8 décembre 2018

Pis, ton manuscrit ? (Saison 2)

Le machin à écrire est heureux de vous offrir la deuxième saison de sa microsérie Pis, ton manuscrit ?, la comédie de situation sans situation sur les affres de l’écrivain amateur (et autres sujets aléatoires).

Synopsis :
Notre héros est toujours comptable et n’a toujours pas publié son projet de roman. Ses proches continuent de lui demander comment va son manuscrit au grand dam de son amour-propre. Non, mais, le font-ils exprès ?

Relisez en rattrapage par ici la première saison de cette série, publiée l’an dernier dans ce blogue.

J’ajouterai un nouvel épisode sur une base (ir)régulière d’ici Noël.

S02E01 : Je sont des autres
S02E02 : L’art de la conjugaison
S02E03 : Rencontre fortuite
S02E04 : La cravate
S02E05 : Avenant soixante-treize
S02E06 : Objectif : Salon

Pis, ton manuscrit? (S02E01) — Je sont des autres

(Chez Mélanye, une cliente.)

        — Salut, je viens te rendre ta boîte de factures et te porter tes états des résultats.
        — Tu aurais pu nous envoyer tout ça par courriel.
        — Ça fait partie de mon approche de service personnalisé. Et je comptais un peu je l’avoue sur la tradition de la bouteille de champagne pour fêter la fin de ton année financière.
        — Inquiète-toi pas, on n’a pas oublié le champagne. Surtout qu’on a eu une bonne année.
        — Ton rôle dans cette télésérie populaire n’a pas fait de tort à tes revenus, en effet. Sans parler de la grosse comédie de l’été prochain que tu as tournée cette année. Un premier rôle dans une production d’envergure, c’est pas pire payant.
        — Ça fait des années qu’on travaille fort, souvent pour des pinottes, on a enfin le succès qu’on mérite.
        — C’est moi ou tu parles de toi-même à la première personne du pluriel ?
        — Ah ? Je sais pas. Quand je pense à mon travail, je vois mon équipe, on est comme une entreprise et moi, je suis une marque. Moi, je ne suis qu’un produit en tant que vedette. Sans mon équipe, je ne serais rien.
        — Équipe, équipe, c’est un grand mot. Il y a toi et ton agence de casting.
        — Et ma styliste, et ma prof de yoga, et mon tatoueur et mon psy. Et mon chum.
        — Ton chum ? Tu parles de celui que tu fréquentes depuis le dernier numéro du Écho Vedettes ?
        — Tu dois faire référence aux photos du tapis rouge des Gémeaux. Oui, c’était la première fois que je sortais dans un événement avec Markantwane.
        — Ah oui : Markantwane, avec un K et un W. Le genre de détail qui ne s’oublie pas. Un pur produit de la télé-réalité, celui-là. C’est pas de mes oignons, mais je comprends pas ce que tu lui trouves.
        — Tu serais pas un peu jaloux, toi ?
        — Bien sûr. Je suis amer et jaloux. L’amertume et la jalousie sont à la fois le cancer qui me ronge et le moteur qui me fait avancer dans la vie. Face à ce Markantwane, je sais bien que je n’ai aucune chance : je suis vieux, je ne fais pas de culturisme et mes dents ne sont pas peroxydées. Et le comble : n’étant qu’un simple comptable, je ne fais pas partie du milieu artistique.
        — La moitié de ta clientèle est dans le milieu. Tu as un peu une âme d’artiste, au fond. D’ailleurs, tu travaillais pas à un roman, toi ?
        — Hum.
        — Pis, ton manuscrit ?
        — Bin, ça s’embourbe. J’aime pas ça en parler. Chaque fois que je relis les lettres de refus que j’ai reçues, je perds complètement mes moyens.
        — Bin voyons ! Pourquoi tu relis tes lettres de refus ? T’es maso ou quoi ?
        — Je sais pas. Quand je m’assois devant mon ordinateur, je pense souvent aux lettres de refus. Faut dire que je les garde dans le même dossier que le fichier de mon manuscrit.
        — Voyons donc, détruis-les. Tu te fais du mal. Tu prends tout ça trop au sérieux. Prends du recul. Oublie la pression. Écris. Amuse-toi.
        — Mais c’est pas amusant, écrire. C’est souffrant, c’est lancinant. J’écris beaucoup, j’écris souvent. J’écris et je rature. J’écris de la marde.
        — Pauvre petite chose.
        — Laisse faire ta fausse pitié.
        — Comment peux-tu douter de notre sincérité ? Faut-il te rappeler qu’on est porte-parole de la Journée de la lutte contre l’analphabétisme ? Qu’on est le visage du Salon du livre de Saint-Hyacinthe ? On a à cœur le développement culturel et la littérature. Un auteur non publié est la mort potentielle d’un chef-d’œuvre. On est de tout cœur avec toi.
        — On te remercie de ta sollicitude, mais on va commencer par finir d’écrire le truc pis on va ensuite essayer de se trouver un éditeur avant de parler de chef-d’œuvre.
        — C’est toi qui vois. On veut-tu un autre verre de champagne ?
        — On ne dirait pas non. Tiens, c’est vrai qu’on s’habitue vite de parler de soi à la première personne du pluriel. C’est plutôt plaisant. Désormais, je t’ordonne de me vouvoyer.
        — T’es vraiment épais. Je ne comprends pas pourquoi on fait encore affaire avec toi pour notre comptabilité.
        — Parce que nous sommes divertissant et, ce qui ne gâche rien, que nous sommes le meilleur comptable en ville. Allez, prosternez-vous, tous autant que vous êtes !

