21 février 2018

Passé simple (43) — Le bois du Séminaire

(Source: Google Maps)



Derrière le Séminaire, il y avait un boisé qu’on appelait le bois du Séminaire. C’était la dernière relique de la forêt originelle qui se déployait sur le territoire de l’institution lors de sa fondation au début du XIXe siècle. Tout jeune, j’allais jouer dans ce bois, par exemple pour y faire du vélo, m’imaginant en motocross. Plus vieux, je le traverserai presque quotidiennement par ses sentiers pour me rendre au Séminaire. De mon quartier, il était en effet plus rapide de passer par le bois que de faire le grand tour par la rue Pratte. En prime, on profitait de l’ombre apaisante et du chant des oiseaux. Un jour, une enfant ou une jeune femme s’y étant fait agresser, on clôtura le boisé pour en interdire l’accès. On confinait ainsi le mal à l’extérieur du lieu en l’isolant, comme une cage, mais à l’envers. Aujourd’hui, il n’y a plus ni clôture ni boisé: on a coupé la majorité des arbres pour percer une rue le long de laquelle on a construit des maisons-manoirs. Au deuxième étage d’une ces maisons, dans une chambre, un enfant fait peut-être sur sa console de jeu des virées virtuelles en motocross.

15 février 2018

Passé simple (42) — Woolworth

(Source)



C’était avant le centre d’achat. C’était avant le McDonald’s. Saint-Hyacinthe était ce genre de localité de province qui n’était pas tout à fait arrivée dans la modernité. On magasinait alors au centre-ville, dans le bas de la ville, près de la rivière, là où se trouvait le marché public, la principale rue commerciale et le Woolworth, l’unique magasin à rayons du patelin. Le Woolworth; on y trouvait de tout, je suppose, puisque c’était un magasin à rayons. Je pourrais vous faire croire que j’ai un vif souvenir du Woolworth, mais à vrai dire, mes souvenirs me font défaut. Le magasin avait-il un ou deux étages? Je crois me souvenir d’un rez-de-chaussée et d’un sous-sol, mais c’est assez vague. On y vendait des vêtements, assurément, des articles ménagers, sans doute, des jouets, fort probablement. Un souvenir précis me permet d’affirmer qu’on y trouvait un casse-croûte. Dans ce souvenir, c’est l’après-midi, je suis donc assez jeune pour ne pas avoir d’école; j’avais maternelle le matin, je devais donc avoir cinq ans; je suis avec ma mère en balade au centre-ville; nous avons fait les magasins; c’est le milieu de l’après-midi et nous sommes au Woolworth. Nous allons nous reposer au restaurant du Woolworth où nous nous installons dans une banquette. Ma mère m’achète une portion de frites, que j’assaisonne de vinaigre et de sel et que je dévore. Ce genre d’événement est inusité. Nous sommes une famille nombreuse, nous ne sommes pas indigents, mais nous ne sommes pas riches non plus : bref, nous ne fréquentons pas trop les restaurants. Alors, je grignote mes frites vinaigrées et salées, ce sont les meilleures frites du monde, c’est la meilleure collation du monde. Dans ce souvenir, nous revenons à la maison en taxi. Le chauffeur de taxi est un petit comique. Comme il se met à pleuvoir et qu’il met les essuie-glace, il lance : « On dirait qu’il y a apparence de pluie ». Ma mère rit, peut-être. Il nous regarde par le rétroviseur, fier de son effet. Peut-être fait-il du plat à ma mère? Nous retournons à la maison. Ma mère m’avait-elle acheté au Woolworth une paire de chaussures? Un pantalon? Je ne sais plus. Je ne peux même pas jurer que tout ceci s’est réellement passé. Il pourrait tout aussi bien s’agir d’un faux souvenir. Quoique, après tout, où serais-je allé chercher cette anecdote des frites du Woolworth? Et la réplique « On dirait qu’il y a apparence de pluie »? Bientôt, la modernité débarquera à Saint-Hyacinthe : près de l’autoroute, on construisit un McDonald’s à la place du A&W et, en face du McDonald’s, un centre d’achat. Des années plus tard, en 1994, à l’autre bout de la ville, dans le bas de la ville, près de la rivière, le Woolworth fermait ses portes.

