18 juillet 2018

Passé simple (77) — Comment je ne me suis pas cassé la jambe

(Source: Wikipedia)



Je n’ai jamais fait de cascades ou de manœuvres particulièrement périlleuses en bicyclette. Je n’ai pas grimpé aux arbres; je n’ai jamais grimpé à grand-chose, étant sujet au vertige. J’ai sauté des clôtures, mais avec prudence. J’ai joué au ballon, mais n’ai pas réussi à souvent m’en approcher. Je n’ai pas pratiqué le ski alpin ou nautique. En ski de fond, j’ai (involontairement) descendu les pentes abruptes sur le derrière et avec sécurité. J’ai écouté la télévision et lu des bandes dessinées. Je n’ai pas visité illégalement un chantier de construction. Je n’ai pas découvert dans le bois du Séminaire une entrée dérobée menant à un vaste système de cavernes, où j’aurais fait de la spéléologie avec des amis et les moyens du bord et où, alors que nous aurions été pourchassés par une mystérieuse créature troglodyte et sanguinaire, je me serais enfargé dans une stalagmite retorse, ce qui m’aurait fait faire une chute de plusieurs mètres. Je n’ai pas pris une débarque épique en glissant en traîne sauvage. J’ai regardé à gauche et à droite avant de traverser la rue. Je n’ai pas subi d’accident grave. Je n’ai jamais marché sur une peau de banane. Voilà donc pourquoi on ne m’a pas passé des rayons X, je n’ai pas eu un gros plâtre sur lequel mes amis ont écrit des mots d’encouragement, je n’ai pas dû rester immobile à la maison à tenir ma jambe surélevée sur un coussin pendant des jours. J’étais seulement un de ces enfants prudents (ou peureux (ou chanceux)) qui ne se cassent pas la jambe.

16 juillet 2018

Work in progress : Passé simple

Vous êtes quelques-uns à suivre ma série Passé simple, que je relaye sur Twitter et sur ma page Facebook (je me permets aussi de rêver que quelqu’un quelque part suit mon blogue par le biais de son fil RSS). Votre fidélité encourage ma constance et de fil en aiguille, depuis le début de l’année, mon blogue est surtout consacré à cette série (soit presque les deux tiers des publications).

J’ai envie de faire le point ici sur ce projet.

À la fin de 2015, j’ai publié dans ce blogue quelques bouts de texte inspirés de mon enfance. J’ai baptisé la série Passé simple. J’avais déjà une bonne idée du cahier des charges, mais je ne savais pas alors où cela allait me mener. Je me suis dit que j’allais ajouter un chapitre de temps à autre. Nous sommes en juillet 2018 et la série compte maintenant 76 textes. Voici la fréquence de publication annuelle :
  • 2015 : 11 textes
  • 2016 : 11 textes
  • 2017 : 16 textes
  • 2018 (à ce jour) : 38 textes




On voit bien que ce qui était un truc secondaire est devenu cette année un projet d’écriture en bonne et due forme. Depuis quelques mois, je maintiens un rythme d’une publication et demie par semaine (je vise deux, mais ce n’est pas toujours possible). Au total, nous en sommes à environ 20 000 mots : ça peut paraître beaucoup, mais ça correspond à moins de 100 pages imprimées. Disons que c’est à la fois peu et beaucoup.

Les premiers textes étaient très courts et ne faisaient qu’un seul paragraphe. J’ai décidé de conserver cette forme : un unique paragraphe coiffé d’une image. Ce qui semblait une bonne idée au départ est vite devenu une espèce de carcan : le paragraphe est pour moi une unité aussi importante que la phrase et j’avoue que plus d’une fois, j’aurais préféré faire des retours à la ligne. Mais je m’en tiens à cette structure, qui favorise la brièveté. Pour compenser, les thèmes que je développe sur la longueur vous sont servis en tranches (un format pratique, qui convient également au fromage et au jambon). Pour ce qui est des images, je pioche un peu dans la collection familiale, ainsi que dans le web (je donne toujours la source de l’illustration si elle ne vient pas de moi).

Quelle est la destination? Je n’en sais trop rien. J’avoue ne pas avoir de plan de travail. J’avance à l’instinct, à l’inspiration — hou! le vilain mot! — et je n’ai pas la moindre idée où tout cela va me mener. Je prends des notes, je rature des notes, j’abandonne des idées (j’en abandonne beaucoup), j’improvise; parfois, j’écris un texte rapidement; parfois, ça marine un moment; je tergiverse, je fais du sur-place, j’écris, je récris. Bref, le processus classique, le tango de la création. (Je me permets d’ajouter que le blogue exige un effort significatif de révision : on n’est pas dans la logique du manuscrit et chaque chapitre doit être poli avant sa publication.) Les textes s’additionnent, les uns après les autres, il n’y a ni histoire ni progression dramatique et la chute sera douce. Je constate que des liens se tissent entre les articles, j’espère que le tout atteindra peu à peu une certaine densité.

