18 avril 2010

Le syndrome de la page 45

L’autre jour, j’ai fait un cauchemar. Je tentais d’écrire un roman. J’étais rivé devant mon ordinateur, j’avais l’impression d’écrire des lignes, des pages, des chapitres, mais en fait le temps passait et j’étais toujours au même point, disons à la page 45. Alors je vaquais, puis revenais à mon ordinateur. J’ouvrais le fichier, je tapais, je tapais, je fermais le fichier, des journées s’écoulaient, j’écrivais encore, je faisais avancer l’intrigue, les personnages s’animaient, je m’essayais à quelques effets de style, certains passages me faisant même assez plaisir. Mais rien à faire, j’avais beau aligner les mots, j’avais beau m’évertuer, je ne faisais que du sur place et j’en étais toujours à la page 45. Pourtant, de semaine en semaine, de mois en mois, je voyais bien que le fichier grossissait passant de 50 kilooctets à 75, à 100, à 125 kilooctets. Mais ce roman en devenir, comme sous l’effet d’une malédiction, restait figé à la page 45 et son histoire n’avançait pas. Et les saisons passaient et les années filaient et moi qui vieillissais! Mes cheveux grisonnaient, ma face s’affaissait, mon bide prenait de l’expansion. Pire : j’avais l’impression que l’énergie peu à peu me quittait. Avec le temps, les personnages et leurs actions me semblaient de plus en plus flous et l’entreprise, futile. Je n’en persistais pas moins. Mais toujours et encore, cette maudite page 45.

Je me réveillai en sursaut. J’étais en sueurs. Je me suis redressé, ai regardé l’heure : quatre heures vingt-deux. Par sa respiration, je constatai que ma copine dormait profondément. Je me levai et me rendis dans le bureau. J’allumai l’ordinateur. Pendant la longue séquence d’initialisation de l’appareil, je pouvais voir ma réflexion dans l’écran : mes tempes grises, les pattes d’oie sous mes yeux, la fatigue dans mon regard. Enfin, je pus ouvrir le répertoire, cliquer sur le fichier; le logiciel de traitement de texte démarra.

Merde, encore page 45.