15 avril 2009

Le bourreau

Voici l’animateur d’un talk-show dont l’humour absurde et le style flamboyant fait des ravages dans les chaumières. Son sourire charismatique et ses petits clins d’oeils entendus lui permettent de pousser en toute liberté les blagues les plus tordues. Son public perçoit-il le second degré? Peu importe. L’homme est un humoriste, il a du succès et de très bonnes cotes d’écoutes. Et en plus, son show ne coûte à peu près rien à produire; il fait dans le petit budget : un bureau, quelques chaises et à l’occasion, un ou deux accessoires en papier mâché. Les producteurs l’adorent. Un truc développé par notre animateur comique fait particulièrement fureur : il invite à son émission des personnes inconnues, mais ayant une occupation saugrenue, une apparence kitch ou un comportement décalé. Ces gens sont étranges et ça fait rire le monde. Et ça met notre homme en valeur.

Il y eut par exemple cette vieille dame (on suppose qu’il s’agissait d’une voisine ou de la mère d’un technicien qui travaille sur l’émission) qui avait enlevé ses dentiers et qu’il fit jouer dans des sketches idiots. Il y eut ce couple champion régional de danse sociale, un petit monsieur et une petite madame entre deux âges coincés dans leurs costumes défraîchis de paillette et de velours, et qu’il fit s’exécuter sur une musique hyper ringarde. Il y eut aussi ce type un peu obèse et aux cheveux gras, un peu bègue, qui pouvait engloutir trente-deux Pogos en trente secondes. Et il y a surtout cet invité récurrent, ce monsieur qui se prend pour un auteur-compositeur-interprète, un pauvre type qui bêle des chansons aux paroles involontairement pataphysiques et aux airs aléatoires. Le monsieur croit sincèrement qu’il a du talent et devient vite une valeur sûre dans l’émission. Notre animateur fait semblant d’apprécier son art, mais avec ce sourire complice nous permettant de ne pas être dupes. On se marre bien.

Ainsi, notre animateur jouit-il d’un grand succès populaire. Sa formule fait recette. Parce qu’en plus, on peut se contenter de verser à ces souffre-douleur un cachet de misère, ainsi le ratio coût – cote d’écoute est-il maximal. Les producteurs sont contents. Et notre bourreau continue de faire des clins d’œil à l’intention des téléspectateurs, ses complices.