Combien de chapitres comptera cette série au total? Comme je le disais dans l’épisode numéro 50, avancer est de plus en plus difficile, le citron donne de moins en moins de jus. Il y a plus de trous que de mémoire. J’aimerais bien finir sur un chiffre rond : quatre-vingt-dix-neuf par exemple. On verra si je réussis à m’y rendre.

14 juillet 2018

Passé simple (76) — Lips synch

(Source Wikipedia)



Madame Desrosiers est professeure de musique à l’école primaire. Elle adore le chant choral; peut-être parce que cela la repose d’entendre la cacophonie d’une classe de petits monstres qui tente de jouer du glockenspiel à l’unisson. Elle nous fait apprendre des chansons populaires (je me rappelle en particulier Gilles Vigneault et Michel Fugain, des cantiques de Noël). Évidemment, nous ne sommes que de jeunes enfants sans compétence particulière pour la musique, les arrangements sont donc minimalistes : il n’y a pas d’harmonies et tout le monde chante la mélodie principale. Réussir à ce que la classe mémorise le texte et chante à peu près juste et à peu près en même temps est pour Madame Desrosiers un défi suffisant. À l’occasion, disons une fois par année, il y a à l’école primaire un grand spectacle. On regroupe tous les élèves dans le gymnase, qui devient aussi un auditorium grâce à son estrade rétractable. Ces spectacles sont l’occasion de mettre en lumière les efforts déployés par Madame Desrosiers pour faire de ses morveux des choristes. Elle dirige la classe avec beaucoup trop d’enthousiasme, pendant qu’on entonne Jack Monoloy avec hésitation. Je ne répugne pas à chanter, le répertoire ne m’est pas totalement inconnu : je me prête donc au jeu avec plaisir. Il y a cependant dans le groupe quelques enfants qui n’ont aucune oreille ou qui sont incapables de contrôler leurs cordes vocales. Lors des spectacles, Madame Desrosiers exige que ces pauvres petits, debout en rang parmi les autres, fassent du lips synch, c’est-à-dire qu’ils miment les paroles avec leur bouche sans produire de son. J’y repense et je ne suis pas certain que les méthodes de Madame Desrosiers aient été conformes au programme pédagogique du Ministère de l’Éducation de l’époque.

11 juillet 2018

Passé simple (75) — Cinéma

(Source)



D’abord, il y a la pénombre, ensuite, ces lumières animées sur l’écran, puis ces voix amplifiées et étrangement détachées de l’image, le son qui réverbère dans la pièce; on regarde autour et on voit les autres spectateurs, tous tournés dans la même direction, les yeux brillants, la face blanche, la bouche entrouverte. La découverte du cinéma marque l’esprit d’un enfant. Le cinéma, ce n’est pas la télé : la télé est intime, le cinéma, spectaculaire. Quel a été mon premier film? Il est arrivé à l’occasion qu’on nous projette un film à l’école primaire : la classe assise par terre dans la salle commune, le gros projecteur — probablement un seize millimètres — posé sur un chariot à roulettes, le rituel de l’installation de la bobine et du chargement de la pellicule, procédé qui semblait toujours laborieux, et l’image projetée directement sur le mur de la pièce; le problème, voyez-vous, c’est que je me rappelle de tous ces détails, le lieu, les préparatifs, l’atmosphère, mais je ne garde aucun souvenir des films qu’on nous a présentés. Sinon, au vrai cinéma, dans l’unique salle de l’unique cinéma qu’il y avait alors à Saint-Hyacinthe et qui était située dans le bas de la ville, où, à moins que je me trompe, on présentait le week-end des programmes doubles (mais peut-être que je me trompe), il me semble avoir vu quelques films américains niaiseux, dont plusieurs éminemment oubliables et d’autres plus connus, par exemple King Kong (1976), son gorille mécanique géant et, surtout, Jessica Lange qui a fait frémir mon petit cœur d’enfant de neuf ans très prépubère, ainsi que Rencontre du troisième type (1977) et ses effets spéciaux renversants (pour l’époque). Et, non, je n’ai pas vu Star Wars (1977) lors de sa sortie originale. J’ajouterai que cela ne m’a pas causé de traumatisme particulier.

7 juillet 2018

Grenailles

Il pondait des hits sur demande : il suffisait de lui tirer les vers d’oreille du nez.


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Chaque fois que quelqu’un déclare qu’il n’a plus confiance dans le système de justice, j’entends au loin la foule qui appelle au lynchage.


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Il avait une de ces voix gutturales qu’on entend dans les publicités de pick-up.


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Séduit par l’odeur des vieux livres, elle acheta ce roman chez un bouquiniste; c’est le lendemain seulement qu’elle se rendit compte que son ancien propriétaire avait laissé entre les pages une chaussette sale en guise de signet.


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Il s’en est fallu de peu; le premier jet était : « Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec la rate. »