24 juillet 2009

Monster house

L’énorme Suburban noir se gara dans l’entrée de garage. En descendit un homme en complet noir avec des lunettes de soleil. L’homme s’avança vers la porte d’entrée principale d’un pas rapide. Il reconnut tout de suite l’agente immobilière qui l’attendait sous le porche : c’était la même femme que sur la photo couleur de la pancarte « À vendre » plantée devant la maison, mais en moins photoshoppée. Il s’arrêta un moment sur le trottoir de pierre et considéra la maison. L’agente immobilière vint à sa rencontre en tendant la main.
-- Bonjour, vous êtes monsieur… euh, Jerry? Guylaine Robidoux de Remax.
L’homme ignora la main tendue, mais toisa l’agente à travers ses verres fumés.
-- C’est bien la maison dont vous m’avez parlé au téléphone ?
-- Oui, oui, c’est ça. Comme vous pouvez voir, c’est une superbe maison de prestige. Et dans un cartier très recherché.
-- Hm. On va voir.
La femme l’invita à la suivre pour une visite des lieux. Ils franchirent les quelques pas qui les séparaient de la porte d’entrée.
-- Le vendeur est un homme d’affaires connu, dit l’agente.
Ils franchirent le seuil.
-- Commençons pas le rez-de-chaussée, je vous montrerai l’étage ensuite.
Ils s’engagèrent dans le salon, une très vaste pièce surplombée par une mezzanine et un plafond cathédrale vertigineux. Un des murs du salon était en partie occupé par une cheminée de pierre. Tout en haut, un puits de lumière baignait la pièce de lumière. L’agente immobilière décrit fièrement.
-- Le plafond fait neuf mètres dans sa partie la plus haute. Comme vous pouvez voir, c’est décoré avec goût. Le plancher du salon est du curamu, une essence exotique.
-- Hm.
-- Les boiseries de teinte foncée, c’est la grosse tendance, en ce moment. Le plancher devant le foyer est en marbre d’Italie.
Elle se tut pour laisser ses paroles faire leur effet et donner le temps à l’homme en noir de contempler. Ce qu’il ne fit pas, se dirigeant déjà vers la salle à manger attenante au salon. Elle le suivit.
-- Ah, ici, nous avons la salle à manger. Très belle fenestration. Le propriétaire est prêt à laisser le superbe lustre.
L’autre ayant l’air pressé, elle désigna le mur donnant sur la cuisine.
-- Vous voyez que la cuisine n’est pas complètement ouverte, ce qui laisse de l’intimité pour cuisiner. Le passe-assiettes peut aussi servir de comptoir-lunch…
Elle se rendit soudain compte que l’autre ne l’écoutait plus. Il scrutait le jardin par les fenêtres.
-- Vous préférez voir la cours tout de suite?
-- Hm.
Elle se précipita sur de gigantesques doubles portes-fenêtres qu’elle ouvrit d’un geste théâtral.
-- Et voici la cours! Grande terrasse de bois d’ipé, grande pergola…
Ils passèrent le seuil, firent un ou deux pas sur l’immense terrasse qui se déployait sur plusieurs niveaux. Des rosiers sauvages grimpaient sur la structure d’une pergola aux dimensions impressionnantes. On avait dû couper quelques hectares de forêt amazonienne pour fabriquer toutes ces planches. L’agente immobilière continuait sa visite.
-- Le spa quatre-saisons, la rocaille…
-- Il n’y a pas de piscine creusée.
-- Ah? Non, pas de piscine creusée. Mais vous pouvez très bien vous en faire installer une. Le terrain est vraiment très grand, ça ne pose pas de problème.
L’homme en noir eu soudain l’air contrarié.
-- Qu’est-ce que je vous ai dit?
-- Pardon?
-- La semaine dernière, au téléphone, quand vous m’avez demandé ce que je cherchais, qu’est-ce que je vous ai dit?
-- Euh, vous cherchez une maison dans un voisinage tranquille, deux étages, deux mille pieds carrés…
-- Deux mille cinq cent.
