13 octobre 2018

Passé simple (100) — Nostalgie




Je ne suis pas nostalgique. Je n’ai aucune envie de revenir à l’enfance. Il n’y a pas de bon vieux temps de l’enfance. Il n’y a pas de paradis perdu, de paradis originel pur et innocent à retrouver. Je ne veux pas redevenir ce petit être timide et introverti, celui qui échappe le ballon, celui qui n’a jamais eu envie d’avoir un animal domestique, celui qui fait sa petite affaire et laisse le monde autour de lui en faire autant, celui qui se réfugie dans les livres, dans sa bulle, celui qui ne sait pas mentir, celui qui ne comprend rien au monde des grands, ce garçon qui est à la fois premier rôle et figurant de sa vie. J’ai déjà été tout cela et je le suis encore, d’une certaine manière. Le temps passe. Je regarde devant, souvent pas plus loin que le bout de mes pieds, parfois vers l’horizon. L’enfance est si loin; je suis devenu quelqu’un d’autre. Tout bien considéré, s’il y a une partie de l’enfance qui me manque, c’est cette candeur, dont on a un capital immense à la naissance et qui s’évapore à mesure qu’on vieillit, à mesure qu’on acquiert une compréhension du fonctionnement du monde et des gens. Si j’avais un gramme de nostalgie à revendiquer, ce serait cette candeur perdue, qui a peu à peu été remplacée par un léger cynisme.


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J’ai regardé une à une les photos projetées à l’écran, mais j’ai aussi observé la poussière qui dansait dans le rai de lumière. Voilà que j’ai dépassé la dernière diapositive: l’image est toute blanche. J’éteins le projecteur. Pendant qu’il refroidit, je replie l’écran délicatement et vais le ranger dans le fond d’un garde-robe. Je glisse le carrousel dans sa boîte de carton. Je débranche le projecteur, enroule le câble d’alimentation sur lui-même, remets le couvercle de plastique sur le projecteur. Je replace tout ça dans une armoire. Je me rends dans ma chambre, hésite un moment, attrape un Tintin — Objectif Lune par exemple —, que je connais pas cœur et que je vais relire pour la énième fois.


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11 octobre 2018

Passé simple (99) — Je me souviens (extrait)

Nadia Comaneci (Source: Wikipedia)



« 304. Je me souviens du jeu Enrichissez votre vocabulaire dans le Reader’s Digest. »

305. Je me souviens qu’en été, mes sœurs se faisaient bronzer dans la cour, étendues sur des chaises longues.

306. Je me souviens avec un peu de honte avoir porté des pantalons de corduroy et des chaussures Hush Puppies en suède.

307. Je me souviens de la couleur mauve et de l’odeur d’éthanol des pages ronéotypées.

308. Je me souviens de la musique du générique de l’émission de télévision Quelle famille!.

309. Je me souviens qu’il y avait à Saint-Hyacinthe une gare ferroviaire, mais que je n’y ai jamais pris le train.

310. Je me souviens que ma mère, qui s’adonnait à la couture, collectionnait les boutons dans une boîte de fer-blanc; celle-ci contenait des boutons de toutes les couleurs, de toutes les grandeurs et de toutes les formes, des boutons à deux trous, à quatre trous et à queue, des boutons faits de différentes matières plastiques, de métal et de cuir.

311. Je me souviens que toutes les vieilles religieuses et tous les vieux prêtres roulaient leurs R.

312. Je me souviens être moi aussi tombé amoureux de Nadia Comaneci à l’été 1976.

313. Je me souviens avoir écouté les Flinstones en anglais à la télé, ne pas avoir compris les blagues, mais avoir fait semblant de m’esclaffer au moment où on entendait les rires enregistrés.

314. Je me souviens être allé dans le bureau de la directrice de l’école pour avoir lancé des balles de neige sur un autobus scolaire.

315. Je me souviens d’un numéro de Pif Gadget dans lequel le gadget était une pinotte en écale qu’on devait planter pour faire pousser un plant d’arachides.

316. À défaut de me rappeler son nom, je me souviens de cette épicerie de quartier dont le boucher donnait à ma mère des rognons lorsqu’elle achetait des côtelettes de veau.

317. Je me souviens de l’odeur qui traversait parfois le quartier où nous habitions et qui émanait d’une usine de chocolat, pourtant située à bonne distance.