2 décembre 2018

Équivalent CO2











Cette usine équivaut
À cent mille voitures
Cette voiture équivaut
À cent vaches
Cette vache équivaut
À trois cents arbres
Cet arbre équivaut
À dix mille pages
Cette page équivaut
À un poème
De ma petite usine à mots 










24 novembre 2018

Écornifleur du samedi




Pas encore décembre et c’est déjà franchement l’hiver. Il y a ça d’épais de neige. Des bancs de neige ont même commencé à pousser sur le bord du chemin. Il semble que l’automne a lancé la serviette (ou le blanc linceul), qu’il a callé (ou câllé) malade, qu’il est retourné dans son trou avec la marmotte. Meilleure chance l’année prochaine. Il fait moins six, ce matin. Une madame passe. Elle promène son chien. Un peu plus tard, un monsieur passe. Il promène son chien aussi. Sinon, c’est mort. Avec la neige réapparaissent les pistes de chevreuil sur le terrain. Je suspecte que la région est hantée par des hardes de cerfs fantômes : tout l’hiver, on voit leurs traces, mais on ne les aperçoit jamais. Il paraît que les cerfs fantômes mangent les branches basses des cèdres. Ils sèment sur le bord des routes des crottes pourtant bien réelles. Une grosse voiture passe, une de ces autos qui ressemblent à un énorme ballon de football métallique roulant. Une autre auto passe. Puis une autre. Presque neuf heures, ça s’active. La grande question qui me turlupine : dans quel ordre ferai-je les corvées du samedi ? Un coureur passe, nue tête, nues mains : ah, les jeunes ! Je me surprends à me faire cette remarque. À mon âge, me suis-je déjà transformé en un vieux haïssable qui écornifle le voisinage par sa fenêtre ?

22 novembre 2018

Le vrai monde

Avant-hier, dans Twitter, @mlarsenault écrivait ceci:


Permettez-moi de tenter une réponse.

Qu’est-ce que le vrai monde?

Tout d’abord, le vrai monde est une famille — papa, maman et un ou deux enfants. Le vrai monde est hétérosexuel, blanc, francophone et baptisé selon les rites catholiques romains. Bref, le vrai monde est pure laine. Le vrai monde n’habite pas dans le 514, il possède une voiture, souvent deux. Le vrai monde est salarié, il est généralement propriétaire d’une maison; derrière cette maison, il y a une terrasse et un barbecue au gaz; il n’est pas rare d’y trouver aussi une piscine hors terre. Le terrain du vrai monde est bordé d’une haie de cèdres.

Le vrai monde est dans la moyenne; il se situe vers le milieu de la courbe normale et son écart-type est minimal. Le vrai monde est représentatif de la majorité dans tous les sondages. Il est la cible de toutes les campagnes publicitaires.

Malgré tous ses efforts, le vrai monde n’est pas satisfait de sa vie. Il se considère d’abord et avant tout comme un contribuable, un payeur de taxes, un consommateur. Le vrai monde caresse un rêve : celui d’en avoir pour son argent. Le vrai monde fréquente le Walmart, il est détenteur d’une carte de crédit et participe à plusieurs programmes de fidélité. Le vrai monde est un consommateur averti, mais insatisfait. Il ne comprend pas que le nombre d’objets qu’il possède n’est pas directement proportionnel à son bonheur.

Le vrai monde a peur. Il a peur des Anglais et des étrangers. Il a peur de la différence. Le vrai monde craint de perdre son identité; il ne saurait pas expliquer ce qu’est exactement l’identité en général et la sienne en particulier, mais de la perdre lui semble la pire des catastrophes. Le vrai monde a peur que pendant qu’il dort, pendant que sa vie se déroule, des choses qui lui échappent viennent gruger son confort, sa sécurité et sa normalité. Le vrai monde est persuadé que c’était mieux avant.

Ajoutons que, par-dessus tout, et comme tout le monde, le vrai monde a peur de la mort. Corollaire : le vrai monde a peur de vieillir. Le vrai monde se déclare volontiers en faveur de l’économie de marché, mais tient en même temps pour acquis que le gouvernement le prendra en charge en cas de problème. Le vrai monde est un contribuable, nous l’avons dit, mais c’est surtout un bénéficiaire.

Le vrai monde, enfin, est le fantasme et la chimère des politiciens qui invoquent les vraies affaires et appellent au gros bon sens. Le vrai monde n’est pas le monde vrai. En effet, comme la classe moyenne et la majorité silencieuse, le vrai monde n’est qu’un poncif, une fiction et une dystopie.