3 février 2017

Miettes

Les gens qui se pâment à l’odeur des vieux livres apprécient probablement aussi celle des vieilles chaussures.


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La photo rigolote fit trois fois le tour de l’Internet et une proportion impressionnante des humains s’en amusa sans que cela ne soit pourtant jamais consigné par la suite dans les livres d’histoire.


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Les archéologues du futur creuseront dans les photos de chats, dans les selfies et dans les commentaires des sites de nouvelles; ils auront parfois la chance de tomber sur des bouts d’information sensée qui les amèneront à élaborer de grandes théories sur notre époque et notre culture. C’est ainsi que mon blogue demeurera ignoré par leurs forages dans le magma sédimentaire du Web, victime encore une fois des aléas de la découvrabilité.


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De retour du travail, j’étais debout dans le wagon de métro et je lisais sur mon téléphone le témoignage d’un survivant de l’attentat qui avait eu lieu dans une mosquée de Québec deux jours avant. Il parlait d’un de ses amis, mort devant lui, il expliquait en quoi cet homme avait été un être simple et bon. J’étais debout dans le wagon de métro, sous l’éclairage cru, parmi les autres voyageurs, et je retenais mes larmes. Ce soir-là, aucune porte du métro ne s’est bloquée et il n’y a pas eu de ralentissement de service. J’ai marché de la station de métro jusqu’à la maison, c’était une froide soirée d’hiver. Entre la croix du mont Royal qui ouvrait les bras et le croissant de lune qui souriait dans le ciel, les étoiles faisaient leur possible pour briller.


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Un jour, quelqu’un inventera la machine à téléportation et les gens refuseront de l’utiliser par nostalgie pour l’odeur des voitures neuves.

24 janvier 2017

Rapport annuel aux actionnaires

[Cher actionnaire, pour consulter le diaporama du rapport annuel 2016, veuillez cliquer successivement sur chaque image. — Le conseil d’administration du Machin à écrire]















21 janvier 2017

Rognures (2)

[Résumé de l’épisode précédent: plus personne n’ose dire le mot mort; notre écriveron continue de publier des fragments et à faire des listes inutiles.]



Vivre, c’est décéder un peu.


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Filmographie partielle


Gilles Carle, Le décès d’un bûcheron.

Alfred Hitchcock, Le décès aux trousses.

Anne Claire Poirier, Décéder à tue-tête.

Roman Polanski, La jeune fille et le décès.

George A. Romero, La nuit des décédés-vivants.

Bertrand Tavernier, Le décès en direct.

Luchino Visconti, Décès à Venise.


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Nos places étaient dans la première rangée. Pendant tout le spectacle, j’eus la désagréable impression d’être un intrus à l’orée de la scène, dans l’intimité des artistes; ils étaient bien trop près, on pouvait percevoir des détails qui n’étaient pas faits pour être vus : un vêtement élimé, des pièces de décor abîmées, des mouvements en coulisse. J’avais constamment peur que le regard d’un acteur croise le mien. C’est ainsi que j’ai découvert qu’au théâtre, le quatrième mur se situe tout juste derrière la première rangée.


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Dans un univers parallèle, ce blogue s’intitule La machine à écrire.

Dans un univers parallèle, les univers parallèles n’existent pas.

Dans un univers parallèle, le verre est à moitié plein.

Dans un univers parallèle, le facteur sonne toujours trois fois.

Dans un univers parallèle, deux droites parallèles finissent parfois par se rejoindre en une douce étreinte.

Dans un univers parallèle, les imbéciles ne deviennent pas président des États-Unis.

Dans un univers parallèle, time is money.

Dans un univers parallèle, la genre féminine l’emporte sur la masculine.

Dans un univers parallèle, Réjean Ducharme a écrit un roman intitulé L’été de force.

Dans un univers parallèle, toutes les semaines ont quatre jeudis.

Dans un univers parallèle, on se demande s’il n’existerait pas quelque part un univers perpendiculaire.


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Dans un univers parallèle parfaitement superflu, tout est identique à notre monde, tout s’y passe de la même manière, en simultané.

11 janvier 2017

Rognures

Il en était à l’étape 12 et constatait avec un brin de fatalisme que la pièce de l’étape 3 avait été montée à l’envers. Il soupira, se demandant à quel moment du continuum du progrès humain on avait cessé d’acheter des meubles et on s’était plutôt mis à acheter les pièces servant à construire des meubles.


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— Il nous a quittés.
— Ah? Pour aller où?
— Non, c’est un grand disparu.
— Disparu? Allons donc, ça fait longtemps que je ne crois plus à la magie.
— C’est à dire qu’il s’est éteint.
— Déjà qu’il n’est pas très brillant...
— Mais non, je vous dis qu’il n’est plus.
— Il n’est plus... Il n’est plus quoi au juste?
— Vous ne comprenez pas : il est décédé.
— Ah! Je comprends! Vous voulez dire qu’il est mort?
— Malheureux! Ne prononcez pas ce mot!


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— C’est un artiste underground.
— Vraiment?
— Vraiment. Il est tellement underground que personne ne le connaît.
— Personne?
— Écoute, c’est bin simple, lui-même se connaît à peine.


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Bibliographie partielle


Louis-Ferdinand Céline, Décès à crédit.

Agatha Christie, Décès sur le Nil.

Gil Courtemanche, Un beau décès.

Simone de Beauvoir, Un décès très doux.

Nicolas Gogol, Les âmes décédées.

Robert Ludlum, Le décès dans la peau.

Arthur Miller, Décès d’un commis voyageur.

Jean-Pierre Ronfard, Vie et décès du roi boiteux.

J. K. Rowling, Harry Potter – Les reliques du Décès.

Léon Tolstoï, Le décès d’Ivan Ilitch.


[Merci à @BenoitMelancon pour «Vie et décès du roi boiteux». Voir aussi par ici.]


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…Et je me réveillai et réalisai avec soulagement que ce tout cela n’était qu’un mauvais rêve; c’est alors que j’ouvris les yeux et que je me rendis compte que ce bref répit n’était qu’un songe; mais revenant à moi, je constatai qu’il ne s’agissait que d’un cauchemar; etc.

7 janvier 2017

Passé simple — Robinson Crusoé




C’est une vieille édition de Robinson Crusoé de 1913, à la Librairie Hachette, dans la collection Bibliothèque rose illustrée. Couverture toilée brun-orangé et tranche dorée. Sur la page de titre, on peut lire : « Daniel de Foë. La vie et les aventures de Robinson Crusoé. Édition traduite de l’anglais et abrégée à l’usage des enfants. Ouvrage contenant 40 gravures ». Le texte est peut-être abrégé, mais le petit volume fait tout de même 380 pages. Chacun des trente-cinq chapitres est numéroté en chiffres romains et coiffé d’un titre : « Robinson devient bon charpentier et habile cultivateur »; « Agitation de l’esprit. Projets homicides »; « Robinson conçoit l’espérance de sortir de son île »; etc. Sur la page de garde, une inscription manuscrite : « [L.] René, Souvenir de mon oncle Amédée [L.] (qui est mort). » Ce livre, autrement assez ordinaire quoique ancien, est un des rares souvenirs de mon grand-père maternel, mort bien avant ma naissance et que je n’ai jamais connu.