10 novembre 2018

Neige d’automne

Il pleut sous les arbres, mais c’est bel et bien de la neige qui tombe du ciel. Petit matin d’entre deux saisons. La rue est nappée d’une épaisse couche de sloche, striée de rares traces de voitures. Une neige collante s’agrippe tant bien que mal aux branches des cèdres. Tout ça n’a rien de très sérieux, peut-être, mais on n’est même pas encore à la mi-novembre. La vie est une succession de saisons. Chacune d’elles implique une transition plus ou moins longue, une anticipation et des préparatifs particuliers. Chaque année, c’est le même cycle qui recommence, avec suffisamment de différences pour garder un léger suspense. Nos plans de la fin de semaine ne prévoient aucun rebondissement. Il peut bien neiger tant que ça veut. On est prêt pour l’hiver : le gros des aiguilles de pin est ramassé, les gouttières sont nettoyées, le cabanon est rangé et dans le pire des cas, la pelle est à portée de la main.

J’ai rayé la phrase : « De toute façon, ça ne restera pas. » La neige tombe maintenant avec un peu plus d’intensité. Mieux vaut garder pour soi ses pronostics et aller se préparer un autre café.

4 novembre 2018

Le cardinal




Je ne me réveille plus au chant du cardinal. Cet été, on a coupé des arbres morts dans le petit boisé derrière le chalet. Il y avait ce grand cadavre d’arbre effeuillé qui dépassait d’une tête ses voisins et qui faisait un perchoir idéal pour les cardinaux. Il y en avait souvent un installé tout en haut qui faisait la conversation avec ses congénères du coin, lançant ses trilles qui ressemblent au son d’un système d’alarme. Mais on a dû couper l’arbre mort pour éviter les accidents, vous savez, on ne sait jamais, un coup de vent, l’arbre qui tombe et blesse quelqu’un ou cause des dommages matériels. Il y a d’ailleurs eu cet été un grand pin qui est tombé dans le quartier lors d’une tempête, il s’est écrasé par chance dans la rue sans qu’il y ait de casse, mais ça démontre que la prudence est de mise. Alors l’arbre mort est disparu et donc le perchoir est disparu et le cardinal avec. Et je ne me réveille plus au chant du cardinal.

28 octobre 2018

La mue des conifères




Il semble que les pins ont enfin fini de muer. Le sol est couvert d’aiguilles. Demain, je balaierai le strict minimum. Le reste demeurera sur le terrain. J’ai décidé de laisser faire la nature, même si ce n’est pas toujours une bonne idée. L’automne des feuilles colorées ne dure pas longtemps. Il a déjà laissé sa place à l’automne exsangue qui attend avec résignation les premières neiges. Sous la grisaille plate, les oiseaux se font discrets. On les comprend. Nous, on reste encabanés. Je n’ai envie que de procrastination. Je lis des livres en m’imaginant à tort que je vais me coucher moins niaiseux.

Plus tard, je sors faire des courses. Il tombe du grésil ou de la pluie, ce n’est pas clair. Je remarque qu’il y a déjà de la neige dans la montagne. L’hiver, cet hypocrite, est prêt à surgir de sa cachette à tout moment. Plus tard, il se met à pleuvoir pour de bon. Plus tard encore, il pleut et il neige en même temps. C’est un feu roulant. Je regarde le spectacle effoiré dans le divan. L’automne est une saison d’intérieur.