-- Oui, deux mille cinq cent pieds carrés, euh, garage double…
-- Oui?
-- Sous-sol fini? C’est ça?
-- J’ai aussi dit cuisine tout équipée.
-- Ah, oui, mais vous avez bien vu, la cuisine, elle est…
-- Et j’ai aussi dit : pas de tapis, pas de marqueterie, pas de prélart, pas de plancher flottant, grand terrain et piscine creusée.
-- Ah, oui! Piscine creusée, c’est vrai, je pense bien que vous avez mentionné ça.
-- Non, c’est sûr que je vous l’ai dit. Et je regarde dans la cours et je ne vois pas de piscine creusée.
-- Oui, mais il y a un spa quatre saisons! C’est comme une piscine, non?
-- Non, un spa c’est pas une piscine creusée.
Il soupira.
-- Je suis quelqu’un de très occupé. Et j’ai pas de temps à perdre. Si je vous dis que je veux une piscine creusée, il faut pas me faire visiter une maison qui n’en a pas.
L’agente immobilière sentit que l’atmosphère s’alourdissait.
-- Euh, écoutez, je ne savais pas que c’était si important pour vous. Sinon, vous savez bien que je n’aurais pas…
Elle fut interrompue par une sonnerie de téléphone. L’homme en noir mis la main dans sa poche révolver et en retira un minuscule téléphone portable. Il rentra en coup de vent dans la maison en répondant. L’agente resta plantée sur la terrasse, immobile, un peu sonnée. Par la porte-fenêtre ouverte, elle pu entendre malgré elle le type qui parlait à voix basse.
-- Oui… Je t’ai dit de pas m’appeler… Quoi? Câlice! Qu’est-ce qui s’est passé?… Hm… (Soupir)… Câlice… Comment ça, c’est parti tout seul?... Christ, les gars, vous êtes des hostie d’amateurs… (Soupir). Bon, là, vous nettoyez tout ça, pis comme il faut. Vous le mettez dans le char, pis vous montez dans le nord. Vous roulez, loin... Non, l’autre bord de La Vérendrye… Oui, ça va être correct... OK. Pis là, tu t’en débarrasses, pis comme il faut… C’est ça… Pis dis à Charley de se tenir tranquille, parce qu’il va avoir affaire à moi… Hm… C’est ça… On se voit lundi à onze heures, pis vous êtes mieux d’être là.
L’homme en noir revint sur la terrasse. Son visage était rouge. Il soupira en rengainant son téléphone.
-- Bon. Là, on va récapituler. Écoutez-moi bien. Maison en pierre à deux étages dans un quartier tranquille.
-- Oui.
-- Garage double.
-- Oui.
-- Deux mille cinq cent pieds carrés, minimum.
-- Oui.
-- Cuisine tout équipée, stainless, cuisinière au gaz.
-- Oui.
-- Sous-sol fini.
-- Oui.
-- Pas de tapis, pas de marqueterie, pas de prélart, pas de plancher flottant.
-- Oui.
-- Grand terrain.
-- Oui.
-- Et : piscine creusée.
La femme déglutit.
-- D’accord, j’ai bien compris.
-- Bon. Là, je vous ai dit ce que je veux. Je pense que j’ai été clair. Votre job, c’est de trouver des maisons qui correspondent à ces critères-là, de m’appeler seulement si ça correspond. Si vous me faites déplacer encore pour rien, ça va être la dernière fois.
L’homme en noir tourna les talons et entra dans la maison. L’agente le suivit en trottant nerveusement.
-- Je pense que j’ai un collègue du bureau qui a un listing qui correspond exactement à ce que vous cherchez. Je vérifie et je vous appelle sans faute!
Il était déjà sorti par la porte de devant, qu’il laissa ouverte derrière lui. Alors qu’il montait dans le Suburban noir, elle le salua du seuil de la maison-château.
-- Bonne fin de journée monsieur… euh, Jerry!
Avec son sourire forcé, elle ressemblait de moins en moins à la photo d’elle-même sur la pancarte « À vendre » plantée devant la maison.