2 février 2009

Le loft

Nous débarquâmes dans le loft par un beau vendredi midi d’hiver et constatâmes qu’il comportait tout ce dont on pouvait rêver question loft: des plafonds en béton, des équipements techniques apparents (ventilation, électricité, tuyauterie), un plancher de bois franc, une déco post-néo branchée, couleurs vives, masques africains et autres breloques ethniques, un original de Zilon, du mobilier moderne et lisse, un mur à la brique et des fenêtres sur toute la largeur, avec vue imprenable sur Montréal. Nous sommes restés un moment sans rien dire, hypnotisés par cette vue, la ville en plongée, des autos en bas, des humains peut-être, un ciel bleu sans nuage, un ciel bleu d’anticyclone glacial d’hiver. C’était beau à couper le souffle et nous fument presque émus. Puis nous fîmes le tour du propriétaire, ce qui ne fut pas très long, l’appartement ne consistait qu’en une grande pièce ouverte, une chambre fermée et une (immense) salle de bain. Il y avait un coin cuisine tout équipé, une longue table à manger et un espace séjour avec divans en cuirs, profusion de coussins, une table basse, de la moquette et une télé. Nous constatâmes qu’il y avait là tout ce qui était nécessaire au bien-être d’une tribu (tout en notant en particulier que la cuisine comportait un grand garde-manger et un bar tous deux bien garnis). Ce loft, c’était une connaissance d’une connaissance qui nous l’avait prêté; s’agissait-il du nouveau sugar dady de Jacinthe, la copine de Marie-Claude, ou alors de cet associé du bureau d’avocats où travaillait Steve, c'est-à-dire ce mystérieux criminaliste gai et cocaïnomane dont Steve s’était lié d’amitié quelques mois auparavant? Peut-être s’agissait-il plutôt d’un des producteurs de cinéma qui formait le gros de la clientèle de l’agence de casting de Charles; il est bien connu que les producteurs ont besoin d’un pied à terre au centre-ville, question de faire plus ample connaissance avec les aspirantes starlettes motivées et prêtes à tout, vraiment tout, pour avoir un rôle, n’importe quel rôle. Nous ne savions plus très bien d’où nous venait ce loft et ça n’avait pas la moindre importance. Il nous était prêté pour quelques mois, combien de mois, peu importait, disons pour une période indéterminée. Ce n’était pas tout à fait un penthouse, mais c’était bel et bien un loft de luxe à l’avant-dernier étage d’un édifice, un superbe appartement avec vue imprenable sur la ville : le centre-ville, la montagne, Montréal qui se déployait jusqu’à l’horizon, et ce ciel immense. Nous nous regardâmes, de grands sourires au visage. Nous aurions tout aussi bien pu être sur le toit de la Place Ville-Marie ou au sommet de la croix du Mont-Royal, tant qu’à y être.
– Bienvenue au paradis, les amis.
Alors, quelqu’un alla à la cuisine chercher une bouteille de scotch – un single malt d’une marque qui ne nous disait rien mais qui s’avéra très correct – et nous réaménageâmes le salon, orientant les divans et fauteuils face aux fenêtres. À quoi bon regarder la télé en plein après-midi quand on pouvait profiter d'une telle vue. Nous nous installâmes bien confortablement et nous nous servîmes de grands verres de scotch à la ronde. Bientôt un joint circula et l’après-midi s’étira en bavardage, à se dire que tout de même, pourquoi se faire chier à travailler quand on avait le privilège de (a) profiter d’horaires de travail flexibles ou (b) pouvoir se faire porter pâle ou (c) gérer son temps à sa guise en tant que pigiste ou (d) être son propre patron et fermer boutique quand on le voulait ou (e) être étudiant, artiste, décrocheur ou chômeur et vivre librement sa bohème. Nous étions jeunes et recherchions les plaisirs, sinon le bonheur. Nous avions maintenant un port d’attache où bientôt tous les copains et les copains des copains pourraient converger.