19 février 2010

Le réveil du monstre

            Il reprit conscience dans un râle. Une douleur vive à l’oreille droite. Il n’eut pas le temps de se demander ce qui se passait, il fut immédiatement en alerte. Sa vie en dépendait. Du feu. Des flammes partout. L’homme en noir avait perdu ses lunettes de soleil et son complet noir était souillé. Il était couché sur le lit, dans la chambre du chalet et au-dessus de lui, c’était l’enfer. Des boules de feu, des langues de feu, des étincelles, le tout embrouillé par la fumée. Dès l’instant où il ouvrit les yeux, il eût l’impression que la moitié de sa face brûlait. Il pivota. Des morceaux de planche en flamme sur le matelas, près de sa tête. Il se balança hors du lit, tomba par terre, se roula dans la carpette, au pied du lit. Son corps était gourd, ses muscles douloureux, mais il semblait animé par la panique et l’urgence. Après quelques secondes, il eut l’impression qu’il n’y avait plus de feu sur le côté de sa tête. Il porta avec difficulté la main à son oreille droite, ses doigts rencontrèrent un bout de chair informe. Sa main couverte de sang. Il leva les yeux vers le plafond : des boules de feu virevoltaient dans un bruit de fournaise. Il fallait qu’il sorte d’ici au plus vite. L’homme en noir ressentit alors une colère immense. À partir de ce moment, ce fut cette colère qui le fit agir davantage que la panique.

            Il rampa aussi vite qu’il le put vers la porte de la chambre. À hauteur du plancher, la chaleur était presque tolérable. Il passa le seuil de la porte. Le salon était aussi un brasier. Le plafond n’était qu’un feu ardent, les flammes descendaient en langues le long des murs. Des tisons et des bouts de planches en flammes tombaient d’en haut. Impossible de se rendre jusqu’à la porte du chalet. Il aperçut Le Gros, étendu sur le divan, inerte. Il ne prit pas le temps de se demander ce qu’il faisait là. Mort, sans doute. Mais le divan lui rappela quelque chose. La trappe. La trappe sous le divan. La structure du chalet risquait de céder à tout moment. Il fallait se grouiller. Il se traîna jusqu’au divan et le poussa de toutes ses forces avec les pieds. Le divan glissa. Sur le plancher, un panneau carré formait une trappe. Il rampa vers la trappe, agrippa l’anneau faisant office de poignée et, la soulevant avec peine, l’ouvrit toute grande. De l’air frais et humide monta du trou. Il était sur le point de s’y glisser lorsqu’il vit du coin de l’œil le fusil de chasse par terre le long du mur, distant d’à peine deux mètres. Il pivota, s’étira le bras, empoigna le fusil de calibre 12 par la crosse. Ensuite, tel une couleuvre, il glissa sur le plancher et fila par le trou.

            L’homme en noir tomba sur la terre humide. Le vide sanitaire était haut d’à peine un mètre. Il fallait encore ramper. Il tenta de se rappeler où se trouvaient les ouvertures qui lui permettraient de sortir de la cave. Il faisait mentalement le tour du chalet, vu de l’extérieur. Ce qui lui rappela soudain l’existence, sur le côté du chalet où se trouvait la cuisine, d’une grosse bombonne de propane. Il sentit cette fois la panique prendre le pas sur la colère. Il fallait sortir d’ici au plus sacrant, avant que ça pète.

            Il rampa aussi vite qu’il le put sur la terre humide, traînant le fusil de chasse. Il se dirigea vers une ouverture pratiquée dans le solage et protégée par une grille. Une faible lumière venait de l’autre côté. Au-dessus de lui, il entendait la charpente de la maison qui craquait dangereusement. Couché sur le dos, il frappa le grillage métallique du pied. Le grillage se déformait, mais tenait le coup. L’homme en noir se demandait quelle sorte de moufette ou de marmotte on tentait de contenir avec un grillage pareil. « Câlisse! » Il frappa encore, le grillage finit par céder. Il donna un ou deux coups de pied supplémentaires pour que l’ouverture soit praticable, puis rampa à l'extérieur.

            C’était le soir, presque la nuit. Il se mit difficilement sur ses jambes et fit quelques pas pour s’éloigner du chalet. La petite construction de bois n’était plus qu’un brasier. Son Suburban, garé tout près. Il mit la main dans la poche de son pantalon pour y chercher ses clés. Elles n’y étaient pas. Bien qu’amoché et épuisé, il trotta vers la voiture. Il glissa sa main au-dessus de la roue avant droite, sous l’aile. Il en sortit une petite boîte aimantée qu’il ouvrit pour en sortir une clé. Il l’utilisa pour ouvrir la porte du conducteur et se glissa à l'intérieur de la voiture. Il jeta le fusil de chasse sur la banquette arrière et démarra sur les chapeaux de roue au moment où une partie du toit du chalet s’effondrait dans un craquement sourd.

L'homme en noir fit quelques centaines de mètres dans le chemin de bois puis arrêta son véhicule. Il avait le souffle court, la gorge sèche, il avait du mal à avaler. Une douleur lancinante venait du côté droit de sa tête, de son oreille surtout, et son larynx le faisait souffrir. Il souffla un moment, regardant dans son rétroviseur l'incendie, maintenant à une bonne distance, qui brillait à travers les arbres. Il empoigna le fusil de chasse. Il fit basculer le canon et constata qu’il comportait une cartouche. « Hm. » La première bonne nouvelle de la journée. Ça lui fit penser aux gars. Le Gros, mort, qui brûlait dans le chalet. Et Ti-Guy. Ti-Guy qui l’étranglait dans la chaloupe. « Toi, si je te trouve, t’es mort », souffla-t-il. Il demeura immobile encore un moment. Il savait qu’en principe, il devrait fuir avant que quelqu’un, quelque part, s’aperçoive de l’incendie et appelle la SQ. Mais dans ce genre de coin reculé, il était tout à fait probable que la cabane brûle en entier sans que personne n’en ait conscience. Il ne fallait quand même pas prendre trop de risques. Il embraya et continua sa route dans le bois. Les puissants phares du véhicule éclairaient le chemin d’une forte lumière, ce qui lui permettait de rouler vite. Au moment où il arrivait à l’embranchement du chemin forestier principal, il entendit le bruit d’une explosion, au loin, derrière.