14 mai 2013

Une procédure tout simple

        — Pour commencer, mettez le commutateur en position ON, comme ceci.
        — Oui.
        — Puis, activez ce levier.
        — Parfait.
        — Pressez ensuite ces trois boutons simultanément, vous voyez?
        — Hm, hm.
        — Il faut maintenant attendre que le système démarre. Ça prend un moment.
        — Ah, l'écran devient bleu.
        — Un petit instant encore, il faut que tous ces messages défilent. Le système sera prêt lorsque qu'un curseur clignotant apparaîtra. On y est presque.
        — Le voilà.
        — Entrez la commande: WXH START. En majuscule.
        — Bien.
        — Pressez la touche ENTER.
        — Hop.
        — Ensuite, actionnez cette tirette et soulevez ce clapet.
        — O.K.
        — Maintenant, remontez ce mécanisme. Trois tours sont nécessaires.
        — Trois tours.
        — Et de un, et de deux et de trois. Maintenant, tournez ce bouton à huit. Si vous le mettez à sept ça ne fonctionnera pas et à neuf, ça peut être dangereux.
        — Je ferai attention.
        — Ouvrez cette valve jusqu'à ce que l'aiguille, ici, soit dans la zone jaune. Vous voyez, ça monte.
        — En effet.
        — Si vous atteignez la zone rouge, vous n'avez qu'à fermer un peu la valve, comme cela.
        — D'accord.
        — Finalement, il ne vous reste qu'à armer ce mécanisme. Attention, il faut tirer assez fort.
        — Comme ça?
        — C'est parfait. Et voilà: vous êtes maintenant prête pour la téléportation.
        — Eh, bien!
        — C'est plus simple que ça en a l'air. Vous êtes bien certaine de vous rappeler comment faire, pour le retour?
        — Oui, oui, pas d'inquiétude.
        — Très bien, alors. À bientôt.
        — Au revoir.
        Elle franchit la porte et disparut.

8 mai 2013

Des moutons (ou des poules)

        — Et qu'est-ce qui vous permet de vous dire expert en médias sociaux?
        — J'ai un certificat en communication et un autre en science sociale.
        — Hum. Mettons. Et vous avez travaillé chez Sid Lee, c'est bien ce que je lis ici dans votre c.v.?
        — Oui.
        — Et je peux appeler mon bon ami qui est vice-président chez Sid Lee et celui-ci me donnera de bonnes références sur vous, n'est-ce pas?
        — Euh, c'est-à-dire que je n'y suis resté que quelques mois à peine. C’était au début de ma carrière. J’avais un rôle effacé.
        — Bref, vous n’avez pas vraiment travaillé chez Sid Lee.
        — Bin, euh, à vrai dire, je travaillais à la cafétéria. Je servais le café et préparais des sandwichs pour les employés. Un emploi d'été.
        — Hum. Passons. Vous êtes donc pigiste.
        — Oui, depuis deux ans.
        — Et cette liste de clients plus ou moins prestigieux, ce n’est pas de la frime.
        — Ah, non. Par exemple, j’ai été gestionnaire de communauté pour cette chaîne de magasins de vêtements de mode.
        — Gestionnaire de communauté.
        — Oui.
        — Et que fait un gestionnaire de communauté dans une chaîne de magasins de vêtements féminins?
        — J'étais responsable d’animer la page Facebook et le fil Twitter, principalement.
        — Intéressant. Mon fils passe ses soirées à faire ça caché dans sa chambre et le pauvre ne reçoit pourtant aucun salaire pour sa peine.
        — Ah, mais ce n’est pas la même chose. Moi, je parle d'un gestionnaire de communauté, quelqu'un qui a pour mission d’engager le client. De lui permettre d'interagir avec la marque. De créer une extension virtuelle de l’expérience de magasinage.
        — Hum. Et vous vous y connaissez dans le Web? Je veux dire: vous êtes bon en informatique?
        — Si je puis me permettre, je crois que vous faites l'erreur classique de penser que les médias sociaux, c'est de la technologie, alors qu'en fait, c'est de la communication pure. Du réseautage humain. Un univers organique qui n'a rien à voir avec la froideur de l'informatique.
        — Je faisais référence aux outils informatiques, ceux qui permettent de contrôler, de mesurer, d'influencer. C'est bien beau l'organique, mais moi, ce que je veux, c'est générer des profits.
        — Permettez-moi de vous rassurer: je maîtrise parfaitement tous les outils de gestion de contenu, de modération du dialogue, d'analyse du trafic, de mesure de l'influence, de SEO, de CRM, de CLM, enfin, tout ça. En fait, je suis persuadé que les médias sociaux sont une formidable machine à publicité. Je vois d'ailleurs mon rôle de gestionnaire de communauté ni plus ni moins comme celui du chien berger qui rabattra les moutons vers votre enclos, où vous pourrez les tondre à votre guise.
        — Hum. Ou des poules. Pour les plumer.
        — Ou des poules. C’est comme vous voulez.
        — Je crois que nous sommes faits pour nous entendre, jeune homme. Vous êtes disponible pour commencer demain matin?

6 mai 2013

Une bonne douche froide

Lorsque je sens éclore en moi un germe d'ambition de peut-être un jour publier un livre, je me précipite à cette grande librairie située à quelques pas de chez moi et me dirige directement à l'étalage des romans québécois. Je considère alors la pile immense des nouveautés, celles de la rentrée de l'hiver, de la rentrée du printemps, de la rentrée du mois d'avril, les rentrées, on ne les compte plus, ça rentre au poste, ça rentre à pleine porte, ça finit par constituer un impressionnant Everest de livres, et je ne parle ici que des parutions from Quebec, parce qu'il y a des amas semblables de nouveautés selon d'autres thèmes — Roman Canada, Roman France, Romans étrangers, Essais, Poésie, etc. À lui seul, le présentoir Romans Québec croule sous le poids de tonnes de volumes. On ne sais trop si tout ça se vendra ou non, mais on remarque dans la masse ce roman dont tout le monde parlait il y a quelque mois, l'autre qui fait l'objet d'un gros travail de promo souterrain dans le Web par un commando d'amis de l'auteur, celui-là qui a gagné un prix et dont des chroniqueurs disaient tant de bien, et d'autres que je reconnais vaguement ou qui ne me disent rien du tout. Il y a là à lire pour plusieurs vies, l'offre semble de beaucoup dépasser la demande et il m'apparaît parfaitement évident que l'humanité, même en se limitant à celle qui vit au Québec, n'a pas besoin d'un livre québécois de plus, qu'il y en a déjà bien trop, que l'essentiel de tout ça finira de toute façon sous le pilon et au recyclage. Tout semble soudain parfaitement clair. Je rentre alors à la maison, le cœur léger puisque vide, vide de toute ambition, de tout rêve, de toute énergie. J'ai encaissé le reality check, douloureux mais nécessaire, j'ai goûté à la douche froide, celle qui casse toute libido.

Le phénomène dure généralement quelques heures avant que je ne me remette à avoir envie d'écrire et à imaginer mes niaiseries sous forme de livre relié, idéalement en première position du palmarès des best sellers.