploitation Windows; monsieur et madame tout le monde en feraient ainsi un usage trop fréquent et abusif, ce qui enlaidirait notre environnement. La cause de l’abolition de la police Comic Sans MS enflamme bientôt le cœur d’une horde d’internautes, lesquels se mobilisent. Ces activistes de la typographie se structurent bientôt par le biais de sites web, de groupes Facebook et de pétitions en ligne. Les générations futures d’internautes analphabètes peuvent les remercier : leur Internet sera exempt de toute typographie inesthétique; ils pourront clavarder en direct à propos de la robe de l’animatrice de la plus récente émission culinaire en toute quiétude.

2. Le sport comme moteur du dépassement de soi et, éventuellement, de la réalisation d’un peuple

Il y a deux semaines, soixante mille personnes descendaient dans les rues de la belle ville de Québec pour réclamer le retour dans leur cité d’une franchise commerciale de la National Hockey League. L’initiative fut baptisée La marche bleue, en souvenir du logo (protégé par une marque de commerce enregistrée) de l’ancienne équipe professionnelle de hockey de la capitale québécoise, les Nordiques de Québec. Cette équipe, rappelons-le, avait été vendue par ses propriétaires en 1995 pour 75 millions de dollars à un groupe américain, qui déménagea la franchise à Denver (Colorado). Les militants, avec à leur tête le charismatique maire de Québec, réclament bientôt la construction dans les plus brefs délais (et aux frais de l’État) d’un aréna qui permettra l’hypothétique retour dans leur ville de cette entreprise privée à but lucratif. Cette cause concerne le sport, qui appelle des concepts fondamentaux comme la santé, le dépassement de soi, le patriotisme et la mise en marché de boissons alcoolisées produites à partir de céréales et de houblon.

3. L’urbanisme et la réappropriation de l’espace urbain par le citoyen

De plus en plus de voix s’élèvent dans le très progressiste quartier (alias arrondissement) du Plateau Mont-Royal pour que l’avenue du même nom, qui le traverse de part en part, soit transformée en voie piétonne. Cette cause fondamentale a vite fait de réunir les forces vives et citoyennes de tout l’arrondissement. Bientôt, on organise des forums de discussion sur le sujet, des pétitions circulent et des partis municipaux en font un axe de leur plateforme politique. Ainsi naît le mouvement dit de la piétonnisation. En guise d’action militante, les partisans du mouvement n’hésitent pas à ignorer les feux de circulation aux nombreux carrefours de l’avenue du Mont-Royal et à se précipiter devant les voitures en jetant des regards dégoutés aux automobilistes effrayés d’avoir évités de peu une collision mortelle (notons que ces automobilistes roulant dans des voitures de luxe sont pour la plupart des résidents du même quartier qui ont eux aussi paraphé la pétition en faveur de la piétonnisation de l’avenue Mont-Royal). La métropole, par la densité de sa population, est le creuset par excellence des causes sociales d’avant-garde. En particulier, le voisinage de concitoyens de toutes classes sociales et la rareté relative des ressources communes rendent-ils le citoyen plus sensible au partage et à la recherche d’un bien-être commun à tous les habitants de la Cité. Bientôt, le citoyen pourra marcher sur le bitume d’une avenue du Mont-Royal purgée de son trafic automobile : ne voilà-t-il pas une cause urgente et juste sur le plan social?


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Vous aussi avez une cause qui vous tient à cœur et qui, selon vous, représente un moyen d’améliorer significativement la société et contribuer au progrès humain? N’hésitez pas à nous en faire part par le biais d’un commentaire!

6 octobre 2010

Scène locale

Il y avait ces deux gars et cette fille qui faisaient partie d’un groupe pop-rock ou punk-rock ou post-rock ou trip-rock ou je ne sais trop quelle étiquette du genre. Ils sortaient souvent ensemble, ça finissait d’ailleurs par susciter des blagues de ménage à trois. J’avais entendu leur démo, qui avait été réalisé par le bassiste d’une formation québécoise semi-célèbre, et, ma foi, le résultat était assez ordinaire. Générique, disons. Un peu étrangement, toutes leurs chansons étaient en anglais, bien que leur public fût surtout composé d’amis ou de connaissances. Un des gars, le grand guitariste qui faisait aussi un peu manager, m’avait expliqué que le choix de l’anglais constituait un impératif incontournable pour « percer à l’international ». Je hochai la tête poliment en leur souhaitant intérieurement de percer d’abord au municipal. Ça serait déjà pas mal. De la fille, on ne savait que peu de chose. Était-ce pour créer le mystère ou par timidité, mais elle ne disait jamais un mot. Elle était pourtant dotée de la parole puisqu’elle était chanteuse du groupe. Les deux autres semblaient avoir des préoccupations relevant davantage du marketing que de l’art. Ils ne manquaient jamais de souligner que leur démo avait été réalisé par ce type semi-connu. Ils parlaient de promo, de booking, du web 2.0. Ils souhaitaient que l’Internet leur permette de rejoindre des fans en Europe de l’est, où ils espéraient bientôt faire une tournée. En attendant, ils ne manquaient jamais de nous inviter à un prochain spectacle, dans quelque bar de Laval ou de Terrebonne. Il fallait alors être prompt à trouver une défaite crédible et pas trop futile de se défiler.

