13 novembre 2010

La puce savante

        Il était une fois, dans un cirque ambulant, un dresseur de puce savante qui présentait un numéro absolument extraordinaire. Sur un minuscule tableau noir, la puce savante résolvait le dernier théorème de Fermat les yeux bandés. Ce théorème stipule : 

« Il n’existe pas d’entiers positifs x, y et z tel que xn + yn = zn, pour tout entier n > 2 ». 

        Lorsqu’on sait que plus de 300 ans s’écoulèrent entre l’énoncé par le mathématicien Pierre de Fermat de cette célèbre conjecture et sa résolution, il ne fait pas de doute que l’exploit de cette puce savante tenait du prodige. Malgré cela, pendant la prestation, le public sous le chapiteau s’ennuyait ferme. Il faut dire que ce numéro était bien trop savant et que les démonstrations algébriques en général, et surtout celles faisant appel aux plus récentes découvertes mathématiques (par exemple la cohomologie galoisienne), ne sont pas de nature à captiver le spectateur moyen. Par conséquent, soir après soir, le dresseur et sa puce devaient invariablement quitter la piste sous les huées. Il devint vite évident que cela ne pouvait pas continuer.

        Un soir, après le spectacle, le maître de piste vint trouver le dresseur et sa puce dans leur roulotte commune pour leur annoncer qu’à moins qu’ils ne changent leur numéro, celui-ci serait aboli. « Ça ne va pas du tout, dit le maître de piste. Les clowns font un tabac. Le dompteur de lions ravit le public. Les trapézistes sont acclamés. Mais votre numéro est une catastrophe. Je suis désolé. Je vous ai donné votre chance pendant un mois, mais je dois vous retirer du spectacle. » Cette nuit-là, dans la roulotte, le dresseur de puce, déprimé, resta debout à boire du whisky. Il rageait contre sa partenaire : « Diable! Pourquoi les mathématiques? Tout ce qu’on demande à une puce savante, ce sont des trucs simples, je ne sais pas moi, un numéro de funambule, tirer un petit chariot ou alors jongler avec des grains de poussière, bref des tours dignes d’une puce savante ordinaire. Pas ces satanées démonstrations mathématiques! » La puce savante en eut assez. À l’aube, alors que son partenaire, fin saoul, était enfin assoupi et ronflait bruyamment, elle prit la poudre d’escampette. « Bande de béotiens, se dit-elle. Vous ne comprenez rien à ma science. » Elle se résolut à taire sa nature de puce savante et à vivre une vie de puce ordinaire. Elle traversa le campement du cirque ambulant et se rendit jusqu’à la cage du chien savant. D’un bond, elle se refugia dans son épais pelage.

        Des mois plus tard, le cirque ambulant connaissait un franc succès partout où il passait. Le spectacle était rodé, les artistes enfilaient les numéros sous les acclamations nourries de l’assistance. Un numéro en particulier suscitait la fascination. Un chien savant, sur commande de sa maîtresse, donnait en jappant le résultat de calculs simples. « 3 et 2! », criait la femme. Et le chien jappait cinq fois. « 11 moins 7! », disait-elle. Le chien jappait quatre fois. Jamais il ne se trompait. Il s’agissait-là sans nul doute d’un chien fort savant, et si mignon en plus : le public l’adorait. Or, l’intelligence mathématique de ce chien n’était pas fortuite. Parce qu’à l’insu de tous, y compris de sa maîtresse, une puce savante, placée près de son oreille, lui soufflait les réponses. Voilà à quoi était réduite notre puce savante versée dans les mathématiques, celle-là qui pouvait même résoudre le dernier théorème de Fermat les yeux bandés, entre autres choses; voilà ce que fut le triste destin de cette puce savante bien trop savante : devenir le cerveau d’un stupide chien savant.