12 février 2018

Passé simple (41) — Vinyles (3)

(Source: Wikipedia)



Je garde un très désagréable souvenir du soin maniaque avec lequel il fallait manipuler ces galettes de plastique pour préserver les délicats sillons de toute trace de graisse de doigts, de toute poussière et, surtout, de quelque égratignure qui viendrait parasiter la reproduction sonore. On avait beau faire attention, c’était inévitable, la musique se trouvait toujours accompagnée d’un concert de crépitements, de cliquetis et d’explosions saupoudrées au hasard et à contretemps, comme une section de percussion en pleine mutinerie. Le comble du désagrément était l’aiguille qui saute d’un sillon à l’autre, la musique faisant un bond dans le temps ou — pire — bégayant le même passage ad nauseam. Il fallait par conséquent éviter à tout prix que le bras de lecture ne glisse sur le disque et que la pointe de l’aiguille ne l’égratigne pour de bon. Une fois rayé, un disque était irrécupérable; la face défectueuse se voyait le plus souvent bannie à jamais. Par ailleurs, faire jouer une chanson en particulier, disons la troisième d’une face, exigeait de déposer la pointe de l’aiguille très exactement sur la minuscule piste intercalaire en s’assurant que les tremblements de la main ne causent pas une balafre dont on entendrait ensuite les effets jusqu’à la fin des temps. Je ne vous dis pas à quel point de suis heureux d’être débarrassé de la technologie désuète du disque microsillon que certains audiophiles passionnés, mais non moins masochistes, réussissent à faire survivre encore de nos jours.

10 février 2018

Passé simple (40) — Vinyles (2)

(Source : Wikipédia)



La collection familiale comptait quelques dizaines de microsillons — on disait alors disques, comme tout le monde — tout au plus. On y trouvait un mélange d’artistes français, québécois et anglophones populaires dans les années 1960-1970 : Michel Fugain et son Big Bazar, un des innombrables albums de Gilbert Bécaud en spectacle à l’Olympia, Georges Moustaki, Michel Delpech, Jean Lapointe, Beau Dommage, les Beatles (les compilations rouge et bleue), Simon and Garfunkle, Cat Stevens. Il y avait aussi quelques disques de Noël, dont Michèle Richard et les Petits Chanteurs de Granby. Aussi : la bande sonore du film South Pacific, Neiges d’André Gagnon et l’étrange enregistrement de classiques de Debussy interprétés au Moog par Isco Tomita. Et puis ce pauvre disque de Brassens que mes parents avaient reçu en cadeau et que personne à la maison n’a jamais fait jouer. Détonnant du reste, un album de Deep Purple du début des années 1970. En prime, quelques 45 tours égarés. Ces disques ont tourné sur la platine fixée dans le fond du meuble du salon, les creux et vallons de leurs sillons de plastique faisant vibrer l’aiguille, ces impulsions étant amplifiées par des tubes à vide, transportées par une circuiterie et un câblage poussiéreux, puis transformées en vibrations sonores par les haut-parleurs ingénieusement dissimulés derrière un panneau de toile et un treillis de bois verni. Pour des raisons connues seulement de mon hypothalamus, lorsque j’entends aujourd’hui certaines des chansons de cette époque, aussi ringardes soient-elles, une inexplicable nostalgie m’enveloppe et, c’est plus fort que moi, je verse une larme à ces temps anciens.

9 février 2018

Les aventures de l’homme à qui il n’arrive jamais rien

L’homme à qui il n’arrive jamais rien est célibataire.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien n’a pas d’amis.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien est d’un naturel solitaire.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien ressasse souvent ses souvenirs.

Forcément, l’homme à qui il n’arrive jamais rien n’a ni espoir ni regret.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien se met à l’écriture.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien se lance dans l’autofiction.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien entreprend son autobiographie en sept volumes.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien est constamment à un rebondissement de devenir quelqu’un d’autre.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien est coincé dans un métro en panne.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien se met au yoga.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien fait Compostelle ou grimpe le Kilimandjaro.

Un jour, peut-être, l’homme à qui il n’arrive jamais rien gagnera 30 millions à la loterie.


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À paraître :


La double vie de l’homme à qui il n’arrive jamais rien.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien et son péché.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien qui en savait trop.

Des souris et des hommes à qui il n’arrive jamais rien.

L’homme à qui il n’arrive jamais rien au Tibet.