13 octobre 2018

Passé simple (100) — Nostalgie




Je ne suis pas nostalgique. Je n’ai aucune envie de revenir à l’enfance. Il n’y a pas de bon vieux temps de l’enfance. Il n’y a pas de paradis perdu, de paradis originel pur et innocent à retrouver. Je ne veux pas redevenir ce petit être timide et introverti, celui qui échappe le ballon, celui qui n’a jamais eu envie d’avoir un animal domestique, celui qui fait sa petite affaire et laisse le monde autour de lui en faire autant, celui qui se réfugie dans les livres, dans sa bulle, celui qui ne sait pas mentir, celui qui ne comprend rien au monde des grands, ce garçon qui est à la fois premier rôle et figurant de sa vie. J’ai déjà été tout cela et je le suis encore, d’une certaine manière. Le temps passe. Je regarde devant, souvent pas plus loin que le bout de mes pieds, parfois vers l’horizon. L’enfance est si loin; je suis devenu quelqu’un d’autre. Tout bien considéré, s’il y a une partie de l’enfance qui me manque, c’est cette candeur, dont on a un capital immense à la naissance et qui s’évapore à mesure qu’on vieillit, à mesure qu’on acquiert une compréhension du fonctionnement du monde et des gens. Si j’avais un gramme de nostalgie à revendiquer, ce serait cette candeur perdue, qui a peu à peu été remplacée par un léger cynisme.


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J’ai regardé une à une les photos projetées à l’écran, mais j’ai aussi observé la poussière qui dansait dans le rai de lumière. Voilà que j’ai dépassé la dernière diapositive: l’image est toute blanche. J’éteins le projecteur. Pendant qu’il refroidit, je replie l’écran délicatement et vais le ranger dans le fond d’un garde-robe. Je glisse le carrousel dans sa boîte de carton. Je débranche le projecteur, enroule le câble d’alimentation sur lui-même, remets le couvercle de plastique sur le projecteur. Je replace tout ça dans une armoire. Je me rends dans ma chambre, hésite un moment, attrape un Tintin — Objectif Lune par exemple —, que je connais pas cœur et que je vais relire pour la énième fois.


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11 octobre 2018

Passé simple (99) — Je me souviens (extrait)

Nadia Comaneci (Source: Wikipedia)



« 304. Je me souviens du jeu Enrichissez votre vocabulaire dans le Reader’s Digest. »

305. Je me souviens qu’en été, mes sœurs se faisaient bronzer dans la cour, étendues sur des chaises longues.

306. Je me souviens avec un peu de honte avoir porté des pantalons de corduroy et des chaussures Hush Puppies en suède.

307. Je me souviens de la couleur mauve et de l’odeur d’éthanol des pages ronéotypées.

308. Je me souviens de la musique du générique de l’émission de télévision Quelle famille!.

309. Je me souviens qu’il y avait à Saint-Hyacinthe une gare ferroviaire, mais que je n’y ai jamais pris le train.

310. Je me souviens que ma mère, qui s’adonnait à la couture, collectionnait les boutons dans une boîte de fer-blanc; celle-ci contenait des boutons de toutes les couleurs, de toutes les grandeurs et de toutes les formes, des boutons à deux trous, à quatre trous et à queue, des boutons faits de différentes matières plastiques, de métal et de cuir.

311. Je me souviens que toutes les vieilles religieuses et tous les vieux prêtres roulaient leurs R.

312. Je me souviens être moi aussi tombé amoureux de Nadia Comaneci à l’été 1976.

313. Je me souviens avoir écouté les Flinstones en anglais à la télé, ne pas avoir compris les blagues, mais avoir fait semblant de m’esclaffer au moment où on entendait les rires enregistrés.

314. Je me souviens être allé dans le bureau de la directrice de l’école pour avoir lancé des balles de neige sur un autobus scolaire.

315. Je me souviens d’un numéro de Pif Gadget dans lequel le gadget était une pinotte en écale qu’on devait planter pour faire pousser un plant d’arachides.

316. À défaut de me rappeler son nom, je me souviens de cette épicerie de quartier dont le boucher donnait à ma mère des rognons lorsqu’elle achetait des côtelettes de veau.

317. Je me souviens de l’odeur qui traversait parfois le quartier où nous habitions et qui émanait d’une usine de chocolat, pourtant située à bonne distance.

318. Je me souviens quand on se fabriquait une deuxième peau avec de la colle Lepage.

319. Je me souviens que Willie Lamothe, légende de la chanson western et acteur, habitait à Saint-Hyacinthe.






[Le numéro 304 est tiré de Je me souviens de Georges Perec, Editions Fayard.]