5 octobre 2010

L’essayiste à scandale

Il avait signé plusieurs essais sur des sujets sans liens entre eux, mais tous plus ou moins controversés : une enquête sur le sexe et l’Internet, une biographie de Céline Dion, les témoignages-chocs de personnes enlevées par les extra-terrestres, le soi-disant scandale de la fabrication des attentats terroristes du 11 septembre 2001, etc. Ce qui ne gâtait rien, le type avait de la gueule, cultivait un look excentrique mais élégant, complet noir sur chemise et cravate bigarrée, se présentait plutôt bien et savait faire parler de lui, sinon de ses livres. Il était rapidement devenu une figure médiatique. On l’invitait à tous les talk-shows à la mode; il suffisait de lui poser quelques questions, de le laisser déblatérer un moment, puis de le confronter, de lui poser les questions-pièges de circonstance, le type s’échauffait, le débat s’enflammait, bref, cela faisait un excellent spectacle. Ses livres, publiés par un éditeur populaire sans grande crédibilité dans les milieux intellectuels, se vendaient plutôt bien dans le public. On les trouvait d’ailleurs empilés par dizaines dans les pharmacies et les magasins à grande surface.

Cela dura deux ou trois ans, puis cet auteur disparut des médias. Et on n’entendit plus parler de lui. Jusqu’à ce que dix ans plus tard, un fait divers surgisse; ce gourou charismatique qui avait fondé une secte dans un petit village de Belgique, cet homme hirsute à l’allure un peu bizarre qu’on appelait le Québécois, qui était condamné pour avoir extorqué une poignée de disciples pour plusieurs centaines de milliers d’euros, pour avoir commis des abus sexuels, sans parler de la disparition suspecte de cette jeune femme : oui, sur la photo dans le journal, quoiqu’elle fut un peu floue, on pouvait reconnaître les traits de notre homme: cet ancien essayiste à scandale.

4 octobre 2010

Introduction à l’histoire de l’art

Les murs extérieurs de la Chapelle des Âmes (Capela Das Almas) de Porto, au Portugal, chapelle aussi connue sous le nom de Chapelle de Sainte Catherine, est presqu’entièrement couverte d’azulejos représentant des scènes de la vie de Sainte Catherine et de Saint François d’Assise.

Sur la façade de l’église, on peut voir cette étonnante scène (fig. 1), œuvre du céramiste Eduardo Leite (début du XXème siècle), lequel a d’ailleurs peint tous les azulejos décorant ce mur.

Fig. 1

L’œuvre représente Saint François d’Assise à genoux (et non pas assis, comme son nom pourrait le suggérer), les bras levés. De son corps sont tendus des fils qui rejoignent un Christ en croix, lequel flotte dans les nuages. De nombreux anges entourent la scène, ainsi qu’un énigmatique personnage, assis sur une pierre à quelques pas du Saint.

Les experts se perdent en conjecture à propos de l’iconographie de cette œuvre. D’une part, on pourrait y voir Saint François d’Assise faisant voler le Christ en croix comme s’il se fut agit d’un cerf-volant. Une autre interprétation veut que ce soit plutôt le Christ en croix qui manipule Saint François d’Assise comme une marionnette. Dans un cas comme dans l’autre, on n’hésite pas à qualifier cette mise en scène de grotesque. Ainsi n’est-on pas surpris d'apercevoir que les autres personnages de la scène regardent ailleurs, gênés par ce tableau navrant.

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La semaine prochaine : Mais pourquoi donc la Vénus de Milo est-elle manchote, alors que celle de Botticelli ne l’est pas?











(Bon. Plus sérieusement, cette iconographie est associée à un mythe selon lequel François d’Assise aurait été témoin de l’apparition d’un séraphin en croix (il ne s’agit donc pas du Christ) qui lui aurait infligé à distance (c’est ce qui semble être représenté par les lignes reliant les deux personnages) rien de moins que des stigmates, c'est-à-dire les marques faites à Jésus lors de la crucifixion. Voici un cas où l’explication scientifique d'un truc s’avère encore plus farfelue que la blague qu'il inspire. C’est malheureusement (ou heureusement?) souvent le cas de tout ce qui entoure les religions, qui constituent une source inépuisable de n’importe quoi (et donc de rigolade). Non mais, c’est qu’on en apprend des choses utiles dans le Machin à écrire! Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Stigmates.)

3 octobre 2010

Jouvence

Cette crème rajeunissante promettait « dix ans de moins en dix minutes ». La petite Jessica, cinq ans, trouva le pot dans la pharmacie et reconnu la pommade que sa maman utilisait tous les matins. Vous savez comment sont les enfants, ils aiment bien imiter leurs parents. Ainsi, Jessica se badigeonna généreusement le visage du produit. Moins de dix minutes plus tard, la petite disparaissait. On eut beau la chercher partout, on ne trouva que ses vêtements et le pot vide de crème rajeunissante.

2 octobre 2010

Surannée

Elle portait un de ces tailleurs en tissus de rideau, dans des teintes de vieux rose et de gris. Elle avait sans doute payé la chose une petite fortune dans quelque boutique pour madames friquées d’un certain âge. Pour tout dire, on ne s’étonnait même pas que son costume soit complété par un anachronique chemisier à jabot.

1 octobre 2010

Bijou

La dame promène au bout d'une laisse la brosse d'une serpillère. Un petit paquet de nerfs qui trotte, renifle, branle la queue. La dame appelle la petite chose Bijou, qu’elle gronde continuellement en tirant sur la laisse comme pour l’étrangler. Parfois, Bijou s’immobilise au milieu du trottoir et produit une crotte. Gentil toutou.