318. Je me souviens quand on se fabriquait une deuxième peau avec de la colle Lepage.

319. Je me souviens que Willie Lamothe, légende de la chanson western et acteur, habitait à Saint-Hyacinthe.






[Le numéro 304 est tiré de Je me souviens de Georges Perec, Editions Fayard.]

9 octobre 2018

Passé simple (98) — Ninety-Eight (2)

(Source: Wikipedia)



Mon père a longtemps eu une affection particulière pour les Oldsmobile. Aujourd’hui disparue, cette marque de voiture de General Motors était fort populaire dans les années 1970. Pendant quelques années, notre famille s’est déplacée en Oldsmobile Ninety-Eight 1972, une imposante berline (longue de 5,8 m) de couleur sable dont le toit était en partie garni de vinyle bordeaux. L’engin était mû par un moteur à huit cyclindres en V de 455 pouces cubes qui entraînait les roues arrières (ce qui explique la fameuse bosse qui parcourait longitudinalement le plancher). L’intérieur offrait suffisamment d’espace pour que toute la famille y prenne place. Nous étions alors six: mes frères et sœurs sur la banquette arrière, moi en avant entre maman et papa. Si ma mémoire est bonne (elle ne l’est pas), cette automobile a été mise au rancart après cinq ans, alors que sa carrosserie était gravement attaquée par la rouille. Mon père l’a alors remplacée par une voiture neuve d’un autre modèle Oldsmobile.

7 octobre 2018

Course d’octobre

Dimanche d’octobre gris et frais. Je suis sorti pour une longue course dans les chemins de la campagne environnante. C’est la saison des étourneaux. Ils se déplacent en bandes, traversent le décor vers on ne sait où. Le décor qui prend toutes les teintes de brun, d’orange, de jaune et de vert. Quelques arbres et arbustes plus extravagants osent le rouge. Mes pieds battent l’asphalte. Par prudence, je me range dans l’accotement quand une voiture me croise. Invisibles, les mésanges ricanent à l’abri des conifères. Un troupeau de bernaches broute dans un champ; on s’imagine qu’elles font le plein avant de descendre vers le sud. Les chevaux dans leur clos me regardent passer avec cet air blasé qu’ils ont peut-être appris des vaches. Ils sont plus habitués à voir sur cette route des pick-up et des vélos que des coureurs. Je tourne sur le chemin qui porte le nom d’un poète. Je m’arrête pour avaler un gel (du carburant pour les derniers kilomètres) et boire de l’eau. Je me remets en route et pars dans la lune.

6 octobre 2018

Passé simple (97) — Recyclage




Vers mes vingt ans, j’ai entrepris d’écrire une série de textes sur mon enfance, avec l’idée, je crois, d’embellir l’histoire en la romançant, en la décrivant à hauteur d’enfant. Il me semble avoir alors été influencé par la lecture de Poil de carotte de Jules Renard. Comme tous mes projets littéraires de l’époque, ça s’est vite terminé en queue de poisson. Fouillant dans mes archives personnelles, j’ai récemment retrouvé ces textes, sous forme d’une mince liasse de feuilles ressemblant à un listing informatique, avec ses petits trous dans les marges latérales et ses caractères carrés et pâlots. J’ai pu constater que je n’avais jadis réussi à pondre que trois brefs textes :
  • Une histoire de ma toute première visite à la maternelle, ma mère qui m’y accompagne et ma rencontre avec E***, qui deviendra pendant un temps mon meilleur ami.
  • Une histoire de pêche avec mon père, alors que je n’ai aucun souvenir d’être allé à la pêche avec mon père. Nous n’avons d’ailleurs à ma connaissance jamais eu de canne à pêche et d’agrès à la maison (mais je peux avoir oublié). Je crois qu’il s’agissait simplement d’une anecdote inventée pour faire mignon.
  • Le récit d’un des nombreux mauvais coups de N*** dont j’ai été sinon complice, du moins le témoin silencieux (et parfois horrifié). Cette fois-là, il avait empoisonné son chien à l’aide d’huile à moteur, une histoire malheureusement authentique.
Cette prose, je dois l’avouer, était assez mauvaise. Sitôt exhumés et lus, je me suis empressé, honteux, de faire disparaître ces quelques feuillets dans le bac de recyclage.